LEDOUBLE & GAL
FCK LABEL MACHINE
Il n’est pas rare d’entendre un rappeur prévenir qu’il compte bien « braquer », « saigner », « flinguer », « niquer », « maudire », « torpiller » ou « retourner » l’industrie. L’industrie étant alors généralement invoquée comme une notion fourre-tout idéale pour être la cible d’une phase isolée. Il est en revanche moins commun de voir cette « industrie » confrontée concrètement, morceau après morceau, sur tout un disque. FCK LABEL MACHINE, format 9 titres en commun dévoilé début mai par LEDOUBLE et GAL, est à ranger dans cette catégorie. Les rappeurs y martèlent leur vive opposition au système, tout en capitalisant sur cette hargne pour faire du disque une vitrine d’une scène du sud de la France en pleine effervescence et dont ils sont deux figures de proue.
Dès les premières minutes, LEDOUBLE charge le portrait robot d’un cadre de label : « Tristan », « 37 ans », « trop de latence », « aime trop la BAC »... auquel il refuse d’aller se vendre. « Nique ton rap de botch qui fout le démon / Dans les bureaux de Sony j’donne pas mon prénom », lance son compère sur une production aux sonorités cosmiques. En baptisant ce premier morceau « 52-54 RUE DU CHÂTEAU », l’adresse des anciens locaux parisiens de la major, GAL et LEDOUBLE ciblent ostensiblement ce mastodonte de l’industrie musicale et s’en prennent plus largement à toute une industrie centralisée. La capitale, ce sera sans eux, nous disent-ils en filigrane.
LEDOUBLE et GAL sont résolus à rivaliser depuis la côte méditerranéenne, territoire par ailleurs déterminant dans leur genèse. LEDOUBLE, basé à Montpellier et cofondateur du label MotherlodeRecords, est au cœur d’une nouvelle scène réunissant de jeunes artistes des grandes villes du Sud – comme OgLounis (Nîmes), CHAVI (Marseille) ou DEELEE S (Toulouse). S’y sont greffés plusieurs rappeurs de région parisienne, notamment Toothpick, Tisma… et GAL, qui avant cela a grandi à Tanger. Le Sud reste cependant bel et bien l’épicentre créatif de cette équipe: « Paris ils attendent quoi, que j’me travestisse ? », questionne LEDOUBLE (« 52-54 RUE DU CHÂTEAU ») Puis, dans « SALOPE J’VIENS DU SOUTH » : « Si j’suis à Paris tu m’croiseras pas sans GAL. » Lequel fume son « produit nacré » en Ile-de-France en s’imaginant « dans le Sud »(« RAP RAFALE, PT 2 »).
Fiers de se maintenir à distance d’un rap aux allures de « gossipland », les deux techniciens multiplient les assauts contre une industrie peuplée d’hypocrites, de traîtres en devenir ou de complices de violences sexistes et sexuelles. « Vas-y, ils font becter des putains d’pointeurs / À 35 ans il like une gamine ce fils de pute », s’emporte le Montpelliérain sur « SALOPE J’VIENS DU SOUTH ». Ou encore de tacler dans « 2026 T’AS PEUR » les rappeurs « qui sont sur Netflix », allusion au télé-crochet Nouvelle École. GAL s’en prend, lui, à l’ensemble des MCs : « J’aime pas les porcs, okay, j’aime pas les rappeurs (…) J’déteste tous les rapports avec les rappeurs, c’est des acteurs. » (« 6e RÉPUBLIQUE ») Déjà, en 2025, le Tangérois publiait « GAL INTERLUDE (JM PAS LES RAPPEURS) » sur le disque SOUTHSIDE THERAPY : Problèmes particuliers, Pt. 1… d’un certain LEDOUBLE. Ce côté militant n’est donc pas nouveau, même s’il est ici poussé à son paroxysme dans ces 9 titres conçus pour célébrer l’essor d’un collectif.
« LEDOUBLE et GAL multiplient les assauts contre une industrie peuplée d’hypocrites, de traîtres en devenir ou de complices de violences sexistes et sexuelles. »
En autonomie dans le Sud, GAL et LEDOUBLE se sont entourés des producteurs indissociables de la signature sonore de l’écurie. Avec l’aide de JayJay, 808 Houdini ou Tisma, les beatmakers guydelafonsdal et Lvlaprudence ont condensé en dix-huit minutes une bonne partie des obsessions musicales de la troupe. À l’arrivée, FCK LABEL MACHINE est un produit brutal et qui peut sembler décousu tant les variations stylistiques y sont fréquentes. On y retrouve pêle-mêle du boom bap placide (« QD JE DORS », « TJRS PLUS ») comme de la trap poisseuse (« 2026 T’AS PEUR », « 6E RÉPUBLIQUE »).
Surtout, les compositeurs ont prolongé leur attrait pour le drumless, tirant parti de la force minimaliste du genre pour renforcer la charge émotionnelle de l’ensemble. Dans un style synthétique, d’abord, avec « OCARINA THEME ». guydelafonsdal et dndi – ingénieur son et frère du rappeur CHAVI – ont recréé une flûte inspirée de l’ocarina joué par Link dans Zelda : Ocarina of Time. Pour accompagner cette parenthèse fantomatique, pas de drums ni de kicks, mais une basse éthérée et LEDOUBLE qui assène d’une voix gutturale : »Attraction terrestre entre ma vie et tes rêves / Le bruit des pièces et le bruit des portes / ça m’a fait bizarre quand je l’ai vue morte. » Des phases aux allures de thrène qu’un GAL amer contrebalance à l’aide d’un couplet plus terre à terre où ses placements, aux variations subtiles, font corps avec cette flûte d’outre-tombe. Tout aussi épuré mais plus organique, « RAP RAFALE, PT 2 » se cantonne à la boucle d’un chant mélancolique sur lequel les deux artistes découpent avec une sereine célérité.
À mi-chemin entre Paris et Montpellier, GAL tente par ailleurs d’ancrer le disque dans un héritage plus large, en cohérence avec ce positionnement anti-industrie. « Fuck tes caméras, j’suis au calme dans le 3-4″, répète-t-il dans les derniers instants de « QD JE DORS ». Sous couvert de simplement louer l’Hérault, GAL dédicace ici Népal en reprenant la structure d’une phase du morceau « Omotesando » (« Fuck tes caméras, j’suis au calme à la Kamehouse »). Celui qui clamait quelques minutes plus tôt son mépris pour les rappeurs exclut manifestement de sa diatribe cette figure de l’underground parisien décédé fin 2019. Car, en réalité, LEDOUBLE et GAL apprécient les artistes qui, comme eux, se sont construits en marge de l’industrie. Népal, partisan de son vivant d’une musique sans compromis, en est une belle illustration. Le parallèle est d’autant plus intéressant que GAL rend hommage à l’un des cofondateurs de la 75e Session, collectif et label emblématique de la capitale depuis le début de la décennie 2010, chez lequel il est signé en distribution à travers sa structure DevantLeLac Records. De par son parcours, le Tangérois fait le pont entre deux générations de rimeurs souverains.
FCK LABEL MACHINE consacre une certaine vision du rap francophone, à l’image des artistes invités sur le disque. À commencer par Jungle Jack, découpeur esthète de Ménilmontant présent sur “TJRS PLUS” aux côtés de deux purs produits de l’équipe sudiste, OgLounis et Oreall. Quant à l’outro, « LA GRAND MÈRE », elle voit le Lillois Nobodylikesbirdie faire l’inventaire de ce que devrait à ses yeux être un rappeur intègre : des gens « prêts à tout mettre de côté, à s’faire voir en bizarre par leur famille ». Et puis il y a le clip d’ »OCARINA THEME ». En plus de membres du collectif, NeS, Deemax, Yvnnis ou BLOODY$ANJI dansent avec GAL et LEDOUBLE, rompant le calme de l’obscurité qui les enserre. Implicitement, la troupe adhère à ce discours du « nous contre eux ».
Si certains peuvent y voir une satire grandiloquente, FCK LABEL MACHINE gagne à être envisagé comme le manifeste d’un rejet. Un point d’étape afin de démontrer que GAL et LEDOUBLE ne comptent pas jouer le jeu de l’industrie. La cover, signée Futurprince et Tenzin, plaide en ce sens puisqu’elle reproduit un cliché des années 2000 où Britney Spears pose crâne rasé. En croisade contre la presse people et exténuée par le harcèlement dont elle était victime, la chanteuse américaine s’était coupé les cheveux devant une foule de paparazzis. Un acte de révolte auquel les deux artistes, qui mènent la lutte à leur échelle, rendent hommage.
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