Chronique

Despo Rutti
Convictions suicidaires

Soldat Sans Grade/Because Music - 2010

On devrait toujours s’intéresser au nom civil des rappeurs. Si rapprocher des MCs de figures littéraires canonisées a toujours un côté casse-gueule (tout le monde n’est pas Thomas Ravier), découvrir que Despo Rutti reçoit sa feuille d’impôts au nom de Pascal apparait peu anodin. Comme le mathématicien auvergnat, Despo, l’ancien nonchalant des chantiers, est capable d’aborder à peu près tous les sujets en y apportant un point de vue original, dans un style aussi novateur que la pensée pascalienne le fut à l’époque. Mais la comparaison s’arrête là : Roots, lui, n’a pas attendu, et n’attend plus vraiment, la révélation divine pour s’adresser à ses semblables (“Pourquoi ma question agresse ? Tu prétends pouvoir me guider vers Dieu ? Avant que j’accepte, fais moi voir ton GPS”, ‘Innenregistrable’).

Depuis 2006 et son EP Les Sirènes du Charbon, l’autoproclamé “rappeur le plus haï de France” a lentement jalonné la route vers un premier album officiel, un temps appelé Les Funérailles des Tabous (tout un programme), pour aboutir vers ce Convictions Suicidaires. Entre apparitions remarquées (collaborations avec Lalcko, Dosseh, Escobar Macson ou Seth Gueko), extraits lâchés au compte-gouttes (‘Légitime Défense’, ‘Trashhh’, ‘Dangeroots’) et polémique sur une poursuite en justice concernant la pochette de son EP, Despo a su créer une attente constante quand à sa première sortie. Et ce malgré un style controversé par ses détracteurs, aussi nombreux que ses partisans. Rien de plus naturel pour un supporter convaincu du PSG.

Malgré une carrière de designer tuée dans l’œuf par une conseillère d’orientation – décidément mal-aimée dans le rap -, Despo a développé un sens aiguisé pour une vision globale de ses projets. Convictions Suicidaires dégage la même cohérence sans faille que l’EP qui l’a précédé, mais avec des ambitions forcément plus élevées. Entre poids lourds inspirés (Jo le Balafré, Street Fabulous, Therapy 2093, Blastar, Tyran) et noms plus discrets mais tout aussi appliqués (Sonar, Mozaïc, D.Ego, Kilogrammes, DJ Boudj), l’ambiance sonore de l’album est à l’image de l’or sur les mains de Roots : corrosive. Des voix glaciales (‘L’Avocat du Diable’, ‘Innenregistrable’, ‘The Score’) aux synthés incendiaires (‘Convictions Suicidaires’, ‘Trashhh’, ‘Dangeroots’), le souffle du choc thermique offre un champ de ruines au milieu duquel Despo résiste avec la même nonchalance et abnégation qu’il a maintes fois prouvé. Et lorsque l’ambiance se détend (‘Miettes d’Espoir’, ‘Rédemption’, ‘Destination Finale ?’), il souffle sur les braises restantes pour relancer tranquillement le brasier (“J’affectionne moins les drapeaux que les gens, l’homme peut suivre son cœur, les drapeaux eux suivent la direction du vent”, ‘Rédemption’).

Car si sa bouche se mue en Opinel à chaque vérité assénée, c’est par ce mélange entre prises de positions personnelles et prises de risques dans l’interprétation. Dans la droite lignée du style qu’il fit découvrir sur Les Sirènes du Charbon, Roots se fait un plaisir à “baffer les tabous” et à ne se donner aucune limite dans l’expression de ses pensées, même les plus torturées (“Elle me trompe, je divorce pas, je la butte. C’est hardcore d’payer une pension alimentaire à un fils de pute”, ‘Légitime Défense’). Mais coller l’étiquette “rappeur à punchlines” sur le dos de Roots serait infondé, même si son talent pour le vers qui fait mouche est intact (“Ousmane veut une Benz car il a pas eu de Noëls chouettes. C’qui différencie l’enfant de l’adulte mec, c’est la taille de ses jouets”, ‘L’Avocat du Diable’). Avec une volonté ferme de sortir de la route trop étroite des normes du rap hexagonal (‘Dangeroots’) et de l’héritage du style Time Bomb (‘Trashhh’), Despo joue dans la variété des schémas de rimes et de flows. Tutoyant un style digne de Memphis dans son entrée sur l’ultra-efficace single ‘Dangeroots’, tranchant sur ‘Convictions Suicidaires’, émeutier dans ‘L’Avocat du Diable’, s’autorisant même des passages semi-parlés (‘Underground Music’), il est devenu plus maitre de sa voix et de son débit en quatre ans. Que ce soit sur l’état social de la France en état d’austère rigueur (le diptyque ‘L’Avocat du Diable’ – ‘The Score’), sur le racisme latent entre minorités (‘L’Oeil aux Beurs Noirs’, avec un Nessbeal parfaitement en phase avec l’esprit du morceau) ou sur son scepticisme misanthrope (‘Rédemption’), Roots démontre son originalité à mesure que les titres s’enchainent.

S’il est de premier abord difficile de suivre Despo dans cette profusion de phrases chocs, de rimes instinctives et de non-respect des normes, c’est dans ce style faussement brouillon qu’il se révèle le plus percutant et atteint le sommet de son art. Placé idéalement en milieu d’album, ‘Innenregistrable’ (et sa prod ectoplasmique) est un condensé du talent brut du séquano-dyonisien. Avec une interprétation vaudouesque, il slalome entre interrogations spirituelles, commentaire social, bombage de torse viril, éclairs d’honnêteté, traumatismes d’enfance, et malgré tout une ironie mordante (« Ils me feront même payer ma tombe ces chiens, comme si mon appart’ me coutait pas assez cher !« ). Pourtant à l’aise sur des exercices plus balisés de morceaux thématiques (‘Underground Music’, ‘Miettes d’Espoir, ‘L’Oeil aux Beurs Noirs’), la force de ‘Dangeroots’, ‘Paris Nord by Night’, ‘Convictions Suicidaires’ ou ‘Légitime Défense’ tient plus à cette approche intuitive dans son rap. Comme si, malgré sa volonté de trouver l’équilibre entre impulsivité et raison, c’est dans le chaos que sa véritable nature trouve toute sa mesure.

Les premiers mots posés sur ‘Destination Finale ?’, chant du cygne soulful clôturant l’album, résume l’état d’esprit de Despo : “Je n’ai pas choisi de naitre, mais j’ai battu un million de spermatozoïde à la course seul, j’mourrai seul, les armes pour tuer mes démons, j’vais les trouver seul”. Unique dans le paysage du rap français, seul pour défendre sa musique, (presque) seul sur son album, et surtout livré à lui-même face à ses contradictions et ce constant besoin de ne pas tomber dans le manichéisme, Despo fait penser au personnage de Chuck Noland (Tom Hanks) dans le film Seul Au Monde de Robert Zemeckis. Avec le ballon rond pour seul ami, Roots parvient, entre folie et lucidité, à se sortir de son isolement de quatre ans par ses propres moyens, à surmonter les vagues tumultueuses de l’industrie du disque et à constater, en bout de course, que la solitude le poursuivra malgré ce retour à la lumière. Mais en dépit de son recul constant, pas sûr qu’il resterait d’aplomb en voyant sa femme remariée à son dentiste.

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1 commentaire

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  • Ismaël B.,

    En relisant l’article, d’un album que je peux caractériser de sur humain ds son propos, j’ai trouvé la chronique super intéressante. Aussi bien dans la description que le constat de ce missile – l’image se fait – il est passé très vite mais à fait bcp de dégâts, dans ce rap pas assez propre à lui.
    sinon j’aimerais savoir si vous pensiez l’inviter pour une émission? Histoire de lui faire sortir de sa grotte, où il hiberne et fait une promenade matinale tt les 4/5 ans.
    Merci d’avance.