Chronique

rob
La part des anges – partie 1

Goldstein Records - 2026

En 2022, Robin des blocs abandonne son pseudonyme. Robdbloc, ça sonne mieux, juge-t-il. « Ça me saoulait. Le jeu de mots avait fait son temps », balaye-t-il alors au micro de Mehdi Maïzi (Le Code). Mais c’est encore trop lourd. Début 2025, le rappeur de Créteil écourte une nouvelle fois son blase : désormais, il faudra l’appeler rob. Plus simple, moins alambiqué. Plus personnel, surtout. Cette mutation, sous couvert d’être anodine, en dit long sur la direction que prend l’artiste depuis la parution de ses premiers EPs au tournant des années 2020. Sa musique, tel le cognac dans les chais charentais, se renforce à mesure qu’elle s’épure. 

C’est en tout cas la métaphore utilisée par rob dans, La part des anges – partie 1, paru fin février. Un EP dont le nom fait explicitement référence à un phénomène inévitable et bien connu des vignerons : lorsqu’un vin ou spiritueux vieillit dans un fût en bois, une partie (essentiellement de l’eau ou de l’alcool) s’évapore lors de l’interaction entre le liquide et le bois. S’il reste moins de volume, le breuvage restant, qui concentre la même quantité de saveurs, gagne en intensité ; rob, dont le rap a quant à lui vieilli en fût des bitumes du Val-de-Marne et de Paris aux côtés de rappeurs comme Jazzy Bazz ou Edge, performe avec la même ardeur, mais se déleste du brouillis superflu. 

« Des projets qui naissent, lourdeur et finesse » (« Charbon et finesse »), résume-t-il en préambule de ce nouveau sept titres, d’une voix suave assortie aux échos de voix soul parsemant la prod. Le rappeur resserre sa musique autour de ce qui fait sa force : un débit certes monotone mais clinique, au service d’une introspection nocturne où les rides en voiture sont autant de prétextes pour détailler ses tourments. « Ce soir, j’suis solo quand j’démarre / J’ride de Chavaux à Jemmapes (…) J’écoute « Schémas », j’sais pas où j’ai mal / J’crois c’est un tout, j’ressers un verre / J’vais refaire un tour », martèle-t-il sur le refrain de « Bruit des sirènes ». 

Les mêmes lyrics âpres auxquels s’ajoutent de nouvelles subtilités. Car, outre élever le goût, la part des anges modifie la texture de l’alcool pour la rendre plus onctueuse. Ainsi, rob, qui a jusqu’ici limité ses excursions à l’Est francilien (il rappe par exemple dans l’EP Rien ne change en 2022 qu’il « ne pense qu’à s’évader de Paname »), s’aventure cette fois-ci au-delà : « Je ride loin de Montreuil ou Épinay / Je suis dans les Pinèdes » (« Charbon & finesse »). « Pour trouver le soleil, j’démarre de Paname », affirme-t-il encore dans « Réflexes de voleurs ».

Les horizons de rob s’élargissent peu à peu. De nouveaux arômes émergent au gré des morceaux. Désormais, il s’habitue « aux salles remplies et au bruit des vagues, pas aux sacs vides ni aux cris des sirènes » (« Bruit des sirènes »). Une phase assénée alors que le sample de l’instru (signé Johnny Ola, cofondateur du Goldstein Studio avec lequel il bosse depuis ses débuts), sorte de râle hivernal, rappelle justement le son d’une voiture de police aux gyrophares tous azimuts. Ce contraste renforce le propos du morceau, et témoigne de la grande complicité entre le beatmaker – qui a produit la quasi-intégralité de l’EP – et rob. 

Si ces deux artistes du même cépage n’ont cessé de s’enrichir l’un l’autre, la collaboration entre le duo passe ici un cap. Dans les dernières secondes du « Bruit des sirènes », après trois minutes de découpe hargneuse par rob, Johnny Ola glisse une note d’instrument à anche afin d’adoucir le tout. « J’attends qu’le ciel soit mauve ou qu’mon cerveau s’rénove / Pour l’instant, j’fais qu’bégayer », poursuit rob, fataliste. Autre piste où quelques senteurs paradoxales subliment la mixture : « Nouveaux problèmes », en feat avec Leo SVR. Sur un son qui fleure bon le soleil de Californie, les deux artistes ne sont pas là pour se relaxer : « Nouvelle journée égale nouveaux problèmes », décrivent-ils. Avec des paroles froides sur un fond groovy façon West Coast, le MC place « Nouveaux problèmes » dans la continuité du spleen qui caractérise sa musique. Le titre s’inscrit dans la tradition des morceaux aux prods plus solaires que rob distille au compte-goutte dans ses disques (citons « Long Beach » avec Edge ou le Jul type beat « Mauvais mélange » avec Ratus).

Cet art du contraste est saisissant sur « Zéro joy », en collaboration avec Celestino. Des notes de piano douces-amères qu’une guitare vient étoffer bercent la production. Le clip, lui, met en scène les deux rappeurs en train de faire du vélo sur une route calme près de Honfleur, puis de déguster des huîtres et du vin blanc sur une nappe à carreaux. Un cadre parfaitement bucolique. Tous les ingrédients sont réunis pour que la félicité pointe le bout de son nez… Pourtant, le visage de rob reste figé. « Elle m’raconte ses gossips du boulot / Elle attend qu’je réagisse. » Le sentiment de vide prédomine, malgré le positif, et la déferlante de 808 s’abattant dans les derniers instants du morceau n’y changera rien.

À l’image d’un maître de chai veillant à ce que l’eau de vie qu’il confectionne reste fidèle aux fournées précédentes, rob égrène les différentes subtilités sans toutefois dénaturer sa proposition. L’ex-Robin des blocs n’aurait ainsi pas pu faire l’impasse sur la dimension contestataire de son rap. « Grove Street », outro de l’EP, rassemble l’essentiel de ses obsessions en la matière : celui qui « traîne avec des islamo-gauchistes » ou des « judéo-bolcheviques » n’hésite pas à revendiquer sous soutien à Guillaume Meurice et, au contraire, à railler Sophia Aram – chroniqueuse habituée des prises de positions virulentes et des amalgames visant à stigmatiser les musulmans ou les militants antiracistes. Mais, là aussi, quelques onces de douceur diluent l’ensemble, quand rob se confie sur sa relation avec sa compagne : « Ma go, j’aime sa douceur, du mal à la laisser toute seule / Comme si elle pouvait pas briller sans moi / Toi, tu sais pas d’où j’sors, ma vie a manqué d’une boussole / J’regarde le ciel, j’ai pas prié sans foi. » Le MC semble laisser derrière lui les remords amoureux qui le tourmentaient jusqu’alors (« Priorités » en 2023, ou « Movie » en 2025). Peut-être d’ailleurs ces déceptions se sont-elles évaporées comme l’alcool et l’eau s’échappent d’un whisky attendant son heure dans un fût de chêne.

Dans les régions viticoles, les riverains sont habitués aux murs noircis à cause de cette fameuse part des anges et de la moisissure nourrie par les vapeurs d’alcool. Et, puisque cet EP n’est qu’une première partie, il faudra désormais surveiller le phénomène dans les alentours du Goldstein Studio. rob a encore des aigreurs à évacuer.

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