Chronique

Rocé
L’être humain et le réverbère

Big Cheese Records - 2010

« Tout un pays débat sur la taille d’un bout de tissu. Jeune issu de quoi que ce soit, pour toi on n’cherche pas d’issue. Une société sans démarche, aucun espoir pour les gueux, donc l’espérance trouve son mac dans la Française des jeux… » 2002, 2006, 2010. Les années de Coupe du monde, Rocé rosse les ânes et découpe dûment. Top départ, en 2002, saluait ironiquement et par anticipation une équipe de France peu aidée pour jouer au ballon. Engoncée dans ses hauts-de-forme, ses monocles, ses queues-de-pie et ses rubis sur l’orteil. Partie bœuf, rentrée grenouille, incorrigible soufflé qui implose à force de grands airs. Sommée de remballer sa deuxième étoile virtuelle faute d’avoir digéré la seule vraie… En 2006, rebelote. Identité en crescendo ou la synthèse des années Dieudonné. Quatre années à pieds joints sur le couvercle de mille boîtes de Pandore, ambiance méthode Coué alors que la base est notoirement vermoulue. Colmatage des fissures, replâtrage des fractures et tâtonnement empirique, jusqu’à l’affaissement final, inéluctable. Le ver était dans le fruit et le jardinier sifflotait. « Zidane y va marquer » chantions-nous d’ailleurs ce matin-là, tous derrière et lui devant. Pauvres mais fiers à la façon des antihéros de Tronchet. Quand une nation ne fait que « comme si », elle ne peut finir que comme ça.

2010. Nous y voilà. « Le soleil est assis du mauvais côté de la mer » observe le fin poète. Longtemps les apparences furent sauves, et pourtant il y a définitivement quelque chose de pourri au royaume des coqs. De facto, l’autruche y est reine et les moutons se portent bien – louanges au berger. Une main, un but, une joie faussée. Une fosse commune, un fossé. Quid de l’honneur ? Toute honte bue, Séville 82 fut un scandale et là non. « J’ai plus les yeux d’un enfant. Je regarde ce pays sans trop le comprendre : c’est pas l’enfer, c’est la France » rappait dès 2008 Le Rat Luciano, prémonitoire et détaché, sur une tape de Joe « Téobaldo » Lucazz… L’être humain et le réverbère vient redonner ce soupçon de dignité à l’ère. Enfin. Douze titres courts dont un morceau fleuve de 3’32. L’alternative absolue à l’opus précédent, ses textes à haute teneur en Djohar « bac + 10 » Sidhoum-Rahal, son free jazz pointu et ses messages de l’ordre de la Radio-télévision des Mille collines – en plus constructifs.

Quand une société marche sur la tête, il y a trois chemins. Soit faire à son tour le poirier, entouré mais seul face à ses renoncements. Soit latter dans le tas – méthode brevetée de longue date par l’Emil Cioran du rap en français, Casey. Soit soupeser l’acte et son incidence réelle, et œuvrer en conséquence, et donc en conséquent. C’est l’angle choisi sur ce troisième LP.

« Si tu n’es pas libre, moi je ne suis pas libre, ton malheur contamine la douceur de mes tréfonds. Ma rétine aspire la saleté qui t’anime, j’aimerais essuyer mon crâne sur le paillasson… » Las de n’avoir jusqu’ici prêché que des convaincus, Rocé choisit cette fois de se concentrer sur l’énergie. Celle qu’il engage dans le projet et celle qui s’en dégagera de fait. Le son est brut, clair, pêchu. La spontanéité devient sa règle, le plaisir son horizon, telle cette entêtante reprise de Jacques Brel sur ‘Les singes’, tellement contemporain près de quarante ans après… Toutes les prods sont de lui exceptée une – ‘L’objectif’, signée Hayet, aux côtés de qui Rocé et son bassiste Sil Matadin forment par ailleurs le combo Hayet et les Captain Swing. Pour le reste, l’intention de défendre cet album sur scène est évidente. Ceci se vérifie dès ‘Carnet de voyage d’un être sur place’. Cette piste s’ouvre comme un cartoon et se poursuit au son d’une flûte hindouisante. L’ensemble permet à Rocé d’y glisser ses obsessions – « Comment aider Yakari à civiliser John Wayne ? » – et ses refrains bègues (« Comprend qui comprend mais qui comprend comprend l’humanité« ).

Le réverbère du titre, c’est un peu le piquet autour duquel broutait Blanquette Seguin. Le loup n’est plus là mais son souvenir est vivace, a fortiori s’il est entretenu. Génération Koh-Lanta, ce n’est pas l’aventure qui paralyse, c’est la projection négative que les hommes s’en font en amont. Rocé, faut-il le rappeler, a des gênes calibrés pour rentrer dans le lard de la mollesse humaine. Le destin inouï de son père, Adolfo Kaminsky, résistant puis militant anticolonialiste aux quatre coins de l’injuste globe, vient de faire l’objet d’une biographie passionnante rédigée par Sarah, petite sœur de Rocé et fille d’Adolfo. « Rester éveillé, cite la quatrième de couverture du livre. Le plus longtemps possible. Lutter contre le sommeil. Le calcul est simple. En une heure je fabrique trente faux papiers. Si je dors une heure, trente personnes mourront. »

Fruit de cette histoire, Rocé peaufine son personnage de Guy Debord du rap en français (‘Si peu comprennent’, ‘Des questions à vos réponses’) et enfourche ses chevaux de bataille fétiches : la mécompréhension des symboles (‘Le savoir en kimono’), les codes du bourgeois gentilhomme (‘Au pays de l’égalité’), le statut de rouage (‘De pauvres petits bourreaux’, ‘Le cartable renversé’) ou la quête wharolienne de reconnaissance virtuelle, depuis Facebook jusqu’à l’Elysée (‘L’objectif’). Surtout, il donne un coup de pep’s à son propos en calant ouvertement son flow sur les BPM de La Caution (‘Jeux d’enfants’) ou de Grems (‘L’objectif’, encore). L’ensemble est un roc, l’ensemble est du Rocé. Fidèle à une certaine idée que le reste du monde se fait de l’intellectuel français.

« On reste Dieu merci à la merci d’un lampadaire, d’une douleur endormie, d’un chaste spleen un soir d’hiver, la vieillesse ennemie reste la seule pierre angulaire, quelle aventure, quelle aventure… » En 2009, Benjamin Biolay aura exhumé pour les plus attentifs le lustre désuet du féminin du mot « superbe ». Six mois plus tard, ce même mot féminin s’impose comme le sous-titre naturel du troisième album de Rocé. Une performance en soi, en France, une année de Coupe du monde.

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