La force de l’âge de Chief Keef

Chief Keef a passé la trentaine. Sur le plan générationnel, le rappeur de Chicago se situe à cheval entre les millennials et la gen Z. Pour cette dernière, il représente un guide musical et industriel, en ayant codifié avec quelques autres de nouveaux standards d’appréhension du rap. L’alliage entre l’immédiateté percutante de ses morceaux et l’incroyable maitrise artistique qui se dégage de son œuvre contraste avec beaucoup de ses ainés, enfermés dans des concepts vides et des tentatives de profondeur émotionnelle ennuyeuses voire embarrassantes pour la nouvelle génération d’auditeurs.

Quand il libère Almighty So 2 après des années d’attente, Sosa prouve s’il le fallait qu’il n’est pas seulement l’un des rappeurs les plus influents du XXIème siècle. Il est également une oreille affutée et érudite, capable de transcender organiquement les tendances musicales du rap et au-delà, sans posture ni jeunisme. Deux ans après ce classique instantané, l’interprète de « I Don’t Like » revient avec Skeletor. Sur le plan symbolique, ce nouvel album semble tirer davantage vers son côté millennial, notamment de par des références culturelles associées à cette tranche d’âge : Harry Potter, Kim Possible, Shrek, ou même Daft Punk, dans les chœurs vocodés de l’introduction « Breaking Down ».

Sur le fond aussi, Chief Keef semble se livrer davantage, faisant notamment plusieurs fois références aux enseignements de sa grand-mère, décédée il y a quelques années. Plus fluide et ancrée que par le passé, son interprétation semble avoir également gagné en maturité, peut-être libérée du lean dont le rappeur est officiellement sevré depuis 2024. La phrase culte d’Harvey Dent dans The Dark Knight, «  You either die a hero or live long enough to see yourself become the villain » pourrait-elle s’appliquer à l’envers à Keith Cozart, en passe d’assumer une nouvelle sagesse ? Rien n’est moins sûr. Grand maître de l’aura-farming le plus pur appliqué au rap, l’artiste continue sur Skeletor à faire évoluer son son. Aussi bien en tant que producteur avec la drill glitchy et mécanisée de « PS5 » ou le cauchemar grinçant de « Mark of Buddha », qu’en tant qu’interprète, notamment sur le chargé émotionnellement « Only For The Night ». Si Skeletor n’atteint pas les sommets de 4nem ou Almighty So 2, il se distingue par une promesse : même s’il prend de l’âge, Sosa ne se trahira pas. Et continuera à défricher cette voie alternative à celles des héros et des méchants.