2016, l’été sans fin californien
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2016, l’été sans fin californien

Dans une sélection de neuf disques, retour sur l’année 2016 d’une scène régionale qui n’a pas manqué de sel : la Californie.

et Artwork par THUTHURA 2000

Ça n’aura échappé à personne, nous sommes en 2026. Cela fait déjà trente années que les États-Unis nous ont glorifié de ce qui ressemble à la plus belle année du rap en matière de sorties d’albums. De quoi donner de l’épaisseur au « Nine six shit » balancé par Nas en conclusion de « The Message » ou au « Ninety-six gon’ be that year » déclamé par Big Boi d’Outkast sur leur single « Elevators ». Mais il ne sera pas question ici de cette année bénie. Comme il ne sera pas question des vingt ans de 2006, de la disparition de Jay Dee, du superbe album indépendant A Piece Of Strange des Cunninnlynguists, du deuxième album redoutable des Clipse produit une fois de plus par les Neptunes ou du coup de bluff, raté, de Nas prétendant sur son huitième album que le hip-hop était mort. Dans cet article, c’est bel et bien de l’année 2016 dont il est question et d’une scène en particulier. Il y a dix ans, la Californie a vu une flopée d’albums rythmer son calendrier, neuf en particulier décrits dans les colonnes qui suivent, d’Oakland à Crenshaw, en passant par Compton, Oxnard et South Central Los Angeles. Après l’explosion de Kendrick Lamar et de son récent  To Pimp A Butterfly, le label Top Dawg Entertainment n’entend pas se calmer et va même sur le terrain du R&B. Kendrick sort ainsi des chutes de studio pour en faire un redoutable EP, Ab-Soul livre un disque torturé (Do What Thou Wilt), Lance Skiiiwalker publie un premier album entre rap et chant (Introverted Intuition) tout comme Sir le fait avec son premier EP (Her). Le label roule plein gaz et sa direction artistique est probablement à son climax, notamment avec les disques impeccables et complexes de Schoolboy Q et d’Isaiah Rashad. Mais ce n’est pas seulement TDE qui profite d’une émulation grandissante en 2016. Présent sur six titres de Compton de Dr. Dre, Anderson. Paak qui manie aussi bien la batterie, le chant et le rap, surprend avec un album conviant l’été en plein mois de janvier, latitude sud californienne oblige. Depuis les quartiers chauds de Watts, 03 Greedo décline même la saison chaude en une première fresque violette, alors que plus au nord, mais toujours dans les frontières de l’État, soufflent les brises plus froides de la Bay Area. En 2016, le vétéran E-40 sort encore un diptyque (The D-Boy Diary Book 1 et 2). Mais les véritables surprises viennent de l’incontournable DJ Fresh qui invite Ezale dans un disque où le funk règne et d’une rookie sortie de nulle part qui marque les esprits avec une première mixtape ficelée comme un album. Kamaiyah pousse les watts avec l’aide de YG présent sur un single abrasif qui donnera le ton au nouvel album de ce dernier. Un album 100% Bompton qui remet le g-funk si précieux à la Californie au goût du jour. Et ce n’est pas son voisin et camarade Nipsey Hussle, ex-Rollin’ 60s Neighborhood Crip, qui le contredira avec un dernier tour de chauffe avant d’entamer son désormais célèbre tour de victoire. Même Cardo Got Wings,  producteur texan natif du Minnesota, et Payroll Giovanni, rappeur de Detroit, y iront de leur petit hommage au gangsta rap laidback local avec Big Bossin’ Volume 1, album semblant sorti de la manche d’un DJ Quik en dilettante. En 2016, et même s’il manque encore des disques à citer dans cette introduction (ceux des régions de Sacramento et d’Inland Empire par exemple), c’était ça, la Californie : un mélange de fraîcheur, de légèreté, de vagues qui se dérobent sous une planche de surf, de vendredi soirs festifs, de chaleur bouillonnante, de bitume fondu, de ciels qui virent au pourpre, de balles qui se perdent dans les longs boulevards, et d’un poste d’Impala qui blaste une musique qui n’en finit plus de se métamorphoser dans un long été sans fin.

« Aren’t we, a jungle underneath the palm trees? Don’t go too deep into the concrete  »

Nipsey Hussle, « Cali » (2005)

Malibu – Anderson .Paak
(15 janvier)

Arrivé en 2014 avec un album éclectique et passé relativement inaperçu, Anderson .Paak avait déjà ce charisme hyper cool et mélangeait sur Venice musiques électroniques, rap et chant avec un groove joyeux. En 2015, Dr. Dre en fera sur Compton, à côté de Kendrick Lamar, sa nouvelle coqueluche comme il avait pu le faire pour Snoop sur The Chronic ou pour Eminem sur 2001. Fort de ce coup de pouce, le chanteur-batteur sort dans le froid de janvier un album qui sent la douceur estivale des spots de surf surpeuplés de Rincon et Malibu. Ponctué d’interludes samplant des œuvres sur les pionniers de ce sport (la voix de l’animateur Wolfman Jack, celle des surfers Miki Dora et Gerry Lopez, des extraits des documentaires Pot Smoking Surfers, Surfer’s : The Movie, Pacific Vibrations et du film Big Wednesday), Malibu est un bijou mêlant rap, R&B et soul où Anderson joue les funambules sur une vague sans fin, servant ses morceaux comme des coupes de champagne. Un pied sur le kick, les deux mains sur les baguettes de sa batterie, une voix et des intonations James Brownesques, difficile de ne pas tomber sous le charme. Derrière cette légèreté, il y a pourtant des blessures avec lesquelles Anderson. Paak, alors à l’aube de ses trente ans, semble être en paix. Sur « The Season / Carry Me », il fait part d’épreuves qu’il a essuyées quelques années auparavant sur l’éclatement familial (« Your mom’s in prison, your father needs a new kidney/Your family’s splitting, rivalries between siblings/If cash ain’t king it’s damn sure the incentive ») et d’un début de paternité difficile (« I was sleeping on the floor, newborn baby boy / Tryna get my money pot so wifey wouldn’t get deported / Cursing the heavens, falling out of orbit /Tryna roll this seven, tryna up my portion »). Des coups du sort que l’ex-Breezy Lovejoy (son ancien nom de scène) expie sur ce deuxième disque lumineux. Au micro du journal The Guardian en avril 2016, l’interessé déclare : « Je pense que ça a pris du temps. Auparavant,  je ne savais pas comment exprimer ce par quoi je suis passé et comment le retranscrire dans une chanson. Je suis content de ne pas avoir forcé les choses avant que je ne sois prêt. Faire part de légèreté est aussi une part de ma personnalité ; je privilégie la légèreté avant tout.» Plus doux qu’amer, Malibu, porté par un groove organique rarement observé, bouscule sans aucune prétention, mais avec une prestance incroyable, le paysage rap de la côte ouest. Une année 2016 décisive pour .Paak puisqu’il sort également avec le producteur Knxwledge (sous le nom de NxWorries) le tout aussi brillant mais plus digital Yes Lawd !, accessoirement cri de guerre du monsieur. Mais Malibu, intemporel disque hybride avec ce côté crooner soul, restera comme son opus magnifique. Même avec le budget plus conséquent du label Aftermath, les deux albums que sont Oxnard, pétard mouillé de 2018, et Ventura, retour aux sources soul réussi de 2019, n’arriveront pas à atteindre la parfaite légèreté de ce second disque touché par la grâce. – JuldelaVirgule


untitled unmastered. – Kendrick Lamar
(4 mars)

La terre s’ouvre en deux, les océans s’assèchent à vue d’œil, les buildings tombent en ruines et les avions s’écrasent de partout. Cette vision moderne du jour du jugement dernier raconté par Kendrick Lamar sur ce qui ressemble de près à une imitation authentique d’un beat de RZA en 1995 nous plonge tête la première dans untitled unmastered., une collection de huit morceaux vendue comme des chutes de studio une année après la sortie de To Pimp A Butterfly. Si ce dernier marquait les esprits pour ses ruptures de tons musicaux affirmées en comparaison de son prédécesseur paru trois ans plus tôt, c’est bien Kendrick Lamar lui-même qui ressort sans aucun doute grandi de cette évolution artistique considérable, à la fois dans sa présentation visuelle et scénique. Toute la campagne de promotion qui s’articule autour du disque place à l’époque une importance particulière sur un certain type de performances télévisées, quitte à parfois jouer des morceaux totalement inédits. Pour le dernier épisode du night show de Stephen Colbert, Kendrick, accompagné par un live band, perfome une version brut de ce qui deviendra plus tard « untitled 03 », puissant morceau soul-jazz qui remet en perspective les différentes dynamiques raciales relatives au succès dans l’industrie musicale (« (What the white man say?) / A piece of mine’s / That’s what the white man wanted when I rhyme / Telling me that he selling me just for $10.99 »). Transcendé par l’exercice, il met à mal les critiques jusqu’alors justifiées sur ses prestations scéniques décevantes. Le rappeur de Compton incarne pour la première fois complètement sa musique. Attaché à des dates dont la signification reste encore à déterminer, les morceaux de untitled unmastered. prolonge ce concept live de manière étonnement cohérente et digeste pour un disque certes court, mais foisonnant d’idée musicalement : la neo-soul au relent de bossa nova de « untiltled 06 » avec Cee-Lo Green côtoie par exemple les expérimentations grisantes en trois parties de « untitled 07 » enchaînant trap avec une production old school du fils de Swizz Beatz et une jam session acoustique décousue. Certains de ces fameux inédits y trouvent refuge aux côtés d’autres nouveautés figurant parmi les moments les plus brillants de sa carrière. « untitled 02 » voit Kendrick dérouler une panoplie impressionnante de flow tous plus bizarre les uns que les autres, mis en valeur par une hybridation titubante d’improvisation jazz et trap orchestrées par Cardo, Yung Exclusive et Terrace Martin sur laquelle il s’adonne même à quelques prophéties (« I can put a rapper on life support, guarantee that’s something none of you want »). Traversée par les contradictions complexes de la célébrité, du syndrome du survivant et de la dépression, « untitled 05 » poursuit magistralement les thématiques intenses de To Pimp A Butterfly dans un exercice collectif avec Punch et Jay Rock. Le trio de TDE lutte non sans mal, écrasé par un système judiciaire, carcéral et socio-économique violent et raciste (« I’m passin’ lives on the daily, maybe I’m losing faith / Genocism and capitalism just made me hate / Correctionals and these private prisons gave me a date / Professional dream killers reason why I’m awake »). La collaboration avec Thundercat atteint son apogée avec l’irrésistible « untitled 08 », assurément le morceaux le plus funk et exaltant de leurs discographies respectives. Trop souvent dans l’ombre de son grand frère, mastodonte prodigieux du rap californien des années 2010, untitled unmastered. est peut-être la preuve que certaines ébauches sont parfois meilleures que le résultat final. – Hugo


A Good Night In The Ghetto – Kamaiyah
(14 mars)

Éloignée de six cent kilomètres au nord de la rutilante Cité des Anges, la Bay Area a été dès la fin des années 1980 un vivier de rappeurs qui n’a cessé de se renouveler au fil des décennies. Alors que le printemps 2016 pointe le bout de son nez, une rappeuse de vingt-trois ans va souffler une brise d’air frais en reprenant à sa sauce le son funk et festif façonné par Too $hort, Ant Banks ou encore Mike Mosley. Basses qui semblent surgir du tréfonds de la croute terrestre, cowbells, hand et finger claps, les productions du rassembleur A Good Night In The Ghetto développent une certaine fièvre du vendredi soir, une décompression libératrice suivant directement une longue semaine de taff ennuyeuse. Sur cette première œuvre, Kamaiyah raconte son quotidien de jeune femme dans les rues d’Oakland, de ses joies et ses peines, de ses virées nocturnes mais plus encore de devenir une artiste reconnue après les fins de semaines sans le sou. Sans artifices et avec une gouaille décomplexée, n’hésitant pas à renverser les codes du machisme (sur « Ni**as » par exemple), elle réalise une mixtape digne d’un album d’une grande cohérence avec une production soignée. Sur « Fuck It Up », avec YG, transparaît cette envie de croquer le monde et une certaine joie de vivre, un goût pour la fête et pour le partage. Sur « Mo Money Mo Problems » : « Guess jeans, Guess shirt like its 95’ / Fresh scene, fresh work lace my Nike’s tight / I just came for the fun, I don’t like to fight / Drink my champagne straight up, I don’t like the ice »– la dernière partie pourrait être une punchline en 2026, Kamaiyah ramène au faste et clinquant du milieu des années 1990, période pour laquelle la Californienne semble avoir une affection particulière. Les samples de Jeffrey Osborne, SWV, Snoop – encore « Doggy »- Dogg et E-40, tout comme ceux de Too $hort et Bernard Wright piochés dans les années 1980, font d’A Good Night In The Ghetto un moment de célébration avec en soi une soif de se dépasser tout en restant original. « Je veux que les jeunes femmes sachent qu’elles n’ont pas besoin d’être des sex-symbols pour vendre des disques ou être aimées. Parce qu’en ce moment, on ne voit qu’une seule chose, à savoir Nicki, et tout le monde pense qu’il faut être comme elle. Mais tu ne peux pas être une copie d’elle parce que tu ne vendras pas. Tu ne peux pas être le clone de quelqu’un d’autre » proclame t-elle au webzine Pitchfork en 2016. À la suite de ce disque spontané et réussi, celle qui clame « We live every damn day like it’s Friday » n’a peut être pas pété le plafond comme ce premier essai, ainsi qu’une nomination aux XXL Freshmen et une signature sur Interscope en 2017, pouvaient le laisser penser. Au lieu de ça, Kamaiyah a continué son bonhomme de chemin en restant intègre à sa musique et en livrant ci et des morceaux toujours funk, fiers et festifs. – JuldelaVirgule


Still Brazy – YG
(14 juin)

L’asphalte hurlant. Le sobriquet du premier album de La Caution (avec une faute d’orthographe donc) va comme un gant pour évoquer le deuxième album de YG, après un déjà excellent et plutôt festif My Krazy Life en 2014. Sur une pochette rouge représentant son affiliation aux Bloods mais aussi à l’urgence et la fournaise qui émanent de cet opus, le rappeur de « Bompton » apparaît flou comme pour ne pas se mettre en avant dans un contexte de paranoïa et de mise au point politico-sociale. Après un premier album produit en grande majorité par DJ Mustard, et suite à quelques brouilles entre eux qui ne dureront pas (ils feront de nouveau équipe pour Stay Dangerous en 2018), YG fait appel à DJ Swish et l’équipe de 1500 or Nothin’ mais aussi à Terrace Martin pour pondre un album aux sonorités sèches, abrasives et terriblement g-funk. Le single « I Wanna Benz » sorti en décembre 2015 avec 50 Cent et Nipsey Hussle avait déjà donné des pistes quant à la teneur en testostérone. Still Brazy s’ouvre sur fond de polémique avec « Don’t Come to L.A. » et « Who Shot Me », YG y témoignant de la fusillade dont il a été victime en juin 2015 lors d’une session d’enregistrement à Studio City. Passé cette introduction, YG reprend de plus belle et compose un milieu d’album diablement efficace avec le moqueur « Gimme Got Shot » et les morceaux aux titres interrogatifs « Why You Always Hatin’? », en compagnie de Drake et de Kamaiyah, et « Questions » avec Lil Wayne. YG termine cet album par un enchaînement en trois coups digne d’un brûlot d’Ice Cube période Death Certificate. Un salvateur « FDT » à l’encontre du candidat Trump (premier mandat), suivi d’un rassembleur « Black & Browns », couronné d’un « Police Get Away with murder » malheureusement encore trop actuel dix ans plus tard. Alors que l’album vient tout juste de sortir, YG se confie à The Fader ainsi : « Au début, nous [YG et Nipsey] étions un peu hésitants à nous lancer, mais avec tous ces trucs autour de Donald Trump, on s’est dit : « Rien à foutre. On va le faire et on assumera les conséquences, quelles qu’elles soient. » C’était un challenge pour moi, car ce n’est pas ce que je fais d’habitude. Les gens me voient comme YG, le mec qui fait la fête, qui sort des tubes et tout ça. Et, oui : c’est moi, mais je suis là aussi pour mes gens.. Avec Still Brazy, le rappeur offre un album explosif et frontal, à la croisée d’un 2001 de Dre, d’un Predator de Cube et d’un Shock of The Hour de MC Ren. En somme, une résurrection de N.W.A à lui tout seul avec le meilleur du gangsta rap et du g-funk des années 2010. – JuldelaVirgule


Blank Face LP – ScHoolboy Q
(8 juillet)

Si Still Brazy de YG avec Get Home Safely (2013) de Dom Kennedy et Victory Lap (2018) de Nipsey Hussle peuvent former une espèce de triptyque éparpillé ressemblant à un 2001 des années 2010, Blank Face LP de ScHoolboy Q avec Malibu d’Anderson .Paak et Flower Boy de Tyler The Creator (de 2017 – et parfait pour la cueillette automnale des champignons) peuvent constituer une sorte de trilogie orange et psychédélique d’une Californie sous trip d’acide. Conviant par ailleurs Anderson .Paak sur deux morceaux, notamment l’introduction tonitruante aux guitares rock (« Torch »), ScHoolboy Q livre en 2016 ce qui est peut être son meilleur disque, se disputant le podium avec l’inégal Oxymoron de 2013 et le plus expérimental Blue Lips de 2024. Son quatrième album est un voyage agité dans l’esprit de Quincy Matthew Hanley où l’auditeur passe par des montées acides accompagnées d’un Kanye West déjanté dans « That Part », puis par une ballade douce-amère menée par Alchemist et J.LBS dans « Know Ya Wrong », et par une virée en caisse mortelle dans « John Muir », doublé d’un clip first-person-shooter plus que réussi. Mieux : sur « Ride Out », un rire démoniaque allume le feu d’une marche funèbre où Q et Vince Staples remontent Hoover Street et les rues de Long Beach comme le capitaine Willard et sa troupe remontent la rivière Nung pour y voir au bout l’apocalypse (« In a stolen expedition, in your hood, ’cause you the mission / Been a mathematician, loadin’ nine, subtracting eight, I’m keeping one for just in case / Don’t cover face, but I ain’t trippin’ Blunt was laced / Niggas know I’m ’round the way So ain’t no liquor stores today »). Même l’outro « Tookie Knows Pt. 2 » qui s’aventure en terrain new yorkais avec une boucle de piano Havoc-ienne fait mouche. Blank Face LP est un album complet où le calme côtoie l’orage dans un tableau multicolore enfumé. La pochette a même dû revenir à l’esprit des fans lors des incendies sur les collines de Los Angeles en janvier 2025. Mais en 2016, tout brûlait déjà sous le crâne de ScHoolboy Q sans que le feu ne soit dû au changement climatique. Car Blank Face LP tel qu’on le connait n’a été possible qu’après une première version jetée à la poubelle par Q lui-même, insatisfait du ton des premières sessions. Interviewé alors par le magazine Rolling Stone, le rappeur déclare :« J’ai changé l’album complet quand j’ai repris confiance en moi et que je me suis senti à nouveau à l’aise […] Je me suis dit : « Arrête de pleurer comme une mauviette et fais ce que tu aimes […] C’était comme une confession… Je ne voulais pas que les gens m’entendent comme ça. Cette dépression n’a pas duré. Quelques mois, et puis c’était fini. » Avec cet opus, ScHoolboy Q confirme qu’il est un des rappeurs les plus doués de sa génération et que lorsqu’il concentre son énergie et son talent, il peut faire aussi bien sinon mieux que son camarade Kendrick. – JuldelaVirgule


Purple Summer – 03 Greedo
(27 juillet)

Décédée le 21 avril 2016, la légende de la musique Prince faisait tomber une dernière fois sur le monde sa pluie violette mélancolique, mélange sacré du rouge sang et du ciel bleu, annonciateur de la fin des temps traversée aux côtés de l’être aimé et guidé par la foi. L’été de la même année, 03 Greedo, rappeur originaire de Watts à Los Angeles inonde de son côté d’un violet le plus pur les rues de la Californie avec un son psychédélique et acidulé sur le premier volet d’une trilogie de mixtape intitulé Purple Summer. Il partage cependant bien plus en commun avec le génie de Minneapolis qu’un simple intérêt commun pour la même couleur. Mécontent de ses relations avec sa maison de disques dans les années 1980, Prince était à l’époque un artiste ultra productif et éclectique, tout le temps en studio, à produire lui-même la musique qu’il avait envie de faire, mais souvent frustré de devoir respecter un calendrier imposé. Un problème que Greedo a pu largement contourner à l’ère d’internet, en balançant en continu trente à quarante morceaux qu’il compose seul, à quelques exceptions près, sur chacune de ses mixtapes, plusieurs fois par an. Un tel déversement de musique implique forcément d’être un rappeur un minimum polyvalent au micro ou de proposer une palette assez diversifiée pour réussir à captiver sur la longueur. Sur Purple Summer, 03 Greedo prouve qu’il sait réunir ces deux conditions et désamorce l’appréhension d’une écoute de deux heure intimidante, au prix parfois d’expérimentations un peu moins marquantes. Un bon tiers des titres aux inspiration trap d’Atlanta dessine cette partie là du disque, toujours aussi excitante grâce à Greedo lui-même et ses flows frénétiques, mais dont même les meilleurs représentants (« Rite 2 It », « Touch », « Making Plays ») n’effleurent pas le niveau du reste. Les deux autres tiers partagent quant à eux une esthétique west coast moderne aux sonorités hybrides, embryonnaire d’un renouveau et de la naissance d’un mouvement street et plus mélodique en Californie. Terminé les white tee, les Chuck Taylor et l’héritage g-funk. Place aux skinny jeans, aux opioïdes et à la creep music. « Molly », « Makin Bands » ou encore « Moonrocks Freestyle » font office d’ambassadeurs très réussis dans le genre. Mais ce sont bien les deux principaux singles qui mettent en avant les meilleures qualités de Greedo lorsqu’il pousse la chansonnette, digne d’une version rappeur de T-Pain, jusqu’au bout : « Sweet Lady » est une sérénade réinterprétant à son compte le tube de Tyrese dans une variante plus érotique, tandis que « Mafia Business » est conçu comme un hommage mélodieux à Mafia Ray, figure importante des rues californiennes. Les quatre années passées en prison entre 2018 et 2022 ont surement enterré tous les espoirs de voir Greedo embrasser son destin de star et leader de sa génération pour de bon, mais l’été 2016 passé à écouté Purple Summer sera aussi éternel que la célèbre ballade de Prince. – Hugo


Slauson Boy 2 – Nipsey Hussle
(15 août)

Après avoir écoulé mille exemplaires de sa mixtape Crenshaw à 100$ pièce puis cent copies de Mailbox Money à 1000$ pièce sans intermédiaire, Nipsey Hussle n’est pas à court d’idées. Avec son Marathon Monday, chaque lundi aura sa nouvelle balle – une chanson inédite uploadée sur la plateforme SoundCloud – prête à remplir un barillet avant la livraison de Victory Lap, son premier album. Une fois ce barillet plein, le rappeur en fait profiter ses auditeurs en lâchant gratuitement un ensemble sobrement intitulé Slauson Boy 2 où Ermias Asghedom, son nom au civil, collecte donc dix-sept titres pour en faire une mixtape aussi dense qu’un album. Les pieds collés au ciment, la tête levée vers les cieux (« The highest human act is to inspire » citera-t-il dans une interview pour Rap Radar en 2018)  et le cœur à l’ouvrage, de sa voix éraillée, Nipsey dissémine ses pensées comme des mantras sur des productions sèches et dynamiques, empruntant autant au g-funk californien qu’aux sonorités trap venues d’Atlanta. Un mélange aride et athlétique, composé par le duo Mike & Keys mais aussi par DJ Khalil, Jake One ou encore Tariq Beats, qui sera bien plus qu’un brouillon pour Victory Lap puisqu’il atteint déjà une forme de perfection avec des arrangements faisant respirer et briller les interventions de Nipsey et ses nombreux invités. Ce dernier convie Young Thug par deux fois sur « Thug Life » et le métal hurlant « I Do This » en compagnie de Mozzy (aussi présent sur « Ain’t Hard Enough ») qui, avec l’introduction parlée de Sinister Pook, restera comme un point d’orgue de la mixtape. Autres temps forts : le morceau « Question #1 » sur les appartenances au gang avec Snoop Dogg, l’enchaînement « One Hunnit », « Picture Me Rollin » et « Status Symbol 2 » où l’abnégation, l’effort et la motivation sont au cœur du discours prôné par Nipsey. Morceau clôture d’une œuvre aussi compacte qu’un bloc de béton et aussi inspirante qu’une rose qui y pousse, le crépusculaire « Down as a Great » en compagnie de Kirko Bangz laisse quant à lui aujourd’hui un goût amer. Car après le décès par balles de son auteur en 2019, ses mots résonnent avec un écho qui transcende le ciel : « You know this life, it got a cold design / How you go from eatin’ lobster tails at Ocean Prime / To chain to a smoker and throat on the line / But when them gates close, keep an open mind / It ain’t a force in this world like the focused drive / You gotta focus on yourself like an only child ». – JuldelaVirgule


The Sun’s Tirade – Isaiah Rashad
(2 septembre)

« Hey bro, you know what march, april, may, june, july, and about to be august, have in common ? The fact that I still don’t have your goddamn album  […] You got until friday, I’m not asking no more. » Les mots de Dave Free envers Isaiah Rashad, placés en introduction de son premier album, témoignent d’une chose : il s’en est fallu de peu pour que son premier album passe à la trappe et que lui-même ne se fasse éjecter de TDE Records. Par trois fois Isaiah Rashad a manqué de se faire remercier, lui qui avait rejoint le label discrètement en 2013 avant de signer le prometteur EP Cilvia Demo en 2014. Un EP remarqué qui ne trouvera donc un successeur que deux ans plus tard, après un long épisode de dépendance à l’alcool et au Xanax. Originaire de Chattanooga dans le Tennessee, Isaiah propose un disque dont l’intention sonore ressemble à une longue ride esseulée sous le soleil californien avec la particularité de n’avoir aucun morceau g-funk. The Sun’s Tirade peut se percevoir comme le pendant crépusculaire du radieux Malibu d’Anderson .Paak sorti huit mois plus tôt. Interviewé par la radio Hot 97, le rappeur explique le choix de ce titre : « Il y a le soleil. Et une tirade est une longue diatribe. C’était donc comme une longue diatribe, comme le jour le plus long que tu puisses avoir, et c’est ce que j’ai ressenti ces deux dernières années. […] Sur la côte ouest, là-bas, il ne pleut jamais. C’est juste sec et ensoleillé. Le mardi, c’est jeudi. Si tu ne fais rien. Et le vendredi, c’est lundi. Si tu ne fais rien. Ce sont les deux années les plus longues, les jours les plus longs de ma vie. [Chattanooga] est brumeuse ou pluvieuse, ou sombre ou lumineuse, ou froide ou chaude. Et demain ne ressemble pas à hier. » Éloigné un temps de sa ville d’origine (Dave Free l’y « renvoie » quelques jours en espérant qu’il y retrouve ses esprits)perdu dans l’été sans fin californien, son album vire vers des atmosphères vaporeuses inspirées par les productions sans quantification de Jay Dee. The Sun’s Tirade prolonge également les influences jazz de To Pimp A Butterfly, avec néanmoins une approche plus digitale se rapprochant du trip hop sur son single « 4r Da Squaw », par exemple. Ses références sudistes (le titre « Silk Da Shocka » suivi de « Tity & Dolla » où le refrain fait un gros clin d’œil à Outkast, des références à Boosie Badazz, Lil Wayne, Project Pat ou Kingpin Skinny Pimp) mêlent ses pensées sur sa récente addiction (« I was pillin’ in the back, I was chillin’ in the back / Cause I always really wanna be that nigga in the back ») à des réflexions sur l’industrie du disque et ses réels besoins en tant qu’artiste (« If I pay my bills, I’m good » sur « 4 Da Squaw » ou « Little boys dressed like rappers / Can that road make them daddies? » sur « Dressed Like Rappers »). Son disque qui avait, avec ce retard et ces addictions, le script idéal pour finir comme une œuvre baclée et torturée est au final une démonstration de facilité. Car derrière le flow aux allures pantouflardes d’Isaiah se cache une virtuosité qui profite de chaque espace et qui s’adapte aux multiples rythmiques avec une agilité déconcertante sans jamais forcer le ton. Par cette aisance, The Sun’s Tirade est un disque qui hante l’auditeur, réussissant la prouesse de mélanger avec homogénéité de multiples influences régionales avec un rappeur guéri, sorti d’une léthargie pour finir en lévitation. – JuldelaVirgule


The Tonite Show – DJ Fresh X Ezale
(9 septembre)

Aucun rappeur sur terre ne fait rimer autant le mot funk avec son nom que Ezale. Mais pouvait-il vraiment en être autrement lorsque l’on a grandi dans un quartier surnommé Funktown ? Natif d’Oakland, Ezale a su se faire connaître au début des années 2010 avec une musique festive et insouciante, héritière direct du son hyphy de ses prédécesseurs mais garnis d’un soupçon de funk en plus. Ce que le quartier lui à donné, il lui a déjà rendu au centuple en 2013 avec son plus gros succès à ce jour, « 5 Minutes of Funktown », morceau de célébration conçu comme un freestyle sur un collage en plusieurs parties instrumentales de classiques indémodables : « Five Minutes of Funk » de Whodini, « Funky Little Beat » de Connie et « Superfreak » de Rick James. Ayant grandi dans les années 2000, Ezale a traversé sa jeunesse avec les productions de DJ Fresh dans les oreilles. Toutes les légendes locales telles que Shady Nate, Messy Marv, Mistah F.A.B. ou encore Philthy Rich sont passés par le studio du producteur. Dans une interview avec The Fader, Ezale le compare à une sorte de Mannie Fresh d’Oakland mais toujours accessible. Enregistrer un de ses célèbres Tonite Show est toujours un bon signe concernant l’avancement d’une carrière. Naturellement, Ezale obtient le sien en 2016, trois ans après la sortie de sa première mixtape. Néanmoins, c’est un album particulier puisqu’il peut se lire sur deux temporalités différentes. À sa sortie, le disque symbolise autant la concrétisation d’un potentiel qu’une opportunité sérieuse pour la suite. Le son g-funk moderne et digital de DJ Fresh répond directement à la pochette de l’album dépeignant les têtes robotisées de Ezale et du producteur dans le cosmos. Sample de Teena Marie et de 2 Live Crew, saxophone cliché, ligne de basse et synthé bien gras, l’impression d’être dans une ride de l’espace aux parfums eighties à bord d’une Chevy Impala est une image parfaitement en adéquation avec cette présentation sonore et visuelle cohérente. Les prestations vocale de Ezale appuient encore un peu plus cette idée de ride, agrémenté thématiquement par une douce ambiance de sexe débridé et de prise d’amphétamines en tout genres. Parfois nonchalant et donnant l’impression de rapper en improvisation sur l’autoroute du cool (« We Out Here »), le rappeur d’Oakland imite ses pères avec des flows plus imprévisibles et des intonations loufoques au rythme des suspensions de la lowrider (« Stop Come On »). Dans une réalité alternative, cette album ne serait qu’une note de bas de page dans l’histoire de Ezale. Dix ans plus tard, dans notre réalité et avec le recul des années, ce Tonite Show qui aurait dû être le point de départ d’une aventure glorieuse s’impose finalement comme la pièce principale parfaite et quasiment unique d’une discographie laissée à l’abandon jusqu’à 2025 et Town Taxes, dernier album en date du rappeur. – Hugo

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