L’élocution inflexible de Freddie Gibbs
Portrait

L’élocution inflexible de Freddie Gibbs

Avec Bandana, Freddie Gibbs s’offre un tour d’honneur dans une Cadillac rutilante avec à sa droite, Madlib pour brancher le cordon auxiliaire.

Photographie : Brice Bossavie
Photographie Eothen “Egon” Alapatt : Mr Mass

« “I’ll do whatever it takes to get in.” »

Eddie Murphy (Dolomite, 2019)

Excommunié, isolé et rejeté des collines de Paramount Pictures, le comédien Rudy Ray Moore a tout mis en œuvre pour s’incruster dans le monde du showbiz. En 1975, une nouvelle idée surgit : Dolemite. Protagoniste du film éponyme, Rudy y est un pimp fraîchement libéré de prison. Son phrasé est exubérant, acide et vulgaire. L’esthétique de la production est imparfaite. Un petit budget. Des effets spéciaux inimaginables. Des scènes de bagarre accélérées. Le personnage est drôle et attachant. L’approche est pourtant subversive. Contrairement aux acteurs phares de l’époque comme Bill Cosby voire Richard Pryor, Rudy Ray Moore n’est pas avide de goûter un succès grand public à travers des seconds rôles. Il ne s’excuse pas, met en images toute sa noirceur et propose un modèle à contre sens. Il dicte ses règles avant celles indiquées par l’industrie.

Les films de blaxploitation sont une source d’inspiration inépuisable pour le duo Freddie Gibbs et Madlib. D’un côté, originaire du Midwest, le rappeur Fredrick Tipton – son vrai  nom – a piqué son alias au personnage Tommy Gibbs, le premier parrain noir de Manhattan scénarisé en 1973 (Black Caesar). De l’autre, dans l’intention d’imbiber ses titres d’une saveur unique, impossible à reproduire, le producteur Otis Jackson Jr. apprécie les samples tirés du registre. La période est une sorte d’anomalie dans l’univers cinématographique américain. Les bandes originales sont expérimentales, audacieuses, prêtes à donner une chance à des artistes méconnus situés entre le funk et la musique soul.

« Put some respect on my name, Freddie Kane a livin’ legend »

« Situations »

Cinq années plus tard, rencontre à nouveau avec le chef de file de Gary, cette fois-ci rue de la fidélité, Hôtel Grand Amour dans le dixième arrondissement de Paris. Initié par la volonté de l’artiste français André Saraiva, le bâtiment pré-Haussmannien à deux pas du faubourg Saint-Denis se veut chic, arty, parisien, avec des lumières feutrés et des imprimés phalliques à peine arrivé à la réception. L’accueil réservé à l’auteur de Shadow of a Doubt est à sa hauteur. De passage dans la capitale pour quelques dates européennes estivales en compagnie de Madlib, les regards posés sur ce dernier semblent avoir légèrement changé. Juste avant nous, une chaîne de télévision sportive et un média d’infodivertissement. En fin de journée, un quotidien de presse nationale, une attention soudaine en guise de récompense, un goût sucré et amer à la fois, tout comme l’ouverture de l’album Bandana – deuxième collaboration entre le binôme Freddie Gibbs et Madlib. Sous les crépitements d’un vieux vinyle, une simple boucle musicale échantillonnée au titre “Elastic Lover”. Composé par Revelation Funk, un groupe dont la discographie se compte à deux vinyles 45 tours et une apparition furtive sur la même bande originale de Dolemite (“Time Is On Our Side”), les paroles de “Freestyle S**t” coupent court à l’euphorie : “By the time niggas show you love, you don’t even want it.”

Si devant son plat de pâtes au pesto et son verre de vin blanc Freddie Gibbs paraît mener la dolce vita, à notre première question autour de l’écriture de “Crime Pays”, il rétorque : “Quand j’ai écrit ce morceau… J’étais en prison en France.” Les sessions d’enregistrement de ce second projet débutent en juillet 2016 à Toulouse entre un mandat d’arrêt Interpol Européen et une libération sous caution. Accusé d’agressions sexuelles en Autriche avec une peine encourue de dix années, la presse quotidienne régionale scrute les moindres faits et gestes du rappeur américain perdu dans l’ancienne région du Midi-Pyrénées. Pour chaque enregistrement studio, un Uber est commandé aux alentours d’une heure du matin. Ces sessions sont les plus poussives et surtout, elles sont planifiées tardivement pour éviter les journalistes locaux. Tour manager de l’artiste, Maxime Robin à ses côtés se rappelle “Globalement, le public à Toulouse nous soutenait et était empathique sur la situation traversée par Freddie. En revanche, on faisait les gros titres de la presse quotidienne avec des informations fausses. Une fois arrivés en Autriche, on avait qu’une seule envie : l’enfermer derrière les barreaux. On avait aucune certitude qu’il soit acquitté, on avait très peur des juges autrichiens qui essayaient d’en faire un exemple et dans sa tête… Freddie c’était son dernier album. Il risquait dix ans minimum, il avait trente-cinq ans, ça reporte sa sortie à quarante-cinq ans voire plus.” Onze avocats doivent toucher le dossier. Français, américains, autrichiens. Jugé en Autriche, en résidence en France mais d’origine américaine, l’affaire est un gouffre financier “tu peux compter cette affaire en six chiffres”, pour un artiste indépendant en pleine tournée. Au final, un seul titre est enregistré en France : “Crime Pays”.

« Industry got you sleep but bitch I’m woke, I know the Devil These niggas be fallin’ off every day like Ace Hood Rollie bezel »

« Giannis »

Bague en or soigneusement placée à l’auriculaire, pendentif lustré et incrusté de diamants, le crâne toujours bien rasé au Gillette Mach 3 et avec ses lunettes de soleil sur le bout du nez, l’émotion est difficilement perceptible sur le visage de Freddie Gibbs. Ce mauvais souvenir en prison conditionne ses premières réponses avec une analyse développée sur le début du second couplet de « Crime Pays ». “Ce passage fait référence à l’esclavage, tout simplement. Cette période a duré quatre cent ans. Aujourd’hui, même si nous sommes libres, les séquelles seront présentes pour les cinq cent prochaines années.” Dans cette porte entrouverte, le ton est libre, franc, implacable même si la nécessité de relancer à chaque phrase est indispensable pour recueillir une réponse complète. Instinctivement, deux figures politiques sont citées : Bobby Seale et Huey P. Newton, les fondateurs du mouvement révolutionnaire des Black Panthers. Ces icônes afro-américaines sans concession en vue de s’émanciper doivent être préservées dans les mémoires (“je pense qu’une grande partie de notre propre communauté ne connaît pas notre histoire”), voire imitées dans la manière de se structurer afin de ne pas se laisser gangrener par une industrie parfois véreuse. “Je me fiche des autres mais je pense qu’il faut rester vigilant à ne pas être infiltré de l’extérieur dans notre culture.”

Les retrouvailles du binôme MadGibbs sont aussi une collision entre de nombreuses thématiques. Sujet de prédilection du rappeur, la vente de narcotiques est détaillée à travers une vision post-reaganienne, une croisade de huit années consécutives de l’administration Reagan contre les drogues (1981-1989). Les résultats seront instantanés. Criminalisation exacerbée des petits trafiquants et des toxicomanes. Hausse exponentielle de la population carcérale. Et les premières paroles sont dédiées à cette histoire singulière des États-Unis : (“Fuck the forty acres and the mule, they gave us niggas the evils, hot pots, spoons, and needles”). Un pays rempli de contradictions, prêt à autoriser l’importation de cocaïne sur son sol afin de financer les Contras, un groupe contre-révolutionnaire au Nicaragua, pour renverser le régime socialiste en place. Dans “Fake Names”, c’est un regard sans détour dans la psyché des principaux concernés, les vendeurs de stupéfiants. Chaque nuit, une fois les yeux fermés, les visages des défunts occupent l’esprit, le prix à payer pour rouler dans l’illicite : (“Every time I sleep, dead faces, they occupy my brain”). “Education” est une forme de plaidoyer, une sommation à ne pas se laisser s’assoupir par le modèle capitaliste proposé par l’Oncle Sam (“My credit score is zero, I’m still pullin’ Ranges up, them cash counters is counteractive”). Et dans “Flat Tummy Tea”, l’Amérique est une entreprise, un bout de terre à vendre au plus offrant (“Crackers came to Africa, ravaged, raffled, and rummaged me, America was the name of they fuckin’ company”).

« I want it all, nigga, all leather. »

« Freestyle Sh**t »

Tous ces moments denses respirent dans une tracklist habilement agencée entre des skits et surtout des changements rythmes inattendus. Dans Piñata, Freddie Gibbs et Madlib étaient dos à dos. L’un déroulait sa science esotérique de la composition. L’autre exécutait ses couplets incisifs. Cette fois-ci, l’auteur de Baby Face Killa a trouvé la clé. À la manière d’un artiste plasticien, les collages sont pointilleux, “Half Manne Half Cocaine”, “Fake Names”, “Flat Tummy Tea”, “Cataracts”, toutes changent de rythme. “J’ai la meilleure oreille dans le rap américain pour dénicher des productions que ce soit avec Madlib, Alchemist, n’importe qui. J’ai choisi toutes les prods pour l’album Fetti avec Curren$y. Je connais mes goûts et je sais sur quelle production je rappe bien. Avec Bandana j’avais envie de faire quelque chose de différent, je ne voulais pas refaire Piñata, c’est pour ça que j’ai ajouté un tas de changement de rythme dans les prods.”

La deuxième – et majeure – partie de l’album est enregistrée durant l’été 2017 aux studios de Paramount à Los Angeles. Les sessions sont longues, s’allongent entre treize heures et six heures voire même huit heures du matin, et à quelques mètres en bas, entre quatre murs, les lieux sont réservés à Nipsey Hussle et Victory Lap. La plupart des productions ont déjà été choisies. Un an plus tôt, Madlib a envoyé un lot de productions que Freddie Gibbs a pris le soin de mettre de côté. Au même moment, Kanye West est de son côté en pleine finalisation de l’enregistrement du septième album de The Life of Pablo. Alors que le rappeur de Gary n’a toujours pas encore enregistré sur les compositions présélectionnées, Madlib envoie six CDs d’instrumentaux à Kanye West. Sans rien dire, le néo-évangéliste du rap américain choisit l’instrumental qui deviendra « No More Parties In LA ». Le titre est balancé sur le net en compagnie de Kendrick Lamar, sans crédité ni même prévenir son auteur au préalable. Les deux compères l’ont amer et sortent « Cocaine Parties in L.A. » pour emmerder son altesse, un contretemps avant de récolter les louanges.

« This ain’t for soccer mamas, this for the underground. »

« Massage Seats »

L’alchimie de plus en plus palpable entre les deux acolytes est aussi un héritage indirect du label indépendant Stones Throw. Fondé par Peanut Butter Wolf, une maison connue pour son catalogue éclectique (Mayer Hawthorne, Dudley Perkins, Doom, Kiefer…) et sa part belle donnée aux producteurs découpeurs de samples (J Dilla, Madvillain, Oh No…), l’écurie accueille Soundpieces: Da Antidote (1999), le premier album de Lootpack, groupe de Madlib à ses débuts. La rencontre entre Otis Jackson Jr. et Fredrick Tipton est également une histoire de deux managers passionnés. “Lambo [Ben “Lambo” Lambert, passé chez Stones Throw, NDLR] est mon manager. Il est cool avec Egon, le manager de Madlib, c’est comme ça qu’on s’est rencontrés.”

Clé de voûte dans la négociation avec les ayants-droits, Eothen “Egon” Alapatt est aussi le fondateur du label indépendant Now-Again Records. Sa présence inopinée à nos côtés éclaire : “j’ai l’impression que Now-Again est un des rares labels spécialisés dans la réédition où le propriétaire a un pied dans la conservation historique de la musique, et l’autre dans le partage culturel et la production hip-hop. Je considère la musique que je réédite comme faisant partie du cycle qui a rendu le hip-hop possible.” Courtois, bon vivant et toujours accompagné d’une bonne bouteille de vin pour émousser ses sens, il collectionne les disques depuis son plus jeune âge et travaille désormais avec un réseau de passionnés à travers le monde. “En grande partie, la musique que je réédite est le produit de labels indépendants, de studios, d’auteurs-compositeurs, de compositeurs, d’arrangeurs et de producteurs. De temps en temps, lorsque les archives historiques l’exigent, je travaille avec des majors pour faire sortir de la musique de leurs coffre-forts, ce que ces sociétés ne feraient pas par leurs propres moyens. Mais pour la plupart, j’essaie de partager la musique, les histoires et l’inspiration de musiciens qui n’ont jamais vraiment eu l’occasion de faire entendre leur musique.”

Enregistré en 1974, “Make It On Your Own” de Donny Hathaway est une douce balade de moins de deux minutes. Le titre reste une démo dans la discographie d’une légende de la musique soul décédée à 33 ans. Dans le morceau “Practice”, Madlib échantillonne une partie de l’œuvre originale, une difficulté de plus à résoudre dans une époque où sampler à multiple reprises est un challenge avant tout financier. “Avoir l’autorisation de tous les samples a été long ça a commencé par le fait que nous n’avons pas fait l’album avec des échantillons clairs à l’esprit. On a commencé par baser notre travail sur ce qui sonnait le mieux et par la suite, seulement après avoir mixé et masterisé l’album que nous voulions sortir, on a dû explorer ce qu’il était possible de clearer, ce qui ne l’était pas et ce que nous ferions si par exemple, la moitié de l’album ne pouvait être clearé ou alors coûterait trop cher.” En coulisses, les bonnes relations avec l’ensemble des acteurs de la chaîne de l’industrie musicale, petits ou grands, sont vitales en vue de la conception de l’album. “Heureusement, j’ai pu travailler directement avec le directeur principal des licences chez Sony, Jeff Monachino, qui est un fan de musique très avisé et me connaît pour avoir fait sortir des samples du catalogue Now-Again pour des artistes de Sony, comme Kaleidoscope utilisé pour « Freedom » de Beyoncé. Et je suis fier de dire que nous avons clearé tous les morceaux de l’album, il y a seulement un interlude que nous n’avons pas pu garder. C’est un petit miracle réussi grâce à beaucoup de travail, de chance et de bonne volonté.”

« Yeah, and I been struggling my whole life, I pour it up and get my soul right. »

« Soul Right »

En dix années, l’industrie musicale s’est complètement métamorphosée. Les rappeurs rugueux, âpres, crapuleux, sont devenus des niches dans un univers dématérialisé. De l’autre côté, l’émergence des réseaux sociaux a conduit à la surreprésentation d’épiphénomènes. Le contexte est particulier. Les mondes en transition permanentes. Et Freddie Gibbs est resté une balise culturelle fiable, fidèle à ses principes, dix années après avoir été lâché par le label Interscope Records.

Ces derniers mois, Rudy Ray Moore est à nouveau sur les écrans – de Netflix – mais retrouve la vie à travers Eddie Murphy. Né le 17 mars 1927 à Fort Smith dans l’Arkansas, le réalisateur de Dolemite a été commis de cuisine, étudiant en claquettes, danseur dans les clubs amateurs, chanteur et comédien durant et après son service militaire, réalisateur, producteur et acteur. Touche-à-tout sans compromis, intransigeant dans ses choix, ses œuvres sont une source d’inspiration pour tous les rappeurs américains. Dans les lieux de vie nocturnes des ghettos afro-américains, il se met en scène avec des musiciens de jazz et de rhythm and blues sous une forme non conventionnelle, des rimes crues, drôles, classées X, une poésie folklorique mise en rayon avec des intitulés sans équivoque – Eat Out More Often (1970), This Pussy Belongs to Me (1970) ou encore Dolemite 4 President (1972). Dans ces représentations, les histoires et la manière de parler dépeignent couramment les proxénètes, les hustlers, les prostituées ou encore les players. Effet miroir du côté de Freddie Gibbs, les morceaux “Giannis”, “Crime Pays”, “Half Manne Half Cocaine”, tous mis en images contiennent des sketchs humoristiques, des essais cinématographiques interprétés par le rappeur lui-même pour faire le lien avec un titre désormais passé à la postérité, “Thuggin’”. À discuter avec le rappeur, scruter sa manière de se tenir, mettre sa bague à son petit doigt, “ça vient du Midwest, c’est un truc de mac” comme il dit, impossible de ne pas l’imaginer dans un rôle d’acteur – la première pochette publiée de « Cocaine Parties In L.A ». était une photo de Rudy Ray Moore devant une Cadillac. Alors, avant de clôturer notre interview, quand on lui demande ses plans pour la suite, il répond du tac au tac : “Ce que je vais faire par la suite ?  Acteur, comédien, tout ce qu’on me demande dans ce sens, je suis prêt, même acteur de cul.” [Rires]

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