Nos 30 morceaux du second semestre 2025
Le deuxième semestre 2025 a été riche en rap version langue de Shakespeare, si bien que trente morceaux sont sélectionnés ici. Entre anciennes légendes qui reviennent, merci Nas et sa série Legend Has It, artistes confirmés, reconnus ou plus confidentiels, et nouvelles sensations, le rap anglophone se porte plutôt bien.
Clipse – « All Things Considered »
Plus qu’avant leur séparation début 2010, l’album de Clipse sorti cette année est un jeu d’équilibre entre les deux polarités des deux frangins, constamment dans une dynamique d’attraction / répulsion. La balance penche parfois vers la flamboyance et la férocité de Pusha T, d’autres fois vers la spiritualité et la profondeur de Malice. Et ce dialogue entre les registres des deux frères s’inverse même le temps de « All Things Considered », sur une production à la rythmique qui monte progressivement en intensité, en soutien de notes de synthé méditatives et de backs vocaux plaintifs de The-Dream. Moins remarqué que les puissants « So Be It », « Ace Trumpets » ou « F.I.C.O. », « All Things Considered » est pourtant essentiel dans le disque. Pusha T se confie à nouveau sur des épreuves personnelles et familiales : après le deuil de leurs parents (sujet qui ouvre l’album), il révèle la fausse couche vécue par sa compagne, confesse à moitié la colère qu’il en a ressenti et plaisante sur la solution qu’il a trouvé pour l’expier (« Turn n****s statistics, I’m so sadistic / So religious, that’s so Malicious »). En revers, Malice revient sur son passé criminel pour mieux en mesurer les balafres que cette vie lui a laissé : les potes enfermés et la crainte que cela a fait naître en lui (« My homies that didn’t die was all in prison, visits behind the glass, my mirror image : skin is blemished »), la mort violente qui rode dans ce style de vie (« The pain is endless, identifying the body, it takes forensics ») et la résolution qu’il a trouvé dans la paix plutôt que la guerre (« The only sin left is to flirt with vengeance. Made my exit just to make my entrance. Revolving door, maybe I can make a difference »). Plutôt que de cultiver la tension qui a séparé leur chemin après Til The Casket Drops, les frères Thornton subliment sur Let God Sort Em Out une réconciliation humaine et artistique, qui leur permet de s’influencer l’un et l’autre. Du rap de gentilhomme autant que de bonhomme. – Raphaël
Jim Legxacy – « sun » ft. Fimiguerrero
L’album black british music de Jim Legxacy s’ouvre sur le bien nommé « context ». Sans rimes ni harmonies, le rappeur anglais y explique calmement l’enfer qu’il a traversé ces derniers mois : le décès de sa sœur, les graves soucis de santé de sa mère et son frère, les difficultés légales liées à sa musique. Cette introduction adressée à l’auditeur comme une mauvaise nouvelle dans le bureau du juge colore inévitablement l’écoute du disque. Ainsi les rayons de « sun » en duo avec son compatriote londonien Fimiguerrero apparaissent doux et froid à la fois, comme pour nous rappeler que sous nos carcasses sensibles, nous ne sommes pas beaucoup plus que des sommes de récepteurs, à peine plus complexes que des fougères exposées au soleil. Sur une production afrobeat, les deux collègues prient l’astre solaire qui se lève sur leurs nuits de débauche : « Another night where the party ain’t done and I feel numb ». Les attributs de la fête, le rhum et les conquêtes d’un soir ne sont plus qu’une distraction, une façon de s’abrutir pour ne plus penser. Pourtant, quelques aveux sensibles trahissent le cœur des deux artistes. Célébrer l’instant présent est pour eux une médecine à moitié efficace, la lumière du jour ramenant leurs regards vers la réalité, dans toute sa sombre complexité. – chosen
Tyler The Creator – « Stop Playing With Me »
Après avoir exploré ses insécurités et ses questionnements de jeune trentenaire sur CHROMAKOPIA, Tyler The Creator avait plusieurs choix : continuer de suivre cette voie plus sérieuse, ou tout envoyer valser. Le rappeur californien a préféré la seconde option. Le 21 juillet sortait DON’T TAP THE GLASS, un nouvel album révélé seulement 24h avant : avec son look eighties, sa moustache sur le visage, et sa grosse chaîne autour du cou, on y découvrait alors un Tyler prêt à en découdre sur le dancefloor. C’est tout le sens de ce nouveau disque, propulsé par un single : “Stop Playing With Me”. Véritable bombe envoyée à la gueule de l’auditeur, le premier single de ce nouveau long format donnait alors le ton des vingt-huit minutes à venir. Loin de la profondeur lyricale de CHROMAKOPIA, mais très proche de l’envie de faire bouger son audience, le morceau – comme tout l’album – revient à une notion qui manquait peut être parfois dans son avant-dernier album : le fun. En s’inspirant de la fusion rap / electro / funk des années 1980, “Stop Playing With Me” voit ainsi Tyler livrer un egotrip sur une production au BPM particulièrement pressé, le tout accompagné de synthés et de basses saturées. Ce son plus “crade” donne alors au morceau un caractère urgent, décomplexé, et je-m’en-foutiste, que Tyler retranscrit parfaitement au micro. S’ il ne livre pas la performance technique de l’année, son interprétation habitée (notamment sur ses “Stop playing with me” crachés à l’auditeur) rend ainsi le morceau addictif dans son énergie. Un concentré de rage et d’arrogance qui se retrouve aussi dans son clip, notamment à travers ses caméos. Tyler dit qu’il prend l’avion avec Lebron James et le businessman Maverick Carter ? Ils apparaissent à l’image. Tyler dit qu’il est dans une tout autre catégorie que le reste du rap ? Les Clipse débarquent à l’écran. Ce mélange de frime en musique et en image permet ainsi au titre de revenir à une énergie que l’on n’avait pas entendue depuis longtemps dans la musique de Tyler The Creator : celle du petit morveux arrogant. Aussi sûr de lui qu’insolent dans la qualité de sa prestation – Brice
Freddie Gibbs – « Gas Station Sushi »
Après avoir convoqué l’imagerie du Parrain pour le premier Alfredo, déjà produit par The Alchemist, en 2020, Freddie Gibbs se tourne pour sa suite vers la mafia japonaise et les yakuzas. Le résultat, s’il fallait lui trouver un équivalent cinématographique, lorgnerait du côté de Seijun Suzuki plus que de Kinji Fukasaku – pour citer deux maitres du genre. Le ton est suave, les couleurs pop, la violence stylisée. Dans « Gas Station Sushi », on imagine sans mal Freddie Gibbs en Tetsu, le yakuza errant le plus stylé de la création, joué par Tetsuya Watari dans Le Vagabond de Tokyo. Sur une piste langoureuse aux accents psychédéliques, Gibbs devient à son tour la coolitude incarnée : il est doué comme personne, ne suit les ordres de personne et, globalement, n’a besoin de personne, sauf pour nettoyer après son passage (« Put your fucking mob to the mausoleum, I’ll call the cleaners »). Comme lui, il réalise assez vite que la vie est une sale mission en solitaire (« Shit hit different when you realise life is a solo mission ») et que les associés ne sont pas éternels ; il ne se gêne pas pour envoyer quelques balles perdues à Curren$y dont il n’a toujours pas digéré le manque d’investissement sur Fetti. Entre un certain sens de l’élégance gangsta et des excès autrement moins glamours (« I’ma just see these niggas and bump into ’em / Put gun to ’em / Run through ’em, make ’em dookie / Gas station sushi »), « Gas Station Sushi » constitue une excellente carte d’accès pour qui veut s’engager dans les arcanes mafieux et doux-amers de Alfredo 2. – David²
JID – « Community » ft. Clipse
En invitant les frères Thornton, tout fraîchement réunis pour leur album Let God Sort Em Out, JID a eu le nez creux. « Community » fait un pont entre la Virginie et la Géorgie, mais plus encore : il relie les quartiers délaissés d’une Amérique où la peinture des murs se fissure. La production de Mario Luciano et Frankie P est simple et sans artifices, un riff gritty de guitare de Jabrielle Williams ramène vers un bar blues presque vide au comptoir en bois abimé. Pour la teinte musicale, on se trouve entre Aquemini d’Outkast pour le côté mystique et The Fix de Scarface pour le côté terre-à-terre. Dans l’émission Verses de Pitchfork, c’est d’ailleurs André 3000 que JID encensait pour « Nathaniel » alors que Pusha T, lui, avait choisi Biggie pour « Young G’s ». Pour tout futur rappeur, c’est n’importe quel couplet des trois protagonistes en démonstration ici qui pourrait faire l’objet d’une mini-thèse. La façon dont JID articule « Lisan al-Gaib, I see a tiny line of silver » sonne comme une incantation de sorcier là où, quelques mesures plus tôt, il remettait sèchement l’industrie du disque-spectacle à sa place (« I don’t give a fuck about no industry beef / Ain’t nobody give a fuck when Tay was dead in the street »). Quant aux Clipse, ils font preuve une fois de plus d’une froideur clinique avec des lignes assassines à plusieurs niveaux de lecture. « What’s missin’ in my hood, I identified / Then I brought white to my hood, shit, I gentrified » pour Pusha T, non sans humour noir. « So hard to say goodbye, it’s the only lullaby here / Kilos turnin’ boys to men, gotta pick a side here » pour Malice, avec une science de digger impeccable. Mais plus que ces couplets parmi les plus tranchants de ces dernières années, c’est la question de la survie d’une communauté prise en étau soulevée par le trio qui interroge : « ’Tween ADHD and all the pills that you gave us / How we supposed to process this anger ? ». – JuldelaVirgule
« En mélangeant des sonorités trap avec des éléments musicaux du rap de Memphis, « Gyatt » attrape direct à l’oreille, aidé du refrain extrêmement efficace de la rappeuse d’Atlanta. »
Chance the Rapper – « Speed of Love » ft. Jazmine Sullivan
Chance revient de loin. Après un dernier album boursouflé en 2019, l’écroulement de sa vie de famille et des années d’absence, il a enfin sorti un nouveau disque. Si Star Line n’a pas eu un écho retentissant, l’album est plutôt réussi. Déchu de son statut de jeune prodige, l’Icare bien sous tous rapports a su revenir à un son plus chaud, s’attaquer à de l’introspection un peu plus substantielle, doser la réflexion et les parenthèses légères, intégrer des invités en accord avec sa musique, bref, créer un album équilibré qui offre de la matière à se mettre sous la dent. Le résultat est parfois trop sage, mais ça reste un bond de géant par rapport au précédent album. Dans ce moment d’incertitude et de vulnérabilité, Chance s’ouvre à moitié. C’est déjà ça. « Speed of Love », le titre de clôture, s’inscrit dans ce registre doux-amer où le rappeur brille le plus. Au fil de cette élévation cosmique sublimée par les pistes vocales superposées de Jazmine Sullivan, Chance aborde tour à tour son ascension trop vive, ses amitiés pas toujours à la hauteur et son éternel besoin d’amour. Au passage, il rend hommage à Mac Miller, tout en écartant la possibilité de replonger dans les drogues pour renouer avec la créativité, comme le souhaiteraient certains. Il ne faut pas réduire son art passé à une manifestation magique de stupéfiants. Chance évoque également la relation à son père, des histoires de CDs gravés, des leçons de vie et d’humilité et s’appuie, au cœur de ce défilé stellaire, sur une citation du poème qu’Erykah Badu a déclamé à Def Jam Poetry en 2003 : « Friends, fans and artists must meet / Which one are you ? Which one are me ? ». « Speed of Love » entrelace la mélancolie à une note d’espoir, celle que Chance tient le mieux. – David
Ghostface Killah – « Georgy Porgy »
Succéder à Supreme Clientele est une tâche ardue. L’album sorti en 2000 a été le terrain de jeu d’un Ghostface en apothéose, notamment sur « One » et « Nutmeg », entrechoquant des mots dans des couplets cryptiques tout en faisant sonner ses raps d’une façon unique. Supreme Clientele était aussi dans ses sonorités un blueprint du Blueprint de Jay-Z : une version moderne de la soul chaude et orchestrale des seventies. Supreme Clientele 2, sans surprise, n’arrive pas à la hauteur de son prédécesseur mais il a ses moments. « Georgy Porgy », dans une épure certes fainéante mais magique, est l’un d’eux. Avec simplement un breakbeat posé sur un sample du morceau de Toto, Ghostface fait des miracles. Il raconte une histoire de règlement de comptes musclé avec un sens cinématographique et des placements en rupture dont lui seul a le secret (« Heard some niggas in the back with a rude dialect / Screaming, « Crews I wreck, you can lose thy neck »). Cerise sur le gâteau : un refrain chanté sans autotune mais avec toute l’âme d’un crooner où une ligne de basse apparait comme pour calmer les choses. Un refrain où Dennis Coles prouve une fois de plus qu’il transpire la soul avec une élégance de vieux briscard – « Teddy Pendergrass on wax with the nasty vocals » dit-il sur « Rap Kingpin » – et qu’il pourrait être une rockstar à bien des égards. – JuldelaVirgule
Earl Sweatshirt – « exhaust »
Dix ans après I Don’t Like Shit, I Don’t Go Outside, Live Laugh Love a ceci de rassurant que même père, mari et en meilleure santé mentale, Earl continue de douter, de se poser des questions et de creuser un sillon introspectif si bien raconté. Ainsi au contraire de tant d’autres artistes, sa nouvelle – et relative – joie de vivre n’engendre chez l’auditeur aucune frustration, aucune impression de « c’était mieux avant », et l’album navigue constamment entre ces deux eaux, sans jamais ennuyer. « exhaust » vient en clôture du disque. Porté par un instrumental planant de Navy Blue et de Earl lui-même, il est comme le calme après la tempête, le soleil après la pluie, la lumière au bout du tunnel (« Lining silver on the nimbus cloud, I get it now »). Earl y raconte une route longue et pénible vers la guérison (« Worked harder than a bitch / Operating the tight shift, God steering the ship ») : un sentier sinueux fait de luttes intestines, d’efforts renouvelés, de rencontres heureuses et de pardons (« Give my baby my daddy last name and his likeness ») – Earl entretenait un rapport particulier avec son père, le poète et militant sud-africain Keorapetse William Kgositsile, étant légataire à la fois de son absence et de sa culture. Les derniers mots de Live Laugh Love, sans conteste l’un des plus beaux disques de son auteur, permettent de mesurer le chemin parcouru en une décennie. « At the end of the day / It’s really just you and whatever you think / I’m airmailing you strength » : ce n’est plus sa bile qu’il déverse, c’est de la force qu’il partage. – David²
Westside Gunn – « Heel Cena »
Puisque les références au catch inondent le rap, un point vocabulaire : le heel, c’est le méchant, celui qui est lâche et manipulateur. D’où le nom de la trilogie d’EP sortie cette année par Westside Gunn – Heels Have Eyes – avec une référence au film de Wes Craven en sus. Et d’où également le titre qui nous intéresse, « Heel Cena ». John Cena a été la figure du catch mondial pendant vingt ans, le gentil par excellence. Il a récemment pris sa retraite, mais peu avant il a fait un passage par le côté obscur, devenant heel pendant un temps à la surprise quasi générale. « Heel Cena », c’est donc un clin d’œil à un épiphénomène de la pop culture de 2025, un plaisir que Westside Gunn, grand fan de catch, ne pouvait se refuser. Mais comme souvent chez le bonhomme, ce titre est assez anecdotique : il ne dit rien du thème du morceau, qui d’ailleurs n’en a pas. WSG ne mentionne « Heel Cena » qu’une fois : « White bricks, sniffed it one time, turned to Heel Cena« . Le registre ne change donc pas : des flingues et de la came. Ce qui change en revanche, c’est la teneur de la production. Celle de « Heel Cena », minimaliste et jazzy, est particulièrement plaisante. Elle est signée par Cee Gee, qui a sorti une petite boucle de piano dusty et entêtante comme il faut. Le breakbeat puissant et nerveux oblige WSG à abandonner un temps son habituel flow traînant pour un débit plus dynamique. Et ça lui convient plutôt bien, comme il le montre à plusieurs reprises sur ladite trilogie. Une façon de faire du neuf avec du vieux, certes, mais un renouvellement bienvenu pour un artiste qui semblait condamné à tourner en rond. – Kiko
Latto – « Gyatt » ft. Ice Spice
Depuis cinq années maintenant, Latto mène une carrière exemplaire en alliant morceaux évidents à l’écoute et performances rap de haut vol. Un parcours constant, parfois un peu mis de côté par les critiques, qui s’est à nouveau confirmé en 2025. Sans sortir d’album, la rappeuse a ainsi signé un tube romantique avec “Somebody”, fait le pont avec l’Angleterre avec Nemmz, posé son flow sur du R&B avec Summer Walker et Ciara, et collaboré avec Playboi Carti, 21 Savage, Young Nudy ou Cardi B. Un enchaînement de collaborations qui prenait une dimension bien plus médiatique en septembre dernier : pour son second single de l’année, la rappeuse d’Atlanta collaborait en effet avec une artiste avec laquelle elle était censée être en beef depuis deux ans, Ice Spice. Histoire d’enterrer la hache de guerre médiatique, les deux rappeuses dévoilaient alors un nouveau morceau au nom assez équivoque pour les utilisateurs de TikTok : gyatt. Soit l’expression que l’on prononce à la vue d’un postérieur conséquent. Si le morceau ne soulèvera pas le peuple américain contre le capitalisme rampant, il n’en reste pas moins un excellent hit club, qui rentre dans la tête à la première écoute. En mélangeant des sonorités trap avec des éléments musicaux du rap de Memphis (comme souvent chez Latto), le morceau attrape direct à l’oreille, aidé du refrain extrêmement efficace de la rappeuse d’Atlanta (notamment dans sa manière de prononcer “Gyatt”). Une performance qui surprend encore plus à l’écoute du couplet d’Ice Spice, qui semble ressusciter le temps d’un featuring tout ce qui faisait le charme de sa musique en 2023. Confiante, arrogante, et à l’aise sur la production, la rappeuse retrouve un charisme qu’on ne lui avait pas connu depuis longtemps, finissant même par son “Grah” caractéristique. Une alliance surprenante au service du fun et du divertissement qui, derrière son aspect léger et rigolo, n’oublie pourtant pas son objectif principal : être un vrai bon morceau avec des vraies performances. – Brice
« Cette mise en image, drôle, caricaturale, pourrait ne rien dire de ce que l’auditeur va entendre. Et pourtant, le clip de « Grateful » est un merveilleux miroir à son pendant sonore. »
Hit-Boy, Spank Nitti James, BabyTron & AZ Chike – « START DISSIN' »
Habitué des sélections semestrielles, des podcasts de fin d’année ou des louanges à travers nos pages, Hit-Boy est issu de la constellation rare des super-producteurs. Ce titre est loin d’être usurpé car après avoir traversé les décennies, donné des hits à la pelle, il serait même plus adroit de parler d’un “producteur AOC”. Un artiste gage de qualité, capable de synthétiser les bonnes idées pour se les réapproprier. “START DISSIN’” a un peu de tout ça en même temps. Dans un premier temps, il réunit la ligue des régions adeptes des mesures à contretemps. D’un côté, Détroit, une scène qui n’a plus besoin d’être introduite, ici représentée par BabyTron. De l’autre côté, Los Angeles, région aussi bien influencée par la Bay Area que par le regretté Drakeo The Ruler. Dans cette configuration, AZ Chike et Spank Nitti James s’occupent de prendre le relais à travers leurs lignes abrasives. Mais l’originalité de cette rencontre réside aussi dans la bonne idée de ramener une ancienne pointure de la production : Scott Storch. L’invitation est bien sentie et surtout bien exécutée. Chaque fin de couplet est soutenue par de multiples touches de synthés aux allures théâtrales. Et si nos amis rappeurs se plaisent à déconstruire les mesures, nos compères dans la salle des machines, eux, s’amusent à les habiller. Une très belle idée pour donner du corps et de l’âme à ce titre. – ShawnPucc
TiaCorine – « Backyard » ft. JID
Avec son invitation (pas très subtile) à passer par-derrière, « Backyard » compte peut-être le refrain le plus corsé de 2025, dans une ère où il faut pourtant y aller pour se faire remarquer dans ce domaine. Avec son style vicieux et haut en couleurs, TiaCorine, rappeuse de Caroline du Nord, remarquée notamment l’an dernier pour son apparition sur « Hot One » de Denzel Curry, mène la charge sur une production héroïque de Hit-Boy. Entre l’instru guerrière et entêtante et le torrent d’images crues qu’elle débite, TiaCorine tenait déjà un single bien accrocheur, mais ce qui rend « Backyard » encore plus marquant, c’est ce couplet de JID qui tombe comme la foudre. Le rappeur d’Atlanta a sorti l’un des albums les plus réussis de l’année et s’est mesuré à une bonne partie des poids lourds de 2025. Ici, toutefois, pas de concept profond ou de richesse lyricale, JID a le champ libre pour donner libre cours à sa fantaisie et il en profite pour multiplier les pirouettes et les variations de flows et de voix. Le terme de banger est utilisé à toutes les sauces, au point qu’il ne veut parfois plus dire grand-chose, mais pas de doute, « Backyard » est bien un banger. – David
Atmosphere – « Grateful »
Aux USA plus qu’ailleurs, la religion est un business. Les évangélistes s’en sont fait une spécialité. Leurs prêcheurs ont leurs propres émissions télévisées, organisent leurs conférences et sillonnent le pays pour distribuer l’amour de Dieu et récolter du même coup les poignées de dollars tendus par les fidèles en quête d’espoir. Parmi ces pasteurs itinérants, il y a Slug, rappeur d’Atmosphere aux côtés du producteur Ant qui, dans un clip tout en satire, se transforme en télévangéliste à la cupidité bienheureuse. Cette mise en image, drôle, caricaturale, pourrait ne rien dire de ce que l’auditeur va entendre. Et pourtant, c’est un merveilleux miroir à son pendant sonore. Parti de l’émo-rap il y a vingt-cinq ans de cela, Atmosphere fait désormais du dad-rap, empilant les petites leçons de vie et leurs grandes ironies avec une régularité d’horloger suisse et une qualité de production dont Ant ne récolte pas suffisamment la reconnaissance. Peu importe. Atmosphere a ses fidèles et, sur un beat aux influences disco-funk, sillonne le pays avec des titres comme « Grateful ». Probablement pas le morceau le plus audacieux de Jestures, un album construit autour des 26 lettres de l’alphabet. Mais un moment joyeux, positif, énergique et moins simplet que son texte ne laisse le penser puisqu’il est résilient. Et en faire une messe outrancière et déjantée était sûrement la meilleure façon de lui donner tout son relief. – zo.
G Herbo – « Reason »
Figure emblématique et immensément importante lors de l’explosion de la drill au début des années 2010, G Herbo donne l’impression d’avoir besoin de prouver à chaque album. Ne possédant ni l’attractivité commerciale du rap mélodique de Lil Durk ni l’influence tentaculaire indéniable de Chief Keef, il n’est de fait que trop rarement cité en premier lorsqu’on évoque cette époque de Chicago. Son style de rap plus conventionnel, et par moments même anachronique, l’empêche sûrement aussi de dépasser le plafond de verre de l’algorithme des plateformes de streaming ou d’avoir un réel impact musical sur les nouvelles générations de rappeurs. Pourtant, sa manière de fendre son cœur au micro avec la conviction d’un guerrier spartiate pendant plusieurs minutes, parfois sans refrain, force l’admiration et laisse une trace non négligeable sur ses admirateurs. Il s’agit ici d’un tout autre type d’impact, souvent relégué au second plan : celui qui donne envie aux autres de rapper et de représenter les siens. C’est là que se situe tout le discours de « Reason », un des singles issus de son excellent dernier album, avec lequel G Herbo prend sa revanche sur les récits populaires et récupère ses fleurs de lui-même. En bien comme en mal, il semble prêt à tout accepter : son influence artistique, ses traumas, ses réussites mais surtout la dualité permanente qu’impose son rôle de rappeur qui raconte son vécu dans la rue, entre flex habituel sur les opps et l’envie d’être un bon leader pour sa communauté. G Herbo est enfin entré dans son ultime saison. Inarrêtable, même les plus sceptiques seront désormais obligés d’accepter sa valeur réelle. – Hugo
Myka 9 & Blu – « Park Bench »
En 1993, Myka 9 publiait sur Innercity Griots de son groupe Freestyle Fellowship le titre « Park Bench People ». Il était un condensé de ce qui a fait la légende de Microphone Mike, entre virtuosité jazz et rimes mi-chantées, mi-placées en chopping. Sur ce morceau où il est accompagné de musiciens, Myka jouait des contrastes pour décrire le sans-abrisme et la pauvreté qui peuplent Los Angeles et dont lui-même avait été un temps victime. Le son était élégant, le chant chaleureux, mais il décrivait une situation grave. C’était fait sans pathos et c’est aussi cela qui fait que Myka 9 est une figure de la scène angelino : sa conscience sociale. Plus de trente années ont passé, et si Michael Troy est encore un redoutable rappeur, il reste un artiste aux featurings désormais confidentiels. C’était sans compter sur un autre Angelino mythique, Blu, qui s’associe à l’ancien Freestyle Fellowship le temps d’un album et en profite pour donner à « Park Bench People » une seconde vie. Inspiré du même sample que celui du titre original, le morceau produit par Mono En Stereo reprend l’histoire là où elle s’est arrêtée, et où même parfois elle reste bloquée : sur ce foutu banc public. – zo.
« Mean girl dans l’âme, Monaleo s’inscrit tout naturellement dans le prolongement des grands morceaux de baston du rap sudistes avec « We On Dat ». »
Mobb Deep – « Pour The Henny » ft. Nas
Sur Infinite, album de Mobb Deep oblige, il y a toujours ces menaces adressées par Havoc et Prodigy à leurs opposants de finir au fond de l’Hudson ou d’une bassine pleine d’acide si on marche sur leurs Timberlands. Mais pour ces rappeurs quinquagénaires (Pee en avait 42 lors de son décès en 2017, mais comme il le disait en 1995 : son esprit était déjà vieux), il est aussi question en filigrane de temps qui passe, de deuil, d’héritage et de postérité. Et celle laissée par ce groupe si influent est immense, ce que les deux M.C.’s du Queensbridge ne manquent pas l’occasion de rappeler. « Pour The Henny » est un des sommets de ce premier album du Mobb depuis le décès de P., car il concentre les grandes thématiques qui traversent l’album. Havoc trousse un beat qui cogne une mélodie vocale signée Ennio Morricone, rendue plus éthérée et nébuleuse par une reverb. L’ambiance, équivoque, sied aussi bien aux coups de menton de Havoc, garant du nom de son groupe, qu’aux deux couplets qui suivent. Bien avant de rejoindre l’au-delà, Prodigy devisait sur ses accomplissements (« Writin’ in my nocturnal journal to a dark beat, on a cold dark night, I came up with these four hundred words that best describe me and my lifestyle ; I’m not like you, I’m unique ») et se rendait à l’évidence, serein, qu’il pouvait partir tranquille sans avoir atteint le demi-siècle – funeste et touchante réflexion, à l’entendre post-mortem. Nas, malgré la relation troublée qu’il a eu avec Prodigy, la joue comme Dany Dan dans « À ton enterrement » : après avoir soupesé les épreuves de la vie, il conclue avec un hommage, quelques gouttes versées sur la tombe (« I know that this ending is not the end. Just some new beginnings for P, we pour out some Hen’, we miss you »). Si on voit sans doute difficilement la voie lactée dans le ciel pollué du Queens, « Pour The Henny » fait briller un peu plus fort l’étoile d’un ses plus fidèles rejetons. – Raphaël
DJ Premier & Ransom – « Amazing Graces »
Avec « Amazing Graces », DJ Premier convoque l’essence même du New York sombre et impitoyable. La production repose sur un piano lugubre, aux notes droites et répétitives, qui installe immédiatement une atmosphère de film noir. Cette boucle austère, signature intemporelle de Preemo, agit comme un métronome pour le crime, rappelant l’époque des cages d’escaliers sombres et des terrains de Rucker Park. Comme à son habitude, le légendaire producteur livre un refrain scratché avec une précision chirurgicale, découpant des voix classiques pour offrir une ponctuation rythmique que lui seul sait maîtriser. Sur cet instrumental, Ransom livre une performance habitée, imprégnée de l’héritage de Gang Starr. Les références à Moment of Truth ou Daily Operation ne sont pas de simples hommages, mais la preuve d’une filiation spirituelle totale. Le rappeur déploie un lexique de dope boy méticuleux, où chaque vers semble chargé d’une expérience de terrain vécue entre bousculades en prison et cicatrices de surin. Son écriture, qu’il décrit comme une « nourriture pour l’esprit », évite tout remplissage pour se concentrer sur une efficacité brutale. Avec cette phase : “I realized the emptiest of minds make the most noise”, il définit parfaitement l’esthétique de ce morceau : une force tranquille qui n’a pas besoin d’artifices pour s’imposer. En définitive, « Amazing Graces » est une leçon de classicisme. Entre le piano hanté de Premier et le flow autoritaire de Ransom, le titre capture ce mélange rare de sagesse et de viciousness. Rappelant que le vrai rap de New York ne meurt jamais et qu’il attend simplement que les maîtres se réunissent pour reprendre leur trône, le morceau appartient à la rue, aux toits d’immeubles et aux tranchées. – AndyZ
Monaleo – « Bigger Than Big »
Produit pur jus du rap de Houston, Monaleo n’a jusqu’ici pas encore réussi à briller par le format album. Si elle a toujours l’élégance de les faire courts à chaque fois, elle n’échappe jamais aux écueils habituels des artistes pas équipés pour cet exercice. Les tentatives pour diversifier sa proposition artistique sont louables mais tombent soit dans le cliché, soit dans l’erreur de casting. Au diable le chant et les formats archaïques, Monaleo est une rappeuse de rappeuses. Le genre qui vole la vedette à n’importe qui en featuring et pour qui on arrête ce qu’on est en train de faire pour l’écouter découper le micro. Mais à l’inverse de ses albums, ses singles sont des réussites permanentes parce qu’ils abondent complètement dans le sens de ses qualités principales. Mean girl dans l’âme, elle s’inscrit tout naturellement dans le prolongement des grands morceaux de baston du rap sudistes avec « We On Dat ». Le refrain chorale se suffisait déjà à lui-même pour vendre les grandes qualités d’une intimidatrice hors pair et la mesquinerie d’une gagnante invétérée. Mais les couplets ont fini de vendre une combattante qui aime profondément foutre des raclées à la pelle. Toujours fashion, manucure au point, elle envoie des coups de coude bien placés (« I’m the one that got these bitches puttin’ blush on they nose »). Pour elle, la bagarre est une source d’inspiration et un amusement partagé avec l’auditeur en musique (« I’m not a Family Guy, but I’ll kill you and go write a book just like Brian did »). Le plus cruelle : ramener les anciens les plus cool de la ville pour un remix délicieux. Les traditions de Houston ont encore de l’avenir devant elles. – Hugo
PARTYOF2 – « Vanessa Williams »
Avec le titre « VANESSA WILLIAMS » présent dans l’album America Next Stop Party!, le duo de Los Angeles PARTYOF2 livre une performance rap qui sonne comme une déclaration culturelle et politique, portée par une production aussi élégante que percutante. Le titre renvoie directement à Vanessa Williams, première Miss America afro-américaine en 1984, contrainte à la démission un an plus tard sous la pression d’un racisme et d’un sexisme médiatiques violents. En invoquant cette figure, le duo questionne la manière dont les corps noirs et plus particulièrement ceux des femmes noires sont tour à tour glorifiés puis rejetés dès qu’ils bousculent l’ordre établi. Le morceau oscille entre ironie, lucidité et colère maîtrisée, soutenu par une écriture précise qui évite le pathos sans jamais édulcorer la violence symbolique de cette histoire. Musicalement, PARTYOF2 tisse un lien entre l’héritage du rap américain des années 2000 et une approche résolument contemporaine. Le flow, volontairement détaché, contraste avec la gravité du propos, le tout posé sur une production boom bap efficace. En transformant une injustice historique en matière artistique, PARTYOF2 propose un titre intelligent qui s’inscrit parfaitement dans l’univers du duo, ils représentent un véritable pont des générations musicale: entre héritage et les tendances d’aujourd’hui. – Makia
Salimata – « Sweetthang »
Dans la famille 10k, label du rappeur MIKE, la singularité est une valeur essentielle à chaque personnalité. Jeune rappeuse originaire de Brooklyn et récemment délocalisée à Marseille, SALIMATA confirme cet adage avec une formule bien identifiée. Dans son album The Happening sorti ce mois de décembre, la durée n’excède pas les trente minutes. Les morceaux sont construits avec un ou deux couplets. Les boucles sont fumeuses. Et pour finir, il est important d’aller à l’essentiel et surtout, de le dire avec beaucoup de style. Dans “SWEETTHANG”, la demoiselle se démarque dans sa manière d’attaquer chaque mesure. Un phrasé âpre, comme si la prod se lançait pour qu’elle puisse entamer son freestyle. Ce côté brut est brillamment soutenu par les multiples variations dans ses flows avec des lignes bien trouvées (“In a dictionary, I am where the G is”). Composé par le producteur français Creestal, ce titre est une belle carte de visite pour démontrer l’étendue de toute sa palette. Affaire à suivre. – ShawnPucc
« Il y a un mélange finement dosé d’humilité et d’orgueil dans son long couplet, posé sur la composition progressive de Quadeca tirant vers le folktronica, joyeuse sans être niaise. »
Dave – « Chapter 16 » ft. Kano
Avec « Chapter 16 », Dave et Kano signent l’un des morceaux les plus touchants et élégants de The Boy Who Played The Harp, sorti cet automne. Le titre agit comme une conversation intime, presque sacrée, entre deux hommes que tout relie : le sud de Londres, le rap, l’écran, et une lucidité face au prix du succès. La nostalgie est immédiate. Le clip, qui montre les deux artistes attablés face à face, convoque inévitablement l’imaginaire de Top Boy et du Number One Cafe, lieu emblématique où leurs personnages se jaugeaient déjà dans un calme trompeur. Ici, plus de fiction : seulement deux amis qui prennent le temps de se parler, de se transmettre, de s’écouter. Cette mise en scène renforce la densité émotionnelle du morceau. Sur le plan lyrique, Dave ouvre le dialogue avec son écriture introspective et précise, parlant de l’héritage, du risque, de la pression, de la violence latente et de la paranoïa qui accompagne la réussite. Kano, en mentor lucide, répond avec une sagesse parfois dure mais profondément bienveillante. Il démonte les illusions de l’industrie, questionne la postérité, la famille, la solitude derrière les trophées. La force de « Chapter 16 » réside aussi dans sa fluidité empirique : rien ne semble forcé, tout coule naturellement, comme une discussion qui devait avoir lieu. Une pièce de haute couture, sobre et maîtrisée, où la compétitivité s’efface au profit de la transmission. Un morceau rare, qui parle de ce qu’on gagne, et surtout de ce qu’on perd en chemin. – Inès
Aesop Rock – « Full House Pinball »
Icône du rap bidouilleur et farouchement indépendant, Aesop Rock apprend en cette fin d’année à être minimal tout en restant un redoutable bricoleur. « Full House Pinball » en est la preuve, lui qui repose quasi uniquement sur sa ligne de basse. C’est dépouillé, allégé, mais également extrêmement immersif. Alors que quelques notes ponctuent le groove tranquille et inquiétant à 4 cordes, Aes’ mâchonne vertement un univers onirique inquiétant. Dans le rap de l’auteur de I Heard it’s a Mess too, il y a des oiseaux qui volent à l’envers, des voleurs qui se transforment en serpents, des poulets déterrés du cimetière et des chiens qui ronronnent. Ça n’a aucun sens, mais ça a quelque chose de possédé et envoûtant, à la façon d’une cérémonie vaudou qui aurait été construite avec 8 pads et quelques pressions sur clavier midi. Après ça, qui osera dire encore que les rappeurs qui traversent plus de deux décennies de rap indé sont en pilotage automatique ? Le (beau) bordel est encore de mise et Aesop Rock l’a dit : « I heard, it’s a mess there too ». – zo.
Casey Veggies – « Grow With Me »
Avec « Grow With Me », Casey Veggies opère un retour aux sources salvateur, rappelant pourquoi il fut l’un des pionniers de la nouvelle vague de Los Angeles. Le morceau s’éloigne des tendances éphémères pour embrasser une esthétique West Coast intemporelle. La force du morceau réside dans son architecture sonore : les drums percutantes et la ligne de basse assurent une assise rythmique qui donne au titre un relief irrésistible. Une fondation solide qui insuffle une dynamique de mouvement constante à la production, sur laquelle Casey déploie une fluidité mélodique remarquable. Loin de chercher la démonstration de force, il privilégie la transmission d’un état d’esprit résilient. Le texte oscille entre introspection et gratitude, dressant le bilan d’un parcours jalonné d’indépendance et de choix assumés. Cette sincérité donne au morceau une dimension universelle, transformant « Grow With Me » en un hymne à la persévérance. En définitive, Casey Veggies livre une partition équilibrée et élégante. Le titre prouve que la longévité dans le rap ne dépend pas de la capacité à suivre le troupeau, mais de la fidélité à sa propre trajectoire. Une respiration nécessaire qui rappelle que le talent continue de croître dans l’ombre avant de briller à nouveau sous le soleil californien. Stay grounded everyday. – AndyZ
Danny Brown – « Book Of Daniel » ft. Quadeca
En 2012, en clôture de son album Control System, Ab-Soul rappait dans « Book of Soul » (comprenez : « l’évangile selon Ab-Soul ») un récit autobiographique débordant d’adversité, de doutes et de détermination comme ce que le rap en produit de mieux. Treize ans plus tard, son pote et confrère Danny Brown ouvre Stardust, son septième album studio, avec son propre évangile, celui de Daniel – clin d’œil au livre du même nom dans la Bible. Du propre aveu de Danny Brown, à travers un tweet en juin dernier (cinq mois avant la sortie de Stardust), ce serait son morceau préféré dans sa discographie. Le fait qu’il ouvre un album qui célèbre la nouvelle sobriété de cet ancien hédoniste inhibé à de nombreuses substances (et qui en racontait le revers dans son sixième album, Quaranta), n’est donc pas anodin. « Book of Daniel » est l’éclaircie après le gros nuage qu’était « Quaranta », ouverture de ce précédent album. Danny Brown n’y contemple plus la chute, la déchéance, les maigres espoirs auxquels s’accrocher après une période dépressive, mais rappe avec enthousiasme une fierté et une confiance retrouvée. Dans le rap déjà : il reprend goût à l’écriture (« Fuck punching in, I’ma write ’til my wrists break, so they can see the words every time they hit play »), se place crânement dans un top 3 avec Kendrick Lamar et Earl Sweatshirt, tout en sondant l’influence qu’il a eu sur d’autres rappeurs. Surtout, il raconte sa reprise de goût à la vie : sa désintox et les leçons qu’il tire de cette période sombre (« Everything I went through had me drowning on the surface, discovered who I am, now I know my life purpose »). Pourtant, Danny Brown ne donne jamais l’impression de fanfaronner, comme il pouvait le faire dans le passé. Il y a un mélange finement dosé d’humilité et d’orgueil dans son long couplet, posé sur la composition progressive de Quadeca tirant vers le folktronica, joyeuse sans être niaise. Danny Brown a toujours su être communicatif dans son énergie excessive : il sait maintenant l’être dans sa joie de vivre éprouvée. – Raphaël
Zukenee – « WYD »
Fût un temps, la ville d’Atlanta pouvait nous offrir au minimum un rappeur intéressant à suivre toutes les semaines. Il suffisait parfois seulement d’un état d’esprit dans un clip, d’un style vestimentaire atypique ou encore d’une apparition remarquée sur la mixtape d’une tête d’affiche pour créer un engouement collectif de part et d’autre. Malheureusement, depuis plusieurs années, les stars de la trap collaborent exclusivement entre elles pour maximiser les profits et les échanges de bons procédés industriels, entraînant naturellement la standardisation de leur musique. Difficile donc pour de nouvelles figures locales d’émerger de manière organique et de ne pas se retrouver mélangés au reste de la culture underground d’internet plus qu’indigeste. Parmi elles, il y a Zukenee. Sur son dernier album, Knight Shift, il devient un personnage tout droit sorti de la série des jeux vidéos Dark Souls. Finis les armes à feu, sortez les épées, les cottes de mailles, les armures en métal et les guillotines pour les légendes désuètes. Il est l’un des nombreux morts-vivants élus, errant dans une cité en péril et prêt à abattre les vieilles gloires du passé pour raviver la flamme et recommencer un cycle. Comme beaucoup de ses contemporains d’Atlanta et à l’image du single « WYD », Zukenee a opté pour la première option en se tournant vers le passé plus fantasque de la ville, les productions à la Zaytoven et les flow empruntés à OJ Da Juiceman. Rien de novateur, mais avec l’imagination d’un mec trop défoncé devant Game of Thrones, ça suffit à éclipser les sorties fade des grands frères. – Hugo
« Sur une boucle boom bap nocturne, les deux artistes dialoguent, la japonaise semblant apprendre de son aînée à la manière d’un modèle linguistique. »
Jurin Asaya – « PS118 » ft. Rapsody
« PS118 » marque un jalon supplémentaire dans la carrière du girl group japonais XG. Annoncé comme un single, le titre est un morceau solo de l’une de ses rappeuses-chanteuses, Jurin Asaya, pour un duo surprenant avec Rapsody. Sur une boucle boom bap nocturne, les deux artistes dialoguent, la japonaise semblant apprendre de son aînée à la manière d’un modèle linguistique. Ou plutôt d’une extra-terrestre, selon le concept adopté par XG depuis ses débuts, et le champ lexical de l’espace qui domine le morceau. Son discret accent japonais et la différence de mixage vis-à-vis de l’américaine instaurent un décalage maîtrisé entre les deux artistes, soulignant l’altérité sans les opposer. Si elle ne livre pas la performance de sa carrière, Rapsody investit pleinement le morceau et endosse au premier degré son rôle de coach interstellaire, « anointed by the Cosmo ». Sans chant ni refrain, le morceau s’évanouit sur la voix de Jurin qui « fill the draft », comme un teaser pour la suite de son voyage sur Terre. Que cherche une entité pop est-asiatique de grande ampleur, qui évolue dans un milieu ultra concurrentiel où chaque post sur les réseaux sociaux fait l’objet d’une réunion, avec un morceau east-coast à l’ancienne à l’heure où le rap n’a plus vraiment la côte ? Si les briefings marketings ont très certainement pavé la conception du titre, il est aussi permis d’y voir une faille logique dans le système, révélatrice d’une mondialisation musicale qui tend vers sa forme finale. Et où, en scrutant le ciel, on peut faire quelques jolies rencontres du troisième type. – chosen
Awich – « A Woman Hung Up »
Rappeuse originaire d’Okinawa, Awich a passé sa vie à regarder le destin en face. Devenue ces dernières années la rappeuse numéro 1 du Japon, la reine ne s’endort pas sur ses lauriers et part à la conquête des États-Unis, sa deuxième terre d’accueil et le pays de naissance de sa fille. Elle y connecte avec les rappeurs de New York, FERG, Joey Bada$$, MIKE et surtout RZA qui produit l’intégralité de son album Okinawan Wuman. Si l’assassinat tragique de son mari en 2011 n’est pas un secret, jamais l’artiste n’a été aussi directe que sur « A Woman Hung Up », clé de voûte de cette revanche américaine. La rappeuse s’adresse à son époux disparu avec la colère et la tendresse d’une relation encore chaude, où les différends non résolus et les souvenirs doux n’ont rien perdu de leur emprise. Awich transforme son chagrin en force, parle de son amour au présent, rappelant que les sentiments les plus forts échappent à toutes les distances, même celle du temps inexorable et de l’au-delà. « You said you love me to death / Then you gotta live, you liar ». Sur la production solaire et victorieuse de RZA, c’est bien la vie qui transperce le ciel. – chosen
De La Soul – « Patty Cake »
Dans « Patty Cake », De La Soul parle de faillite éducative, de manque d’hygiène et de consumérisme. Tout ça pourrait paraître bien moralisateur, mais le trio de Long Island a toujours su faire passer ses messages avec bienveillance et finesse. Ici, le point de départ est la comptine « Pat-a-cake, pat-a-cake, baker’s man », vieille comme le monde. Posdnuos et le regretté Trugoy l’adaptent pour demander au boulanger de leurs voix chaudes non pas un gâteau, mais de l’espoir et de la solidarité, pour redonner du sens à des vies qui tournent en rond ou vont dans le mur. Celles de marginaux vivant dans des conditions déplorables, de gamins embourbés dans les trafics, d’anciens qui n’ont connu que la misère. Malgré ce thème peu joyeux, De La ne quitte pas son humour pince-sans-rire et un brin désabusé : « Dirty habits, dust bunnies big as rabbits/And the doorbell don′t ring, the stench at the door/Had the postman running out of mails on the floor. » La somptueuse production de Jake One et Sam Wish vient magnifier le concept, avec sa basse ronde, ses claviers enjôleurs et ses claps vigoureux. C’est subtil, beau et plein d’humanité. Parfaitement à l’image de ce qu’est De La Soul depuis 1989. – Kiko
J Hus – « Outside » ft. Skepta
Extrait de l’EP Half Clip, construit comme une rafale de trois titres, le morceau « Outside », contraste volontairement avec l’imaginaire balistique de sa cover : ici, le tir est lent, contrôlé, presque silencieux. J Hus et Skepta proposent une lecture plus feutrée de la rue, loin de l’urgence ou de la tension permanente que l’on pourrait attendre d’un tel duo. La production de JAE5 joue un rôle central dans cet équilibre : le bpm est modéré, la rythmique souple, et la mélodie du refrain apporte une douceur presque trompeuse. Tout est pensé pour installer un mouvement dansant, fluide, qui adoucit le propos sans jamais le vider de sa substance. JAE5 démontre une nouvelle fois sa capacité à créer des ambiances immédiatement identifiables, où la simplicité devient un choix esthétique affirmé. J Hus s’y illustre par ce qu’il maîtrise le mieux : le refrain juste. Chanté plus que rappé, il glisse naturellement sur l’instrumentale et imprime le morceau dès la première ligne : « We was on the block ’til the pack done, Hustala ». Son attitude, détachée mais assurée, reste sa marque de fabrique. Skepta intervient sans chercher à bouleverser l’équilibre installé avec un couplet qui avance mollement. Cette économie d’effets peut laisser un sentiment d’inachevé, mais elle s’inscrit aussi dans la logique du titre : ne pas surcharger, rester lisible. « Outside » fonctionne précisément grâce à cette légèreté. Un morceau qui privilégie la sensation et l’attitude plutôt que la démonstration. – Inès
Max B – « All I Do is Cry »
Un mois et demi après sa libération, Max B offre juste avant Noël un nouveau volet de sa série de mixtapes Public Domain, commencée vingt ans plus tôt. Il n’a pas livré de First Day Out Freestyle mais a très vite repris le chemin des studios, où il a retrouvé plusieurs de ses acolytes parmi lesquels notre Masar national. Sur Public Domain 7 : The Purge, l’ancien rappeur de Mic Forcing co-produit trois titres dont « All I Do is Cry » pour lequel il fait équipe avec Sargon The Great. Placé en clôture de la mixtape (du moins dans sa première version, remplacée par une édition Deluxe 48h plus tard), « All I Do is Cry » en constitue un des temps forts, dans la veine la plus classique de Max B. Sample vocal, boucle délicate, placements discutables et lyrics à cœur ouvert, l’essence du Wave God est là. Les mauvaises langues iront même jusqu’à dire qu’il est en pilotage automatique, sur ce morceau comme sur l’ensemble de Public Domain 7, mais il est difficile de lui jeter la pierre. Savourant son retour à l’air libre, Max en revient au style qui aurait pu faire de lui une méga star à la fin des années 2000. Sa voix porte toujours les marques d’un vécu douloureux, il est plus que quiconque capable de se mettre à nu et de passer outre les postures. Les cordes vocales de Max B sont un lien direct entre ses tripes et le monde, une sorte de talkbox pour sa douleur et il n’est d’anti-pop capable de filtrer les aspérités de ce Max Pain. – B2
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