Leto
Thug ceremony
Présenter la discographie de Leto n’est pas si évident. Si ses premiers freestyles avec PSO Thug dans le Triangle d’Or du XVIIème arrondissement de Paris datent de 2013, son premier album 100 Visages ne paraît qu’en 2020. Entre-temps, il multiplie freestyles, featurings, projets en groupe ou en solo, notamment avec les premières mixtapes TRAP$TAR. Cette période de gestation, marquée par de nombreuses collaborations avec Ghost Killer Track puis Katrina Squad, débouche ensuite sur un deuxième album solo, 17% (2021). À ce stade, avec une centaine de featurings déjà accumulés, Leto s’impose comme une figure incontournable de sa génération.
TRAP$TAR 3 (2023) est plus bancal que ses prédécesseurs, mais il révèle deux producteurs appelés à devenir centraux : Scvrla et Razdwav. Déjà omniprésents sur la mixtape Capitaine fait de l’art en 2024, ils dominent l’album LIFE début 2025 avant de signer intégralement l’EP de dix titres paru en juin de la même année. Trois sorties pour vingt-sept morceaux, mais à peine quatre featurings : à leurs côtés, Leto semble être entré dans une nouvelle salle du temps, perfectionnant une grammaire trap dont il est l’un des plus fins représentants. Le 7 novembre 2025 sort THUG CEREMONY, annoncé initialement comme un EP, mais qui connaîtra plusieurs évolutions au cours des mois suivants.
D’abord, neuf titres, tous produits par les mêmes Scvrla et Razdav. Surprise : à l’exception du single d’ouverture et du dernier morceau, tous sont des featurings. Leto renoue avec son aisance pour les collaborations. Niska et Zed y font figure de tauliers de la trap hexagonale. Ils livrent avec Leto des passe-passes de très bonnes factures : long couplet guerrier et anxiogène avec Niska, egotrip triomphant avec Zed, dont le chant en alternance sur le refrain se marie sans effort avec celui du Captain Cook.
1MPLIKE140, ouvrant le bal, aurait lui pu représenter sa suprématie drill. En lieu et place, il booste un morceau syncopé dansant, sur des claps inspirés du coupé-décalé. Le très bon « SHAKE TON BOOTY », morceau parmi les plus marquants, rappelle que si l’album de 2025 d’1MPLIKE140 fût décevant, ses performances en featurings sont toujours percutantes. Trois autres artistes représentent la nouvelle génération, chacun dans des registres différents. IDS, du groupe L2B – superstar en 2025 -, s’associe facilement à Leto dans un morceau de flex charismatique. Leur « MATHÉMATIQUE » sert autant à compter les liasses qu’à livrer ce genre de hit exalté et bien optimisé. Même méthode avec La Mano 1.9 sur « ZOMBIE M’APPELLE », dont la formule semble malheureusement un peu trop verser dans une recette répétitive et générique. Le dernier représentant est Jeune Morty. Les deux disciples de Young Thug versent dans un hédonisme psychédélique complémentaire, qui n’opère pas sur le même rythme mais diffuse en même temps un onirisme motivant. A noter aussi, une tentative romantique vite épuisée avec Joe Dwèt Filé, ballade r&b-rap épurée dont les quelques notes de piano manquent de singularité. Au moins par son casting, THUG CEREMONY témoigne d’un savoir-faire reconnu, que les projets de Leto avaient laissé en retrait au cours des deux dernières années. Une affinité pour des featurings confirmant une familiarité à développer des complicités presque naturellement – une des signatures les plus établies du rappeur.
Deux mois plus tard, devant le succès du projet, Leto annonce l’ajout de six nouveaux titres solos. La salle du temps revient, et le projet est devenu un véritable album 15 titres. Après avoir confirmé sa facilité pour les featurings, le rappeur y démontre une autre qualité : actuellement en osmose avec des proches producteurs qui l’aident à aiguiser sa musique, les fameux Scvrla et Razdwav, il est toujours capable du meilleur, livrant des morceaux aboutis et convaincants dans des registres différents, aidé par sa maîtrise redoutable des codes trap et une signature sonore lumineuse toujours séduisante. Plusieurs grands moments illustrent cette force.
« Leto semble être entré dans une nouvelle salle du temps, perfectionnant une grammaire trap dont il est l’un des plus fins représentants. »
Dans la première réédition, “TRAHISON POUR DU PAPERS” éparpille quelques images bien senties sur un instrumental légèrement mélancolique. À première vue, il n’y a pas grand-chose de mémorable dans ce morceau où Leto répète la nécessité d’aller de l’avant. Pourtant, l’interprétation incarnée en fait une franche réussite. Son rap chanté et calibré s’émancipe par ses manières, ad-libs et autres effets. Autant de ponctuations qui embellissent un idiome déjà bien articulé. La même maîtrise et les mêmes mélancolies street s’illustrent dans “RORONOA ZORO”, même si son aspect ciselé et expérimenté finit par tourner au procédé mécanique.
Et si la seconde réédition semble davantage tournée vers des tentatives de tubes estivaux sensuels, une seule tentative parmi trois fait figure de vraie réussite. Sur « OPÉRATIONNEL », Leto love avec une femme qui ressemble à une top model, et exhibe un quotidien qu’il ne peut comparer qu’à un film. Des notes de pianos enveloppantes et des percussions amapiano installent une ambiance veloutée, diffusant la chaleur adoucie d’un coucher de soleil insulaire. C’est finalement le nouveau morceau introductif, « ZAMPAKUTO », ouvrant la version finale du disque sur un instrumental glorieux et conquérant, qui restera le plus en mémoire. Leto y découpe pendant deux minutes sans refrain, sur des basses tonitruantes, des violons sous tensions et des sonorités digitales dégoulinantes.
« Ceux qui sont à la tête du pays nous racontent des bobards, t’as pas les épaules, c’est sur qu’on va t’ber-bar
Avec moi y a F.A.2.Z et Bubar, on encaisse du fric et on s’tape des barres (hahaha)
Eux ils tapent des rails, on pète le champagne pour tes funérailles
Ils prennent des photos la police fédérale, et ca t’sert mieux que Roger Federer (pa-paw) » (« ZAMPAKUTO »)
Dans le manga Bleach, le « ZAMPAKUTO » est un sabre trancheur d’âme, un katana spirituel qui possède une personnalité propre liée à l’âme de son porteur. Avec ce morceau qui en porte le nom, Leto montre qu’il est conscient d’avoir affuté le sien, se comparant aussi sur le disque à Roronoa Zoro, personnage de One Piece dont l’ambition est de devenir le meilleur épéiste du monde. Ce n’est pas encore ce qu’il est dans la réédition de THUG CEREMONY. Mais sa sensibilité profite d’une voix accrocheuse, d’un flow incisif et d’une écriture dynamique. Le résultat, immersif et habité, sert une formule visiblement loin d’être épuisée, en solo comme en featurings. Pour passer du statut d’excellent sabreur à celui de meilleur toutes catégories confondues, il lui faudra encore livrer l’opus définitif. Celui qui, fort de toute l’expérience de la salle du temps, déroulera ce même savoir-faire sans qu’il ne semble plus jamais être une recette bien exécutée. Si sa surproductivité l’empêchera probablement de dépasser ce plafond de verre, le faible ratio de morceaux qui manquent de substance ne peut que pousser à suivre avec assiduité une carrière qui approche le cap de la quinzaine d’années avec une fougue de jeunesse rayonnante.
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