Léna, dans son royaume
À tout juste vingt ans, l’artiste franco-algérienne Léna sortait au printemps Independant Princess, un second EP où elle racontait ses aspirations, ses engagements politiques et son amour pour ses racines. Rencontre avec elle pour revenir sur son parcours et ses inspirations, entre rap, raï et R’n’B.
« Willi willi », c’est ce que dit parfois la grand-mère de Léna. Cette onomatopée, chérie par les femmes du Maghreb pour exprimer leur stupéfaction, la jeune artiste les a glissés dans sa musique, comme toute une myriade d’images et de souvenirs. Depuis les bancs de l’école, jusqu’à ses pérégrinations de l’île-de-France à Marseille, en passant par ses open-mics dans des bar montreuillois, et les récits en darija de sa grand-mère algérienne.
La jeune artiste, qui a tout juste vingt ans, chérit d’ailleurs très fort cette double identité franco-algérienne qu’elle célèbre avec poésie au gré de ses morceaux. À cela s’ajoute un engagement féministe et politique affirmé, qui lui vaut parfois des vagues de haines, mais face auquel les témoignages de femmes entousiastes abondent. Elles sont nombreuses à se reconnaitre dans ses récits, à partager les difficultés que cela représente d’être une jeune femme racisée dans un monde encore trop souvent hostile et étriqué.
En 2024, Léna sort son premier EP, Radio Princesse, suivi du single « Toucher le soleil ». En 2025, elle publie « Galbi », morceau qui mêle darija et français et qui connaît un fort succès, notamment sur les réseaux sociaux, où sa phrase « fuck un facho tous les jours » est largement reprise sur TikTok et Instagram. Le 10 avril 2026, elle dévoilait l’EP INDEPENDANT PRINCESS qui affirme son style hybride, oscillant entre rap, raï, R’n’B. Pour l’Abcdr du Son, la rappeuse et chanteuse a pris le temps de raconter son parcours et ses inspirations.
Abcdr du Son : D’où vient ta passion pour la musique, et comment en es-tu venue au rap ?
Léna : Je fais de la musique depuis toute petite, même si je ne viens pas d’une famille de musiciens. J’ai grandi à Romainville, où il y avait un cours d’éveil musical, et ma mère m’y a poussée. Je suis ensuite entrée au conservatoire en piano, où je suis restée huit ans, et j’ai beaucoup pratiqué en grandissant. J’ai découvert le rap avec 113 et Oxmo Puccino, grâce à mon grand frère, qui avait dix ans de plus que moi. Comme je l’admirais, je me suis mise à beaucoup écouter ce qu’il écoutait, et ça m’a marquée à un point fou.
« La plupart des personnes qu’on croisait en open mics étaient des hommes, donc je rappais old school. Je n’osais pas chanter, je voulais surtout prouver que je savais rapper. »
Au lycée, j’ai commencé à écrire, et j’allais dans des open mics à Pantin, à Montreuil, dans le 19e arrondissement. Mes premiers textes, je les ai écrits et interprétés très vite en public. La plupart des personnes qu’on croisait en open mics étaient des hommes, plutôt âgés, donc je rappais old school, plutôt boom bap : je n’osais pas chanter, je voulais surtout prouver que je savais rapper, parce qu’il y avait beaucoup d’hommes autour de moi. Et puis après mon bac, j’ai déménagé à Marseille, ce qui m’a permis d’incorporer du chant et de me sentir plus libre. J’ai sorti un premier EP, avec uniquement des types beats déjà enregistrés. Puis on m’a offert une carte son, j’ai commencé à prendre tout ça plus au sérieux, et j’ai sorti mon premier son, « Galbi ».
A : D’ailleurs, comment s’est passé ton passage par les open mics, alors que tu étais encore lycéenne ? Ça n’était pas trop intimidant ?
L : Mon tout premier open mic s’est déroulé au Café La Pêche, à Montreuil. J’étais en première, et il n’y avait quasiment que des habitués, des hommes plus âgés, ou quelques ados. Ce jour-là, on ne pouvait pas choisir sa prod : j’ai demandé au DJ s’il pouvait quand même passer la mienne. Il a voulu me mettre en confiance, j’ai rappé, c’était ma toute première fois, mais les gens ont été super encourageants. Ensuite, j’ai commencé à croiser les mêmes têtes à ces open mics. Dans mes souvenirs, les gens étaient bienveillants, ils s’encourageaient, s’applaudissaient entre eux, et étaient plutôt surpris en me voyant arriver. Ça m’a donné énormément confiance en moi. Quand on débarque comme ça, on ne sait même pas sur quelle prod on va tomber : ça m’a forgée.
© Bastien Internicola pour l’Abcdr du Son
A : Depuis Montreuil, les années ont passé et tu as commencé à sortir tes propres morceaux. Comment ton processus d’écriture a-t-il évolué avec le temps ?
L : Le piano me sert forcément encore aujourd’hui, mais maintenant que je travaille davantage avec des beatmakers et que ce que je fais est plus personnel, je préfère leur laisser la partie composition en leur donnant un peu de liberté. Mon oreille et ma formation au conservatoire m’aident à ça. J’aime bien faire partie du processus, mais pour moi, ce n’est pas mon rôle : être beatmaker, c’est un métier à part entière.
Déjà au collège, j’écrivais des chansons, de façon plus introspective, et je les chantais au piano. C’est en écrivant au piano que mes textes ont changé : j’ai fait plus d’egotrip, moins de choses sur mes émotions, et davantage sur la technique. Comme beaucoup de rap à l’époque, parce qu’aller en open mic à seize ans, c’est hyper intimidant. Quand je suis arrivée à Marseille, je me suis lâchée, avec mon son « Toucher le soleil ». C’est là que j’ai passé un cap. En arrivant dans le Sud, j’ai commencé à écrire juste pour écrire, sans penser au regard des autres, et c’est ça qui m’a aidée à libérer mon écriture. « Toucher le soleil », c’était un peu un pansement, pour me soulager de certaines pensées, et comme la chanson était plutôt réussie, ça m’a aussi libérée. Mon EP Radio Princesse avait déjà fait un peu de bruit, j’avais croisé des personnes qui la connaissaient ; « Toucher le soleil » en a fait davantage encore, des gens me disaient qu’ils se retrouvaient beaucoup dans la chanson.
A : Dans le morceau « Petite fille » tu parles de « Aljazair » [L’Algérie en arabe, ndlr]. Quel est ton rapport à ton pays d’origine ? Tu y dis aussi qu’un jour tu chanteras « tes peines en darija ». Est-ce que c’est un projet ?
L : À la base, je ne parle pas l’arabe darija, mes parents ne me l’ont pas transmis, donc je n’écrivais qu’en français. C’est ma grand-mère qui parle arabe. Quand j’ai voulu parler de mes origines et d’elle, j’ai eu envie d’incorporer des mots de sa langue. Au lycée, je suis allée en Algérie chez elle, et je suis devenue très amie avec un rappeur là-bas, qui rappait en darija : ça m’a beaucoup inspirée, j’ai adoré, et j’ai voulu incorporer ça dans ma musique. J’appelais ma grand-mère, je lui disais ce que j’avais envie de dire, et elle m’aiguillait sur la façon de le formuler. Ma grand-mère, c’est une de mes premières supportrices, elle m’aide énormément, tout comme le reste de ma famille. Elle aime beaucoup la musique, et même si elle sait que c’est un métier difficile, elle adore ça : on va parfois en concert ensemble, et je me rends compte de l’effet que ça a sur eux.
A : Tu dis aussi dans le morceau « Facettes » que tu n’es pas « un quota ». Étant une jeune femme racisée, ça t’arrive d’avoir cette impression dans l’industrie ?
L : Inévitablement, à un moment ou à un autre, j’ai été perçue comme un quota dans la tête des gens de l’industrie. Déjà, être une femme racisée dans ce milieu, c’est dur. J’adore la pop, mais le problème que j’ai rencontré, c’est que quand j’ai commencé à parler avec des labels, la plupart m’ont présenté comme un mélange entre pop et musiques urbaines. “Urbaines”, je ne sais même pas ce que ça veut dire : si je n’avais pas été rebeu, m’auraient-ils dit la même chose ? On m’a même dit qu’il faudrait effacer le côté urbain et mettre en avant le côté pop, parce qu’à l’international, ça marcherait mieux.
© Bastien Internicola pour l’Abcdr du Son
« Je m’imagine dans un monde fantastique où je suis une princesse qui accomplit sa destinée. Ça m’aide à rêver plus grand. »
A : Tes engagements politiques transparaissent aussi souvent dans ton travail. Comment en es-tu venue à les y intégrer ? Je pense notamment à ton titre « Galbi », devenu viral, et à sa phrase « fuck un facho tous les jours ».
L : Quand j’ai dit « fuck un facho », ce n’était pour moi pas du tout une provocation : je ne pensais pas que les fachos en feraient tout un plat. Mon existence est déjà politique en soi : performer, faire de l’art, c’est politique, c’est un symbole de communauté, ça sert à relier les gens. En tant que meuf d’origine maghrébine, je ne suis vraiment pas issue d’un milieu bourgeois. Bien sûr, j’ai été témoin de beaucoup de choses, et c’est obligé que ça se voie dans ma musique, puisqu’elle est introspective, ça s’est construit petit à petit. Avec le temps, j’ai pris davantage conscience des micro-agressions racistes et des actes misogynes autour de moi.
J’en ai reçu énormément, et ça m’a choquée. Quand j’ai commencé à avoir plus de visibilité, je savais que j’allais avoir des haters, des racistes : il y en a eu beaucoup. Mais ce que je reçois le plus, ce sont les messages misogynes : il y a des gens que ça dérange. J’ai reçu de nombreuses menaces de viol, de mort, sans rapport avec le rap. J’ai reçu beaucoup de haine liée simplement à ma présence sur les réseaux sociaux : que l’on soit influenceuse, chanteuse ou sportive, on se prend forcément des vagues de haine.
Mais j’ai aussi un public assez large et varié. Beaucoup de personnes issues de la diaspora, et beaucoup de femmes m’ont envoyé des messages très touchants pour me remercier. J’ai aussi rencontré, en concert, des personnes maghrébines qui voulaient me remercier. Une fille a pleuré en sortant d’un concert, une femme algérienne m’a dit : « Ne t’arrête jamais, continue. » Ce sont souvent des personnes qui ont des parcours similaires au mien.
A : Peux-tu aussi nous en dire un peu plus sur la notion de « princesse », qui revient comme un fil rouge, autant graphiquement que dans les titres de tes morceaux ?
L : À la base, ça vient du fait que mon troisième prénom est Kaïna, celui d’une princesse amazighe combattante. Depuis toute petite, ça me plaît énormément, et je pense que c’est resté ancré en moi. Du côté de ma mère, on forme un noyau très proche, avec uniquement des femmes, toutes très liées entre elles. Une forme de matriarcat que je trouve précieuse, avec que des reines autour de moi. J’aime bien aussi romantiser ma vie : je rêve de beaucoup de choses, je m’imagine dans un monde fantastique où je suis une princesse qui accomplit sa destinée, et ça m’aide à rêver plus grand.
© Bastien Internicola pour l’Abcdr du Son
A : Tes morceaux oscillent entre plusieurs genres, raï, R’n’B, rap… Quelles sont les inspirations musicales qui nourrissent ton travail artistique ?
L : Je m’inspire beaucoup du rap, aussi bien de la scène actuelle que des générations précédentes ou de la new wave. J’apprécie aussi beaucoup la pop française, surtout féminine, comme Yoa ou Camille Yembe. Je me plonge aussi souvent dans ce qu’écoute ma grand-mère, fan de Dalida et de Cheb Hasni. Elle adore le raï, et on en profite ensemble, on va même à des concerts. Je suis également très portée sur les jazzwomen, comme Nina Simone ou Aretha Franklin, et je m’ouvre de plus en plus à l’électro. Même dans le rap, je me tourne beaucoup vers les femmes, notamment Lauryn Hill.
A : Tu as récemment sorti ton second EP. Comment te projettes-tu pour la suite ?
L : Je vais continuer à me consacrer à la musique, ça, c’est certain : je ne me vois pas faire ma vie autrement. Après, je suis encore jeune, j’ai vingt ans, et j’ai encore beaucoup à explorer, aussi bien dans mes textes que musicalement. J’essaie de me laisser la liberté de m’amuser dans ma musique, de la faire instinctivement. Mon objectif, c’est de faire un maximum de scènes. La finalité, pour moi, c’est de partager avec les gens. Très honnêtement, j’estime que dans tout le travail que je fournis pour ma musique, la vraie récompense, c’est ça : rencontrer des gens, et partager mon art avec d’autres musiciens !
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