Chronique

sideshow
TIGRAY FUNK

10K Global - 2026

Photo à la une : Jiro Konami pour Pitchfork

Au sein du label 10K Global, parangon du label indépendant « abstract hip hop », Sideshow peaufine depuis 2020 un style textuel méditatif, dense et versatile. Remarqué pour sa souplesse, dans les choix de production comme dans les thèmes évoqués, son rap est une tentative souvent échouée de canaliser un flux de pensée débordant et oppressant. Transformant l’instabilité en force esthétique, Sideshow se distingue aussi par ses textes belliqueux, qui témoignent d’un parcours très accidenté.

S’il est impossible d’identifier dans son flot de pensées une cause unique à sa dérive, une chose est sûre avec TIGRAY FUNK : Sideshow est aujourd’hui polytoxicomane paranoïaque. Le cotonneux et embrumé « MY CHEMICAL ROMANCE », avec son rap évaporé dans les chants déformés de Kelow Latesha, est une lettre d’amour toxique à la lean. Comme la drogue, après une première écoute éprouvante, elle possède un fort goût de reviens-y. « YARDBIRD » téléporte dans les seventies, admettant que Sideshow et Charlie Parker y partageraient probablement quelques cuillères d’héroïne. Plusieurs couches sonores expérimentales cisaillent l’atmosphère et répandent un air angoissant. Les sensations de distorsions de l’espace et d’altérations de la vision, récurrentes sur l’album, atteignent ici un inquiétant paroxysme. 

Sur le jazz spatial minimaliste de « LIFE AS VIOLENT AS YOU MAKE IT », le rappeur se confesse au travers d’un lexique militaire. Prêt pour la guerre, il décrit les liens qui l’unissent à une tante préférant tremper sa cigarette dans du PCP que du Percocet. L’économie criminelle de la drogue semble l’avoir cueillie dès son enfance, et il en porte encore d’importantes séquelles. Son enfance, c’est aussi son arrivée aux États-Unis, alors qu’il fuyait le Tigré à cause d’un gouvernement autoritaire jugeant gênant le journalisme de sa mère. Désormais, cette région d’Ethiopie – motif récurrent de l’album qui lui donne même son nom – a subi l’un des conflits les plus violents et meurtriers du XXIème siècle. 

D’autres personnages familiaux évocateurs le hantent : il observe un grand cousin accro à la lean depuis son enfance ; il récompense un autre cousin, plus petit cette fois-ci, d’avoir abattu son ennemi de loin, en l’emmenant au centre commercial, au club et en lui payant une séance de sexe tarifié (dans l’excellent « Almost Famous », avec sa boucle mentale nocturne produite par Ayochillman et LulRose, producteur de Detroit remarqué ces trois dernières années) ; il regrette un oncle, mort avant quarante ans ; sa mère, dont il compare d’ailleurs l’affection à celle que lui apporte le sirop violet (sur la boucle funky de « Solid Snake », produit par Earl Sweatshirt, sous son alter ego de producteur randomblackdude). 

 

« Les zigzags entre les états altérés, les galères et les réussites s’illustrent aussi et surtout dans la versatilité de productions toujours très cohérentes. »

Dans TIGRAY FUNK, Sideshow marche sur une ligne de crête permanente, balance entre optimisme et pessimisme, légèreté de la vie et travers de l’humanité, extase des montées de drogues et chute des redescentes. Ainsi les affects sont laborieux, comme quand il emboîte le pas au pessimisme criminel de Niontay sur « HAPPY MACHINE ». Les égotrips sont hallucinés, comme quand il enchaîne les images pour rappeler les bienfaits de ses perturbations narcotiques (« I drank a pint, fell asleep on the flight / I even slept thru the turbulence, yeah ») ou qu’il rappelle qu’il ne joue pas dans la même catégorie que la concurrence (« He a rookie, he shoot both hands with his eyes closed ») sur une production de Harrison du SURF GANG dans « PUSSY RIOT! ». Parfois, le chemin se fait dans le sens inverse : Sideshow commence par philosopher sur des épreuves qui deviennent des forces motrices positives. Peut-être que lors de ces moments, qu’il semble avoir souvent capté seul, chez lui, depuis que Niontay lui a montré comment enregistrer sa voix lui-même, les effets psychotropes descendaient pour laisser l’optimisme reprendre le dessus. 

De l’exaltation vers la philosophie pessimiste ou l’inverse, tout n’est finalement qu’une histoire de perspectives : « where we from, we don’t trust white people, Africa » (« MARTY MOST HIGH »). Le sentiment d’une conscience politique affutée s’affirme de plus en plus au fur-et-à-mesure de l’album. Ainsi sur la flûte et les cuivres chauds d’ « ALEENAPARADISE LOST », Sideshow affirme : 

« ‘Fore homicide detectives come and pick they case up

Rich get richer while the poor get they wage cut

Make us killers just so they can keep us caged up

Streaming service only way that you could play us »

Avec « LOOK WHAT OUR STOMACHS MADE US DO » , les basses saturées et les sonorités synthétiques menaçantes de Laron servent un manifeste explicite. « Life strange, I forget so much, baby / If I remember everything, would go crazy », mais quelques certitudes demeurent : « From Tigray to Palestine, we facin’ cold facts / If you not white with blue eyes, your suffering don’t matter”, ou encore “Has goldminе, die for they treasure, even tell you that / We took steps away from love and it’s a painful road back ». Le cœur de l’unique couplet répète la même phrase trois fois comme un mantra : « Said I could feel your pain, now let me hold that ». Les soubresauts des épreuves personnelles, les turbulences et ressacs des états psychédéliques illustrent toujours l’étrangeté des douleurs de la vie, mais Sideshow rappelle ici que ces souffrances, comme sa personnalité abrasive, ont des racines historiques et sociales. 

Les zigzags entre les états altérés, les galères et les réussites s’illustrent aussi et surtout dans la versatilité de productions toujours très cohérentes. Dans une interview à Pitchfork, Sideshow dit qu’il n’aime pas les instrumentaux trop lisses, et qu’il demande à ses proches producteurs de les rendre moins léchées et plus instables. Rien de fondamentalement surprenant pour qui est habitué aux univers estampillés abstract hip hop, en particulier chez 10K Global. Vingt-trois producteurs sont crédités sur TIGRAY FUNK, pour trente-deux morceaux, un chiffre qui en dit sûrement autant sur l’important carnet d’adresse du label que sur le processus créatif propre à cet album. 

Tous livrent de courtes mais ensorcelantes compositions, agrémentées de filtres et matières à l’origine d’un tissu sonore organique. D’à peine plus de deux minutes voire moins, elles s’enchaînent comme autant de boucles magnétiques envoûtantes, n’hésitant pas à évoluer vers des contrées surprenantes en fin de piste. Malgré des influences prédominantes (soul, jazz, funk), l’atmosphère en dilettante oscille, ne se laisse enfermer dans aucun genre et ne s’uniformise que dans ses aspérités, ses syncopes irrégulières et ses déformations. Souvent, des bruits électroniques ou métalliques font irruption, comme des jouets d’enfants ou des boutons d’appareils activés aléatoirement. 

« Sideshow a beau mettre beaucoup de lui-même dans sa musique, il la conçoit aussi comme des fragments de prêches universels »

TIGRAY FUNK est finalement un kaléidoscope à l’image de la réussite de 10K : bizarre et expérimental, mais ouvert sur le monde et profondément dévoué au rap. Celui de Sideshow s’immerge dans une culture de rue sans retour, une histoire sombre, torturée, toute à la fois politique, droguée et criminelle, qui au risque d’inquiéter apporte cachet et densité. Le concept-album ne s’est pas contenté d’une division en quatre disques pour tisser son fil rouge. Des interludes narrent une fable animalière qui donne le ton des morceaux à venir, suivant les pérégrinations d’un chien, d’un tigre, d’un humain et d’une divinité. La morale est universelle et peut résonner comme récit anticolonial, lecture tragique de la guerre du Tigré ou allégorie des mécanismes de la violence qui s’imposent dans les communautés américaines. Quel que soit le lieu où le récit fera écho, une même destinée : un abri commun détruit, l’installation de la peur, la production d’une société engluée dans une loi de la jungle où prédateurs et proies sont condamnés à se haïr pendant des générations.

Sideshow a beau mettre beaucoup de lui-même dans sa musique, il la conçoit aussi comme des fragments de prêches universels. En creux, la conviction qu’une nouvelle génération couve une future révolte égraine l’album, affirmant dès son introduction que la paradis se trouve sur Terre et qu’elle seule serait prête à renverser ce douloureux système de valeurs archaïques. Mais pour l’instant… « Just like The Iliad it’s hard to make it home across the sea » (« Happy Machine »).

 

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