Le torchon brûle entre Travis Scott et Yeat
Rien de tel qu’un petit beef des familles pour réveiller des auditeurs de rap ramollis. Le blockbuster Drake vs. Kendrick résonnant déjà comme un lointain souvenir, il était temps que la génération suivante sorte les gants pour laver son linge sale en public. Prestigieux invités de Young Thug sur sa mixtape Slime Language 3, Travis Scott et Yeat posent ensemble sur le suffocant « Eaters ». Pourtant quelques jours seulement après sa mise en ligne, le couplet du Californien est discrètement évincé du morceau. Suspicions de jalousie, ou de pressions exercées sur Young Thug ; les rumeurs et théories se propagent comme d’habitude, jusqu’à la sortie de « ON NOTHING » par Yeat, single où ce dernier règle ses comptes avec Thugger : « What more could I say? You do what they tell you to say, you a motherfuckin’ puppet » et surtout menace Travis : « I’ma put out that flame, it’s fuckin’ lame, uh, you goin’ out sad », « La Flame » étant l’un des surnoms de l’auteur d’ASTROWORLD.
Au-delà de son potentiel explosif, ce début de duel a tous les ingrédients pour frapper l’imaginaire. D’abord par l’affrontement générationnel entre Travis le millenial et Yeat le gen Z, avec les clichés toxiques que cela implique pour l’un et l’autre, dans un climat d’antagonisme latent entre ces deux groupes démographiques aux États-Unis. Ensuite l’opposition entre deux héritages musicaux majeurs du XXIème siècle, avec à droite un élève de Kanye et à gauche un admirateur de Chief Keef. Enfin, forcément lié aux autres éléments de la rivalité, le décalage entre l’image publique des deux stars, entre un Travis Scott trentenaire en pleine diversification de carrière (on l’a notamment vu dans L’Odyssée de Christopher Nolan), et un Yeat encore un pied dedans, un pied dehors quand il s’agit de la célébrité. Un ensemble de considérations psycho-sociétales de comptoir, le genre à déclencher une bagarre d’idiots, alimentée par le goût du sang et le désœuvrement des fanboys. Le cirque qui cache la forêt d’un titre proprement censuré pour des raisons opaques et probablement dérisoires, énième preuve du danger des plateformes et du tout-numérique pour l’intégrité des œuvres.