90’s : rap, jeunesse et skate
Cinéma

90’s : rap, jeunesse et skate

90’s est le premier film de Jonah Hill sorti en France le 24 avril 2019. Retour, en dix morceaux rap, sur sa bande son d’exception.

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« Je voulais voir toutes ces chansons encadrées émotionnellement de la même façon que quand je les ai entendues pour la première fois. Une bonne partie de ce qui a rendu mon premier film vraiment passionnant à réaliser a été de pouvoir raconter l’histoire de ma vie entière à travers le même prisme émotionnel que lorsque j’ai entendu Liquid Swords de GZA pour la première fois ». (Jonah Hill à Noisey Canada, 2018).

Révélé par la comédie américaine SuperGrave de Greg Mottola en 2007, Jonah Hill l’acteur a longtemps été cantonné à des rôles comiques sans grande envergure. Ce n’est qu’au contact de réalisateurs plus prestigieux qu’il sera enfin pris au sérieux : avec ses seconds rôles marquant dans Le Stratège (Bennett Miller, 2010) et Le Loup de Wall Street (Martin Scorsese, 2013), il décroche deux nominations aux oscars. Reste que, malgré d’autres collaborations avec plusieurs grands noms du cinéma, les personnages graveleux et grivois qu’il a incarnés lui collent à la peau. Au point que le public, souvent, peine à faire la distinction avec sa réelle personnalité (des mauvaises blagues de Jimmy Kimmel aux chroniques bas du front d’Ornella Fleury, l’acteur en fait les frais régulièrement). Alors quand le réalisateur Spike Jonze, son ami de longue date, va lui conseiller de faire un film pour remettre les compteurs à zéro, Jonah Hill ne va pas faire les choses à moitié.

90’s, ou Mid90s en version originale, sort discrètement en France le 24 avril 2019. Si le sujet très personnel du premier film dirigé par Jonah Hill était sans doute peu vendeur pour le marché français, le trailer hexagonal particulièrement soigné avait de quoi donner envie à n’importe quel amateur de rap, de skate ou de cinéma de payer son ticket d’entrée. La musique (« Tearz » du Wu-Tang et « Gyongyhau Lany » d’Omega, que l’on retrouvera dans le produit final) y occupe déjà un rôle prépondérant et laissait entrevoir toute la richesse acoustique du film. En résumé, 90’s raconte deux histoires. Au premier plan, c’est le portrait d’un jeune garçon de treize ans, Stevie, joué par Sunny Suljic. Pour échapper à un climat familial tendu entre une mère célibataire peu présente et un grand frère violent, il va intégrer une bande de skateurs plus âgés composée de quatre membres (Fourthgrade, Ruben, Fuckshit et le leader, Ray) auprès desquels il va passer l’été 1995 et effectuer son passage à l’adolescence. Au second plan, c’est la peinture d’une certaine culture urbaine, en un temps et en un lieu spécifique : celle des skateurs, dans la Californie du milieu des années 90. Le film, qui reconstitue cette époque avec un soin quasi-maniaque, est ainsi rempli d’easter eggs à faire frissonner n’importe quel connaisseur. On y trouve des marques emblématiques de skate, certaines encore existantes (Girl, Chocolate), d’autres disparues (Menace, Droors). On y trouve des planches customisées à l’effigie du célèbre skater Guy Mariano ou du groupe EPMD. Les personnages arborent des t-shirt griffés des logos du Wu-Tang ou de Cypress Hill. Et bien entendu, on y écoute The Pharcyde, Nirvana, Souls of Mischief, Seal et A Tribe Called Quest.

Réussite majeure du film, la bande son exceptionnelle de 90’s peut être abordée en trois angles distincts. Il y a d’abord le score, très atmosphérique, assuré par le duo Trent Reznor et Atticus Ross. Il y a ensuite les musiques pré-nineties, de genres très variés allant du jazz (Herbie Hancock) au punk (Bad Brains, The Misfits) en passant par le rock alternatif (Pixies, Morissey) et la musique contemporaine (Philip Glass), qui accompagnent l’action sans souligner la période d’appartenance du film. Et il y a, enfin, les musiques des années 90. Représentatives de leur temps, elle sont le cœur et l’âme du film et participent à la recréation minutieuse de l’époque où se déroule l’action. Parmi celles-ci dix morceaux emblématiques du rap américain, soigneusement sélectionnés par le réalisateur, constituent l’épine dorsale de la bande originale. Ces dix morceaux, œuvres de Jeru the Damaja, Cypress Hill, The Pharcyde ou GZA, sont le sujet de cet article qui va tenter de comprendre leur rôle à l’écran. Loin de se contenter d’illustrer des propos ou des images avec du son, Jonah Hill a bâti son film autour de la musique et chaque scène a été écrite en écoutant les chansons qui s’y rapportent. Elle est donc un outil essentiel de mise en scène, qui rend compte de l’état d’esprit, des évènements et des expériences vécues par le personnage principal. 90’s est à l’image de sa soundtrack : un film authentique, spontané et généreux, qui raconte son histoire et ses protagonistes avec une pudeur et une tendresse infinie. Un petit chef-d’œuvre que l’on vous conseille fortement, si ce n’est déjà fait, de visionner avant de lire ce qui suit. – David2

« 93 ’til Infinity » Souls of Mischief

De 07:14 à 08:58

Le morceau : « 93 ‘til Infinity », c’est en quelque sorte un cadeau empoisonné. En effet, peu de groupes de rap ont été réduits à un seul morceau comme Souls of Mischief. Pourtant, le quatuor venu d’Oakland a fait de belles choses en dehors de ce véritable hymne produit par A-Plus. Mais voilà : avec « 93 ‘til Infinity », Souls of Mischief a si bien su capter quelque chose d’une époque, voire d’un lieu (le Nord de la Californie), que le morceau a un peu éclipsé tout le reste de sa discographie. La production, uptempo et énergique, repose sur différents éléments samplés dans le titre « Heather » du batteur de jazz panaméen Billy Cobham. Les quatre rappeurs du groupe s’y relaient avec entrain, livrant chacun des couplets courts, pour encore renforcer l’impression de dynamisme. Le refrain est tout simple et accrocheur (« This is how we chill from 93 ’til…  »). Ajoutez à cela un clip chiadé, plein de beaux paysages et de bonne humeur, et vous avez là un anthem comme il n’y en a pas eu tant que ça dans l’histoire du rap. « 93 ‘til Infinity » sera d’ailleurs réadapté au fil du temps par de nombreux artistes, afin de célébrer d’autres millésimes voire, pour des rappeurs qui ont vu le jour en 1993, de rendre hommage à leur année de naissance.

Dans le film : Lors d’une escapade en vélo, Stevie observe de loin une bande de jeunes, qui semblent squatter un magasin de skate, au grand dam des commerçants voisins. Le lendemain, il se rend dans cette boutique, dans l’espoir d’un premier contact. Les gamins sont affalés dans un canapé et dissertent autour d’une question cruciale : « Would you rather suck your dad’s dick or eat out your mom? » Face à eux, une petite télé diffuse une vidéo de skate, dans laquelle « 93 ‘til Infinity » sert de musique d’illustration. Plutôt réaliste : une recherche sommaire sur YouTube permet de se rendre compte que le monde du skate apprécie fortement le morceau de Souls of Mischief. – Kiko

« Ya Playin’ Yaself » Jeru the Damaja

De 11:53 à 12:51

Le morceau : Si le terme de « gardien du temple » devait être représenté par un seul rappeur, Jeru the Damaja finirait sans doute en bonne position dans les sondages. Pour se faire une idée, sur la pochette de Wrath of the Math dont est issu « Ya Playin’ Yaself », il est sapé comme Bruce Lee et arbore une grosse boule de cristal en lieu et place de ses parties. Parmi la myriade de morceaux faisant l’apologie du savoir et la critique du superficiel, « Ya Playin’ Yaself » n’est sans doute ni le meilleur ni le plus fin, mais il est le plus représentatif de l’état d’esprit très frondeur du rappeur new-yorkais. Détournant habilement le « Players Anthem » des Junior Mafia (dont il reprend le sample du « You Are What I’m All About » de The New Birth), DJ Premier signe un instrumental dépouillé, tout en percussions et en basses lourdes. Autrement dit un tapis rouge pour les élucubrations moralisatrices de Jeru qui signe son grand pamphlet anti-rappeurs en carton. Les mêmes qu’il n’hésite d’ailleurs pas à abimer physiquement dans un clip très kung-fuesque que n’aurait pas renié le Wu-Tang.

Dans le film : Inséré de façon intradiégétique, « Ya Playin’ Yaself » n’est pas joué longtemps et cède rapidement la place au « Put It On » de Big L. Il apparaît pendant une courte séquence d’entraînement de skate auquel assiste Stevie. Après avoir changé la décoration de sa chambre, après avoir troqué ses jeux Super Nintendo contre la planche de son frère et s’être entraîné dessus des heures durant, le jeune garçon est prêt à rejoindre le groupe. Il traverse le magasin de skate et ouvre la porte qui donne sur l’arrière-cour quand retentit l’instrumental de DJ Premier. Exactement comme lorsqu’il entre, quelques jours plus tôt, dans le magasin de skate où est joué le morceau de Souls of Mischief, la musique symbolise l’entrée de Stevie dans un nouveau monde. À ce moment de l’histoire, il tient encore un rôle d’observateur et n’est pas un membre à part entière du groupe. Il fait des premiers pas timides au sein de la bande qu’il admire tant : tantôt il regarde Fuckshit faire des flips avec des yeux ébahis, tantôt il est ravi de jouer les coursiers quand on l’envoie chercher de l’eau. Le morceau de Jeru symbolise également la prise de conscience qui l’anime : pour avoir une chance d’intégrer le groupe, Stevie pense à tort qu’il doit tout faire pour être un vrai, un dur à cuire. Mais la vérité est qu’il est encore loin de s’être affirmé en tant que personne et qu’il se contente alors, maladroitement, de paraître. C’est ainsi qu’il fait la connaissance de Ruben, sans doute le membre le moins affirmé, qui aime se donner de grands airs en se vantant de faire partie des proches de Ray. – David2

« Put It On » Big L

De 12:52 à 15:03

Le morceau : Titre phare de la tristement courte discographie de Big L, « Put It On » tient du pur exercice de style. Morceau d’ouverture de Livestylez Ov Da Poor & Dangerous, il n’est pas à l’image d’un album résolument sombre et désespéré. C’est plutôt la démonstration virtuose d’un rappeur techniquement inattaquable, associée à la carte de visite d’un personnage de tous les excès. Avec la production à la fois ronde et percutante de Buckwild qui sample « Vibrations » de Buster Williams, avec le refrain gueulard et accrocheur de Kid Capri, « Put It On » était destiné à devenir un hit en puissance. Il n’y est question que de style menaçant (« I got the wild style, always been a foul child, my guns go « boom boom » and yo guns go « pow pow »  »), de bonnes relations (« I got girls that make that chick Toni Braxton look like Whoopi ») et d’affirmation de soi (« The last punk who fronted got a mouth full of false teeth »). Au point que Lord Finesse, producteur sur l’album, rappellera plus tard que la personnalité de L sur piste était partiellement exagérée. Peu importe : à une époque où cultiver sa différence était sans doute la plus grande vertu à posséder pour tout rappeur qui se respecte, Big L a du flow et de la personnalité à revendre.

Dans le film : « Put It On », que l’on pourrait traduire par « fais ton truc », apparaît dans la deuxième scène du magasin de skate, au moment des premiers échanges entre Stevie et Ruben. Le morceau coupe celui de Jeru pour souligner un moment essentiel dans le parcours de Stevie : la première étape de son acceptation dans le groupe. La scène est celle d’une initiation. Ruben roule des mécaniques, en fait des tonnes pour impressionner Stevie en jouant sur son appartenance au groupe de Ray et Fuckshit. Il lui expose un mode de vie qui consiste en trois mots à fumer, skater et baiser. Ce faisant, il le rabaisse régulièrement (« I’m a fucking badass, you’re a little ass kid« ), lui conseille de le prendre pour modèle (« You should fucking look up to me« ) et lui inculque des valeurs pour le moins douteuses (« Don’t thank me or they’re gonna think you’re gay« ). Sa première cigarette à la bouche, Stevie est évidemment aux anges et vit littéralement sa meilleure vie, lui qui attendait ça depuis le début du film. « Put It On », choisi par Jonah Hill pour son énergie et sa force de banger, reflète l’état d’euphorie de Stevie dans ce moment si important pour lui : fini de jouer et d’être un enfant, il va enfin faire son propre truc et entrer dans la cour des grands. Au grand dam de Ruben qui en deviendra particulièrement jaloux. – David2

« Sucka Nigga » A Tribe Called Quest

De 17:45 à 19:55

Le morceau : Issu de Midnight Marauders, « Sucka Nigga » n’est pas le titre le plus connu du troisième album d’A Tribe Called Quest. Il demeure néanmoins l’un des textes les plus emblématiques écrits par Q-Tip. Dissertation autour du sens et de l’utilisation du N-word, « Sucka Nigga » raconte deux histoires intimement liées. La première est celle des faux rappeurs, les « sucka niggas » du titre. Comme Jeru, ATCQ n’a pas de compassion pour les artistes sans personnalité qui font leur fond de commerce d’une existence dure mais fantasmée, là où ceux qui savent de quoi ils parlent préféreront soit se taire, soit raconter cette existence avec la pudeur appropriée. La seconde est celle du mot « nigga », qui trouve son origine dans le sud raciste et esclavagiste des États-Unis. Banni du vocabulaire des personnes noires les plus âgées ou socialement hautes-placées, le mot a été détourné en un terme affectueux utilisé par la jeunesse issue des ghettos, et que les personnes blanches elles ne peuvent plus utiliser sans se montrer ouvertement racistes. Q-Tip défend, dans ce contexte particulier, l’usage d’un mot qui s’est affranchi de son sens originel et qui rend à la différence sa fierté d’exister. Si « sucka nigga » est bel et bien une insulte dans sa bouche, ce n’est donc pas le cas de « nigga ». Notons également que le « Hey sucka nigga, whoever you are » du refrain, samplé dans Wild Style, a sans doute permis à Jonah Hill de rendre indirectement hommage à l’un des premiers films mettant en scène la culture hip-hop.

Dans le film : « Sucka Nigga » est utilisé en fond sonore lors de la troisième scène se déroulant à l’intérieur du magasin de skate, qui est sans doute l’une des plus belles du film. La séquence est rythmée par une nouvelle série de discussions existentielles, cette fois sur divers préjugés raciaux : « why do they say mexicans are lazy ?« , « why do white people are just in love with their pets ?« , et la plus importante posée par Fourthgrade « can black people… get sunburn ?« . Si la grande liberté de ton est contrebalancée par de subtiles touches d’austérité (lorsque Fourthgrade commence à poser sa question, Ray lui conseille de faire attention), il est évident que l’échange se déroule de façon extrêmement naturelle et loin de tout jugement. Fuckshit rappelle d’ailleurs au début de la séquence que la règle est de ne pas se vexer. Le morceau d’A Tribe Called Quest illustre ici de façon quasi-littérale le propos de la scène : la jeunesse a intégré les codes d’un langage qui peut paraître offensant, mais qui dans leur bouche et dans leur cercle est utilisé avec tendresse et respect. Le son se coupe brusquement lorsque Stevie est interrogé par Ray sur cette dernière question farfelue de Fouthgrade. Pris de cours, il ne sait pas quoi répondre et lance des regards interloqués avant de lâcher, dans un grand élan d’ingénuité : « what are black people ?« . Sa réponse lui vaudra son ticket définitif d’intégration dans la bande, ainsi que le surnom de « Sunburn » (« Coup de soleil »). – David2

« I’m That Type of Nigga » The Pharcyde

De 23:51 à 26:35

Le morceau : Figurant sur le premier album de The Pharcyde, Bizarre Ride II The Pharcyde, « I’m that Type of Nigga » est un morceau assez typique du début des années 1990. Le tempo est rapide, les cuivres sont fous, le refrain se crie à tue-tête et en réunion. Le titre le laisse entendre, il n’y a pas vraiment de thème à chercher ici : The Pharcyde et son invité, Buckwheat aka Buc Fifty, se livrent à un egotrip de cinq minutes. De leurs voix juvéniles et de leurs flows élastiques, les Californiens jouent donc à qui a la plus grosse. Ça pourrait paraître rébarbatif et affreusement commun de prime abord, mais The Pharcyde est un groupe magique, dont le talent et la créativité font qu’il n’est jamais guetté par la banalité. Il va donc s’agir de reprendre les codes du genre arrogant et conquérant pour en faire quelque chose de nouveau, en utilisant des références et des tournures rarement utilisées pour se la raconter deux fois plus (« I am the one that kicked your daddy in his nuts/That’s why your mental state was fucked before you hit your mama’s guts »). Et comme tout ce que touchaient Bootie Brown et sa bande à l’époque, à défaut de se transformer en or le résultat sort très largement du lot, ne serait-ce que par l’énergie débordante et communicative déployée.

Dans le film : Voilà un choix qui peut étonner : « I’m that Type of Nigga » n’est pas le morceau le plus connu de The Pharcyde – loin s’en faut. Il n’a jamais fait l’objet d’une sortie en maxi, ni d’une vidéo, et n’a pas le statut iconique de la majeure partie des titres sélectionnés par Jonah Hill pour figurer sur la bande son du film. « I’m that Type of Nigga » semble donc avoir été choisi avant tout pour l’énergie qu’il donne au déroulé : le titre est joué pendant près de trois minutes, dans une séquence qui voit Stevie et sa bande s’embrouiller avec un vigile dans l’enceinte d’un établissement scolaire où ils avaient pénétré illégalement, faire un trajet en voiture, puis skater et zoner sur le parvis d’un palais de justice, en compagnie de plein d’autres jeunes gens. Le côté échevelé d’ « I’m that Type of Nigga » souligne cette effervescence : dans une excitation permanente, les garçons ne tiennent pas en place, passant très vite d’un lieu à un autre, d’une activité à la suivante, croisant mille et un visages au passage. Cette longue séquence est d’ailleurs l’occasion de deux caméos : Del the Funky Homosapien en SDF visiblement à la dérive et l’humoriste Jerrod Carmichael dans le rôle du vigile. Le refrain (« Who is the nigga in charge over here? Who is the nigga in charge? ») semble d’ailleurs faire écho à l’attitude du gardien : celui-ci vient à la rencontre des jeunes pour faire respecter l’ordre, mais il les interpelle en restant de l’autre côté du grillage, donc hors de l’enceinte, les insulte et finit par battre en retraite. « I’m that Type of Nigga », vif et percutant, ressort également par le contraste avec les musiques qui l’encadrent : avant, il y a le cotonneux « Finding a Place » de Trent Reznor et Atticus Ross, après, le grandiose et aérien « A Normal Man Running » de Philip Glass. Celui-ci accompagne merveilleusement le ballet des corps fuyant une descente de flics venus chasser la foule impressionnante de skaters devant le palais de justice. – Kiko

« 1-800 Suicide » Gravediggaz

De 43:28 à 44:31

Le morceau : Composé de RZA, Frukwan, Too Poetic et Prince Paul, Gravediggaz est un super-groupe connu pour son imagerie glauque et ses penchants horrorcore (sous-genre du hip-hop construit autour de thèmes issus des films d’horreur) hérités notamment des Geto Boys. Avec « Diary of a Madman » et « Nowhere to Run, Nowhere to Hide », « 1-800 Suicide » est l’un des morceaux phares de leur premier album, le bien nommé 6 Feet Deep. Comme souvent dans l’horrorcore, la violence graphique et les propos tenus sont si extravagants qu’il s’en dégage un esprit quasi-cartoonesque, proche de l’univers cinématographique d’un Sam Raimi (Evil Dead). Construit autour d’un sample de KRS-One issu de « Moshitup », l’idée générale est donc d’inviter la populace (notamment les fils à papa, gentiment moqués ici) à utiliser tous les moyens possibles et imaginables pour se suicider, du gaz au rasoir en passant par la pendaison et l’électrocution. La production de Prince Paul, à la fois noire et guillerette, souligne l’excentricité du morceau dont l’objectif affiché est de « creuser les tombes des morts-vivants mentaux », tel que l’affirmait Frukwan, pour mieux les ressusciter libérés de leur ignorance. Tout un programme donc.

Dans le film : « 1-800 Suicide » est joué lors d’un court trajet en bus alors que les garçons rejoignent un groupe d’amies pour passer la soirée. Tandis qu’une discussion à propos des parents relous dévie pour s’engager sur le terrain des festivités à venir (« Honestly I’d be surprised if any of y’all niggers get pussy tonight« ), Fuckshit distribue de l’Adderral. Malgré la réaction dépitée de Ray qui se sent responsable face aux plus jeunes de la bande, Stevie se laisse tenter et avale la pilule, prescrite à Fuckshit pour un trouble déficitaire de l’attention. Le morceau des Gravediggaz est volontairement abrégé pour coller aux dialogues et au rythme de la scène : le premier couplet de Frukwan est restitué en quasi-intégralité (« Get some LSD or drink from the bar / Get behind your wheel and crash the car »), avant d’être coupé pour laisser place aux dernières phrases du troisième couplet de RZA (« There’s no need to cry… ‘cause we all die »). L’explication de l’image par le texte peut paraître très littérale, mais elle sert à l’économie des mots et de la mise en scène. Il reflète d’abord l’inconséquence de Fuckshit face aux risques encourus, et a fortiori l’état d’esprit de ce dernier : on s’en fout de ce qu’on fait puisque de toute façon, on meurt tous un jour ou l’autre. Ensuite, il rend compte de l’antagonisme qui s’esquisse entre Ray et Fuckshit, qui seront dans la suite du film comme deux entités contraires posées sur chacune des épaules de Stevie. Comme un écho à son tiraillement intérieur, qui parait à l’écran lorsqu’il s’automutile de façon tout aussi absurde que les idées avancées dans le couplet de Frukwan. – David2

« When The Sh– Goes Down » Cypress Hill

De 46:54 à 47:34

Le morceau : Cypress Hill est fréquemment réduit à ses hymnes à la fumette. C’est vite oublier que B-Real et les siens ont consacré une grande partie de leurs morceaux (surtout sur leurs premiers albums) à parler en profondeur d’une autre activité qui leur est visiblement chère : buter des gens. Dans « When the Sh– Goes Down », c’est clairement ce registre qui est exploré. Le refrain dit tout : « When the shit goes down, you better be ready ». Des jaloux en veulent à B-Real : c’est la loi du milieu, mais il a ce qu’il faut pour les recevoir. Contrairement à « Warning » de Biggie, la menace reste ici très vague, les deux brefs couplets servant surtout à décrire le sort qui sera réservé aux imprudents. Le sample de Outlaw Blue Band plante une ambiance de western, et pour un peu on imaginerait bien B-Real attablé dans un saloon désert, attendant la main sur le colt que ses ennemis franchissent les portes battantes.

Dans le film : « When the Sh– Goes Down » est joué pendant une fête donnée chez Estee, une amie du groupe. Tous les garçons de la bande sont présents et des filles les accompagnent. L’alcool coule à flot, les joints tournent comme des éoliennes par temps de grand vent. Le morceau retentit quand Stevie est en train de fumer sur une pipe à eau. On pourrait imaginer qu’il annonce des embrouilles imminentes, mais ce n’est pas vraiment le cas, au contraire. Stevie va se faire aborder par Estee, de quelques années son aînée, qui au terme d’une conversation pleine… d’adolescence, va lui proposer de l’accompagner dans une chambre. Où Stevie connaîtra sa première expérience sexuelle, avant d’aller tout raconter à ses potes, Estee en faisant de même de son côté. « When the Sh– Goes Down » précède « Where Did You Sleep Last Night » de Nirvana. Au final, le morceau n’a pas de rôle particulier dans ce qui est raconté. Il semble surtout constituer un exemple de ce qui pouvait être joué dans une house party organisée par de jeunes Californiens au milieu des années 90. – Kiko

« Mistadabolina » Del The Funky Homosapien

De 55:44 à 56:30

Le morceau : Dans un titre quasi expérimental et tout en voix, « Zilch », The Monkees répètent frénétiquement en 1967 « Mister Dobalina, Mister Bob Dobalina ». Ils auraient entendu ce nom appelé dans un aéroport et sa musicalité les aurait interpellés. Fan du groupe de pop rock, Del The Funky Homosapien décide en 1991 de donner une identité plus précise à ce Bob Dobalina duquel on ne sait strictement rien. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le Bob en question serait selon Del plutôt à ranger dans la catégorie des sales types : « Friends can be fraudulent, just you wait and see/First he was my moneygrip then he stole my honeydip/Mista Dobalina is a serpent, don’t you agree? » Les batteries, empruntées à UPP, et les guitares, samplées chez James Brown, créent une atmosphère légère et funky, renforcée par les chants féminins piochés chez Parliament. Il s’agit du premier maxi sorti par Del, de l’un de ses morceaux les plus connus et de l’un des premiers hits d’un rappeur de la Bay Area.

Dans le film : Comme « 93 ‘til Infinity » de Souls of Mischief, ses collègues au sein du collectif Hieroglyphics, le morceau de Del accompagne une vidéo de skate que la bande regarde à la boutique. Toutefois, la scène où l’on peut entendre « Mistadobalina » est bien plus tendue : après être rentré de la house party très intoxiqué, s’être fait bastonner par son frère et avoir « tenté » de se suicider de manière grotesque (un auto-étranglement avec la cordon d’une manette de Super Nintendo), Stevie est conduit par sa mère au magasin, dans le but de confronter les autres jeunes. Elle est donc accueillie au son étouffé de « Mistadobalina », mais aussi par l’attitude désinvolte et très déplacée de Fuckshit. « Mistadobalina » semble également plutôt apprécié des skaters selon YouTube. Son utilisation permet de faire un clin d’œil à Del, apparu plus tôt dans le film, ainsi que de rendre encore davantage hommage à la scène « alternative » californienne des années 1990, pour laquelle Jonah Hill semble avoir une grande affection. – Kiko

« Liquid Swords » Genius/GZA

De 63:48 à 64:46

Le morceau : Ouverture du légendaire second album de GZA, « Liquid Swords » débute par un long sample du film Shogun Assassin. Dans ce monologue, un jeune garçon raconte comment il est devenu, avec son père samouraï, un paria destiné à semer la désolation à travers le Japon. La posture de GZA est similaire à celle de ce ronin condamné, qui passe son temps à trucider des hommes au point de ne plus pouvoir compter les corps laissés dans son sillage et celui de son fils. Dans « Liquid Swords », il n’est question que de couper les têtes des faux MC – toujours les mêmes (« In mic fights I swing swords and cut clowns »), de verser le sang (« I flow like the blood on a murder scene »), le tout sans omettre la dimension formatrice d’un tel voyage (« I be the body dropper, the heartbeat stopper/Child educator, plus head amputator »). La multitude de métaphores et de références qui ornent l’instrumental entêtant de RZA donnent le ton pour la suite du disque : l’ambiance est martiale et résolument sombre, mais aussi tournée vers quelque chose de plus spirituel.

Dans le film : « That was the night everything changed ». C’est par ces mots issus de Shogun Assassin que « Liquid Swords » s’insère dans le film de Jonah Hill. Après une longue discussion avec Ray et une nuit entière à skater au son de « We’ll Let You Know » de Morrissey pour oublier les remontrances de sa mère, on retrouve Stevie à l’arrière du magasin de skate, au beau milieu d’une fête qui ne tardera pas à dégénérer. Déchiré en plein après-midi, Fuckshit va se mettre à agir de façon particulièrement gênante tandis que la pression va exploser entre Ruben et Stevie, également alcoolisé. Ces événements spécifiques sont racontés sur le score atmosphérique de Trent Reznor et Atticus Ross, mais c’est bien le morceau de GZA qui introduit la scène dans son ensemble. Là encore, Jonah Hill s’appuie sur le texte, ici le refrain plus spécifiquement, pour développer ce qui se déroule devant la caméra : « When the MCs came to live out the name and to perform/Some had to snort cocaine to act insane before Pete rocked it on ». N’ayant pas le courage de faire face aux skateurs de renom avec lesquels discute Ray, et plus largement au monde qui l’entoure, Fuckshit est obligé de boire et de faire le pitre pour exister. Évidemment le titre même du morceau est évocateur, puisque le liquide coule à flot et qu’il va se montrer particulièrement destructeur dans la scène suivante. Signalons enfin que les mots de RZA prononcés au début du morceau (« I’m saying we gonna take y’all back to the source ») ont forcément une résonance singulière dans un film qui inscrit le parcours initiatique de son personnage dans une époque révolue. – David2

« Passin’ Me By » The Pharcyde

De 77:35 à 79:17

Le morceau : À une époque où le gangsta rap avait plus que jamais le vent en poupe, The Pharcyde a incarné l’autre versant du rap de Los Angeles. Celui des samples jazzy, des flows tarabiscotés et des attitudes moins agressives que celles des rescapés et descendants de N.W.A. Avec « Passin’ Me By », l’un de ses tous premiers morceaux et probablement son titre le plus connu, le quatuor d’Inglewood avait marqué sa différence. Le sample de cuivre et les claviers empruntés à Quincy Jones plantent une ambiance chaleureuse et délicieusement nostalgique, sur laquelle chacun des rappeurs se confie à cœur ouvert sur une déception amoureuse. Bootie Brown en pinçait pour son institutrice, mais il était trop jeune pour avoir une chance. Si SlimKid 3 est le moins désespéré de tous, il manque de courage pour aller parler à une fille bien plus instruite que lui. Imani voit sa belle le faire tourner en bourrique, lui faisant miroiter qu’elle quittera son copain pour lui sans jamais joindre l’acte à la parole. Fatlip, enfin, souffre d’être invisible aux yeux de celle à qui il aimerait tant confier ses sentiments. Tout cela peut paraître un peu banal, même si de tels épanchements étaient très rares dans le rap à cette époque. Mais le talent de The Pharcyde peut sublimer même la plus rébarbative des thématiques : par la capacité à raconter des histoires en premier lieu, en maniant à merveille humour, introspection et en n’hésitant pas à montrer de la vulnérabilité. Mais aussi par la virtuosité de l’interprétation : le refrain assuré par Fatlip pris à part a quelque chose de proprement déchirant, la transition dans la prestation de SlimKid 3 entre rap et chant est pleine de délicatesse, la rupture au milieu du couplet de Fatlip (dont les mots seront repris par Joe dans « Stutter ») continue de surprendre même après un nombre incalculable d’écoutes. « Passin’ Me By » est un monument du rap des années 1990, à la candeur éternellement rafraîchissante.

Dans le film : Hospitalisé d’urgence à la suite d’un accident de voiture dû à l’irresponsabilité de ses amis (et de Fuckshit en premier lieu), Stevie se réveille avec son frère à ses côtés. Puis sa mère autorise Ray, Fuckshit, Ruben et Fourthgrade, qui ont dormi dans la salle d’attente, à venir dans la chambre du jeune garçon. C’est le moment choisi par le dernier cité pour montrer à ses amis le clip qu’il a monté après avoir passé l’été à filmer ses camarades. Le style renvoie aux homemade videos qui ont notamment rendu populaires les équipes de Jackass ou de CKY. Pendant quatre-vingt dix secondes se succèdent des figures de skate et des moments de franche rigolade. C’est là-dessus que 90’s s’achève, et « Passin’ Me By » est donc le morceau qui accompagne ces images. Ce qui paraît finalement couler de source : déjà, le titre de The Pharcyde est un peu le pinacle de ce rap de young weirdos on the West Coast qu’affectionne tant Jonah Hill. Mais il y a aussi des analogies à faire entre « Passin’ Me By » et 90’s. Les deux ne se départissent jamais d’un certain optimisme, malgré le fait que sont plutôt dépeints des événements négatifs : les déceptions amoureuses du côté de The Pharcyde, la violence physique – par la biais des coups, des chutes, de l’accident – et une entrée difficile dans l’adolescence dans le métrage de Jonah Hill. Dans les deux cas, c’est surtout la musique qui donne cette impression de douceur « malgré tout », comme si les déconvenues, si douloureuses soient-elles sur le moment, participaient d’un apprentissage nécessaire et bénéfique, dont il ne restera, in fine, que des souvenirs attendris. En ce sens, « Passin’ Me By » est un peu le préquel de « Runnin' », autre morceau de The Pharcyde paru en 1995 où, les rappeurs ayant avancé en âge, il n’est plus question de parler avec affabilité de ses insuccès, mais bien de faire front et d’avancer malgré les coups d’une vie qui ne fait pas (ou plus) de cadeau : « There comes a time in every man’s life/When he’s gotta handle shit up on his own ». – Kiko

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