Chronique

Saviii 3rd
All Eyez On 3

All For Gwap Records / Cash Money - 2019

Perché sur un panneau signalétique annonçant le croisement de Locust Ave et de la 21st Street, Saviii 3rd, bandana gris-bleu vissé sur le scalp, lance dans le clip de « Another Day » : « I’m the n***a that them people really pay to see / Address me as Saviii most hated 3 ». L’engrenage est lancé. De Long Beach dont il est originaire jusque sur la côte Atlantique des États-Unis, il faudra désormais composer avec lui. Peu importe la force de résonance de son nom à l’instant T, lui en est déjà convaincu. Comme un certain Dwayne Michael Carter Jr. en son temps, Saviii fait partie de ces rappeurs au discours performatif, capables de définir par eux-mêmes le statut qui deviendra, par la force des choses, le leur. Difficile en effet d’accoler le terme « légendaire » à la carrière encore embryonnaire du MC Californien, pas avare de compliments envers lui-même – « I’m a legend so make sure that you remember me », « Public Figure » – tout au long de All Eyez On 3, son premier véritable album. Tout comme il était difficile de concevoir Lil Wayne comme étant le « best rapper alive », au moment où l’expression s’insérait au milieu de la tracklist de son « Tha Carter II ». Pourtant, l’histoire l’a montré, l’enfant prodige de l’écurie Cash Money aura trainé sa voix teintée d’effets synthétiques jusque sur le Mont Rushmore du rap américain, développant au passage un catalogue musical incroyablement fourni ; croisant la route de pontes de l’industrie du disque comme Birdman ; et lançant les carrières de certains des artistes les plus en vue des années 2010. Bien loin de pouvoir revendiquer un tel curriculum, c’est toutefois ouvertement inspiré de cette oeuvre martienne que Saviii trace, depuis sa sortie de prison en 2017, son propre sillon : à la croisée des chemins entre le bitume de Long Beach, et le roster de Cash Money West tenu par la poigne de Birdman, encore lui.

Signé conjointement par Brian Williams et Wack 100 (notamment connu pour son rôle de manager de The Game) en 2018, la route semblait dès lors pavée pour Saviii 3rd, promis au succès qu’avaient épousés avant lui les Drake, Nicki Minaj, Tyga, etc. Mais là encore, l’histoire l’a montré, Cash Money rime aussi avec brouilles internes et querelles contractuelles. Quant à Saviii, son rôle actif et assumé au sein des Crips allait une fois de plus juguler son ascension : à Long Beach, lui-même le confie, on ne se défait pas comme ça des couleurs portées frénétiquement depuis l’adolescence. Ainsi, à sa sortie d’une nouvelle condamnation pour non-respect de sa période probatoire, le train censé le propulser vers une reconnaissance commerciale bien plus substantielle est déjà loin. À sa place, Blueface, lui aussi Californien, et puisant ses influences de la Bay Area jusque dans les traphouses de Memphis et Atlanta, a dorénavant les faveurs des monarques de la branche West de Cash Money Records. Laissé à quai malgré le succès local de All Eyez On 3, tous les signaux indiquaient alors une fin de carrière brutale, et un retour expéditif à l’anonymat pour l’homme de Long Beach, haut-perché dans le ciel de la 21st Street, mais inlassablement seul sur les cimes d’un empire mort-né.

Mais comme toute légende, celle de Saviii – si légende il y a – sera bâtie à force de sueur, d’abnégation, et d’un brin de récits homériques dont l’industrie de l’entertainment américain a le secret. Dans une interview accordée au magazine Flaunt, il confie devoir son départ du label (avec qui il était engagé pour 4 albums) pour une raison trouble, pointant du doigt l’amateurisme dont auraient fait preuve Birdman et Wack 100. Bien loin de l’image de starmakers qui colle – ou du moins, collait – à la peau de la structure. « I was able to get out because they breached. There was a loophole that they signed me under the name Saviii ». Signé sous un nom partiellement complet, rendant de fait l’engagement caduque, Saviii 3rd – c’est important – était dès lors libre de toute obligation contractuelle envers Cash Money West. Et relançait dans le même temps une carrière qui tournait au ralenti depuis plusieurs mois. Aujourd’hui libéré de l’emprise de Birdman et de son entourage, comme un certain Dwayne Michael Carter Jr. il y a quelques années, le rappeur se consacre à établir son nom : Saviii 3rd, qu’il espère voir écrit en toutes lettres dans les couloirs qui mènent aux gradins du Staples Center.

Mieux entouré, plus expérimenté, il revenait aux fondamentaux de sa musique à la fin de l’année 2019 avec la mixtape « Snowboy 2 », qui réunissait une partie de la nouvelle génération de rappeurs de Los Angeles et Compton notamment (1takejay, Lambo4oe, ComptonAsstg…). Loin d’être révolutionnaire, s’inspirant de décennies d’héritage musical associé à la Californie, de Long Beach à Sacramento, il prolongeait le travail de fond entamé précédemment sur All Eyez On 3, l’esprit de revanche en plus. Wack 100 et Birdman y sont évoqués, mais déjà, leur présence semble lointaine. Un coup d’oeil rapide dans le rétroviseur, Saviii en avait besoin, et cette mixtape venait tourner la page d’une expérience en demi-teinte, presque comme pour émerger d’un mauvais rêve. C’est bien en cela que All Eyez On 3 se démarque de son successeur. Car c’est en plein cauchemar que se révèlent les failles.

« Un coup d’oeil rapide dans le rétroviseur, Saviii en avait besoin. »

Écrit durant ses quatre années passées derrière les barreaux, il est le noeud central de la vie et de la carrière disloquées du rappeur. Publié une première fois sous la forme d’un EP de 7 titres en 2018, c’est au moment de sa signature chez Cash Money que germe l’idée d’une seconde release. Agrémentée de 6 nouveaux morceaux, elle marquera une étape définitive : celle du debut album – annoncé comme tel dans un premier temps, Saviii fait peu à peu marche arrière vis-à-vis de cette appellation -, et prendra donc un nom, All Eyez On 3, en référence à Tupac Shakur. Bienvenue dans le cortex cérébral de Saviii 3rd, là où passé, présent et futur s’entremêlent sans distinction. Il y concrétise 39 minutes durant des pensées verbeuses, rarement contrôlées, expulsées succinctement comme pour tourner une page à demi-ouverte. Il n’a que 24 ans, mais semble déjà habité de la dureté de ceux qui en ont le double. Les mots s’y tordent, se mâchent, les phrases s’entrechoquent pour laisser place à un personnage complet, à la fois expert en petites combines et en grandes entreprises (« We got choppers and rockets, don’t care ‘bout your nine », « No Haters »). Long Beach dans le coeur et les couleurs des Crips dans la peau, voici l’autre côté de la carte postale : celui où les trottoirs chauffés au soleil de plomb ne s’ouvrent pas sur les plages et les palmiers (« N***a still cutthroat like we lickin razors« , « See em comin »).

La voix de Saviii 3rd trouve alors, sur chacun des instrumentaux proposés en grande partie par une nouvelle génération de beatmakers (K. Wrigs, JetBlast…), des points d’ancrage. À la limite de la rupture dès l’introduction (« Seem like everytime I try to get a piece of mind, a n***a tryna get a piece of mine », « See em comin »), le grain se rigidifie encore à mesure que les couches de souvenirs explosent, et que les fantômes des proches perdus refont surface. L’éducation de sa mère, l’influence de ses pairs… tout y passe presque trop rapidement, une idée étant instantanément chassée par la suivante. Les obsessions déployées par l’artiste sont rudes, bourrues. L’empreinte sonore, elle, se met au diapason d’un gangsta rap revigoré mais pas totalement neuf. Il s’agit de marquer l’histoire, alors pas le temps pour s’attarder. Et si le corps musical manque à cet égard de prises de risques, les quelques tentatives chantonnées ayant pour unique effet de rappeler que n’est pas Lil Wayne qui veut, c’est bien Saviii et sa personnalité « bigger than life » qui offrent au disque sa colonne vertébrale.

La chronologie est floue, tout comme le contexte dans lequel il avance à l’époque : sorti de prison mais pas tout à fait hors d’affaire, entouré mais complètement accompagné. Les productions confirment cet état de fait, puisant dans l’héritage passé d’une Californie aux textures multiples. « No Haters » et son refrain scandé rappellent inlassablement les collaborations de YG et Dj Mustard sur « My Krazy Life ». Le funk qui enrobe les basses de « Another Day » puise lui sa source au Nord, quelque part entre Sacramento et Vallejo, là où Mozzy et SOB X RBE font foi. Mais si Saviii se plait à répéter qu’il n’est pas de cette planète – un martien, ça vous rappelle quelque chose ? -, c’est aussi car il cherche à « créer » autant qu’il s’inspire de musiques déjà existantes. Et finalement, c’est peut-être sur la production altérée de « War Ready » qu’il semble le plus à l’aise, délivrant des couplets sous stéroïdes à l’aube de ce qui pourrait bien être sa dernière bataille (« With my squad now, and we ready to go to war tomorrow » ). Les notes de piano et les nappes synthétiques y créent un sentiment d’angoisse profonde. Le rappeur, lui, comme à son habitude, rappe sans réfléchir, laissant échapper conjointement des peurs et aspirations moins façonnées par les bancs de l’école que par ceux d’un quartier chauffé à l’odeur de poudre (« 14, I would over-dream, gangbang my practice / I ain’t do too good in school, but this street shit, a nigga mastered »). Un oeil dans le rétro pour mieux saisir l’instant, c’est bien là que l’écriture de Saviii devient la plus dense. Mais aussi la plus explicite. De là à rejoindre Lil Wayne, 2Pac et les autres sur le Mont Rushmore ? Lui, en tout cas, en est persuadé.

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