L’espace-temps de Némir
Interview

L’espace-temps de Némir

Rencontre avec un rappeur qui s’est confronté au temps pour mieux contourner le mur du son.

et Photographie : Coralie Waterlot
Une interview réalisée au festival En Vie Urbaine

Némir a un temps été l’arlésienne du rap français. Démonstrative, technique et pleine de punch, sa musique forgée à Perpignan avait fini par s’épanouir au soleil d’un premier EP : Ailleurs. Une dizaine de dates partagées avec Stromae plus tard, le rappeur disparaît pourtant des radars, laissant sporadiquement sa trace au coin de certains refrains posés sur les albums de ses confrères. Une quasi absence de cinq ans, doublée d’un mutisme médiatique, qui s’est imposée à celui qui nous avait dit que la théorie est l’antithèse de la musique. Némir n’avait pas envie de se répéter. Alors il était en train de chercher sa formule, entretenu par cette conviction qu’à chaque tentative d’enregistrement, il y avait toujours une meilleure idée qui se cachait et allait surgir. Au point que sa quête a fini par se transformer en spirale de doutes. Puis est venu le déclic, celui d’un nouveau cycle. Comme un pied de nez au temps passé, Némir est revenu avec une chanson intitulée « Des heures », à laquelle il a fait succéder un EP aérien intitulé Hors-série. Résolument tourné vers la mélodie, lorgnant sur la chanson sans renier le rap, dédramatisant ses angoisses en faisant rire ses interviewers et l’assistance présente ce jour-là, c’est le Némir qu’a rencontré L’Abcdr du Son en ce mois d’octobre 2018. Franchement le même qu’il y a cinq ans et pourtant si différent. Entretien.


Abcdr du Son : Némir, as-tu écouté le dernier album Pusha T ?

Némir : Rapidement, plutôt poussé par la polémique qui l’a entouré.

A : Cet album s’appelle Daytona, qui est une référence à une montre de luxe. Ce titre, Pusha T l’a choisi pour dire que le temps est désormais le luxe ultime. Que fait Némir de son temps ?

N : J’ai une notion du temps complètement abstraite. À l’échelle quantique, tu peux discuter de tout ça mais à l’échelle humaine, le temps est quelque chose sur lequel on n’a pas emprise. L’argent par exemple, tu peux en perdre, tu peux en gagner. Mais le temps, c’est irréversible, il suit son cours, tu n’as aucune emprise dessus. Une heure qui est passée, elle est passée, tu ne peux pas la faire revenir. Alors ce que j’apprends, c’est regretter le moins possible le temps que je perds. C’est bizarre comme notion, mais du temps, on est tous plus au moins condamné à en perdre, moi particulièrement puisque je me subis. Alors je consacre mon temps à moins culpabiliser du temps que je perds. Tu vois un peu où ça amène ce genre de questions ? [Rires]

A : Dans ton Hors-série, il y a cette notion de spirale dont on ne sort pas, avec les filles, l’auto-destruction, tous ces tourbillons qui peuvent être rapprochés de cette idée de « perdre du temps. » Mais pour revenir à cette notion de luxe et à ta longue absence, du moins en solo, ne peux-tu pas te dire que tu as pris ton temps plutôt que penser l’avoir perdu ? 

N : Ces spirales, ce sont toutes un peu les mêmes et ma réponse dépendra du moment où tu me poses la question. Si je suis dans un certain état d’esprit, je te dirais que oui, j’ai pris mon temps. Et à un autre moment, je serai dans un autre état d’esprit et je te dirais que je l’ai perdu. Alors je pense que j’ai à la fois pris et perdu du temps. Dans les deux cas, j’ai surtout admis qu’il fallait que je passe par là pour atteindre la musicalité que je voulais avoir. Si tu prends en compte tous les paramètres, artistiques, psychologique, etc., je pense qu’il était inévitable que ça dure, que ça prenne un moment. Mais je pense que quoi qu’on aurait pu tenter pour changer le cours des choses, au final ce qui devait arriver serait arrivé au même moment. C’est une fatalité en fait, comme vieillir. Et pendant cette période où j’ai été moins visible et malgré tous les questionnements qui sont allés avec, ça m’a permis de rester moi-même, ce qui est quand même le principal. L’idée, c’est de ne surtout pas changer parce que le temps manque ou parce qu’il faut être là à telle date avec tel type de projet.

A : On dit de toi que tu as été absent, mais tu as tout de même eu une période de concerts, notamment une dizaine de dates en ouverture pour Stromae. Tu as eu pas mal de featurings. Tu as passé du temps en studio avec d’autres rappeurs. En bref, tu n’as pas été isolé…

N : [Il coupe] Non, ça n’a effectivement pas été Hiroshima, mais parfois on n’en était pas loin. J’aime bien le danger, je suis un peu suicidaire, de façon métaphorique évidemment. En fait, je n’ai pas de juste milieu dans ce que je fais, dans ma façon de vivre les choses. Globalement, je fais partie de ces gens qui ne foutent rien mais qui lorsqu’ils se mettent à faire quelque chose, le font de façon extrême. Je suis très excessif. Quand je perds le fil d’une histoire, d’un rapport à quelque chose, je le perds complètement et il me faut deux ou trois ans pour sortir de la brume. Mais dès que j’en ressors, je deviens boulimique. C’est la seule performance que je peux fournir dans ma petite existence. [Sourire] Je ne peux pas faire autrement je pense, c’est écrit comme ça.

A : Quand nous nous étions vus fin 2012, tu m’avais dit : « il va arriver un moment où quand les autres auront une actualité, moi je serai replié sur moi-même. » Tu avais vu venir tout ça à la sortie de Ailleurs ?

N : Oui, je savais. Je me connais, je suis quelqu’un de très peureux !

A : Tu ne montrais pas cette peur, tu ne la dégageais pas, au contraire, on sentait un enthousiasme.

N : On ne dégage pas forcément ce qui nous habite au plus profond. Quand je dis aux gens que je suis quelqu’un d’assez névrosé, ils se marrent. « Mais pas du tout, tu es quelqu’un d’excessivement souriant, énergique ! » Mais la réalité, c’est quand je sors, quand je vois des gens, c’est lors de moments où je suis présentable. Les moments où je ne le suis pas, il n’y a aucune interview, je ne suis pas visible publiquement, je suis totalement replié sur moi-même et je ne m’aventure pas dans le monde extérieur. Ce n’est pas pour me cacher. C’est juste que je suis loin.

A : C’est cette part d’excès dont tu parlais plus tôt, cette alternance entre moments où tu donnes tout et d’autres où tu es intouchable, injoignable.

N : Oui, c’est le black out ! Je voyage mais je voyage assis. Je suis chez moi, dans mon salon, et je fais des milliers de kilomètres en une demi-heure sans escale. C’est bien épuisant ce bordel ! [Rires] Je suis quelqu’un de très heureux, souriant, je n’ai pas de pathologie suicidaire, je suis narcissique, je m’aime, j’aime la vie, et mon objectif c’est de trouver une ou deux années de vie supplémentaires par rapport à ce qui est programmé génétiquement dans chacun, à moins d’un accident. [Sourire] Mais il y a cette hypersensibilité qui parfois te rattrape et qui est composée de moments irrationnels où tu extrapoles tout, où tu es rattrapé par des émotions intenses, excessives au point que tu es dépassé. J’essaie d’être quelqu’un qui ne pratique pas la fuite en avant. Je n’ai pas de tabou que ce soit avec les autres ou moi-même. J’essaie de trouver des réponses quand un problème m’est posé. Mais parfois, avant de prendre conscience de la question qui t’es posée par la vie, par tes interrogations, il y a cette spirale qu’on évoquait en début d’interview. Des fois, tu prends plus de temps à énoncer un problème ou une question qu’à le résoudre ! J’essaie de cheminer avec ça, avec moi-même, et ça prend du temps. On pourrait dire que ça traduit un manque d’ambition mais ce n’est pas exactement ça… [Il cherche ses mots] Obsessionnel ! Je suis aussi quelqu’un de très obsessionnel. Ce côté obsessionnel, il concerne parfois des choses qui ne sont pas prioritaires dans ma vie. Et du coup, il rend ces choses prioritaires alors qu’elles ne le sont pas.

A : Je suppose qu’il y a eu également une période d’apprentissage, notamment lors de la tournée avec Stromae où tu as fait partie d’une grosse machine.

N : Une grosse machine oui, c’est exactement ça. C’est quelqu’un qui m’a suggéré à ses tourneurs et j’ai été heureux d’accepter la demande. Les gens peuvent s’imaginer que parce que je fais une dizaine de dates avec Stromae, on mange ensemble, on va faire un album ensemble, mais pas du tout. Tout simplement car c’est un job de dingue quand tu es au niveau de Stromae. Tu es assailli en permanence, hyper sollicité par les demandes, la musique. De mon côté, ça m’a permis de me positionner, de me rendre compte où j’en étais, de savoir où je pouvais aller en étirant au maximum les choses. Mais l’apprentissage a été aussi humain. Qu’est-ce qui est acceptable dans une vie d’artiste, qu’est-ce qui l’est moins ? Son côté décomplexé dans la musique, c’est quelque chose que j’ai également beaucoup observé et ça m’a beaucoup aidé à moi-même reconsidérer une certaine retenue que je pouvais avoir dans ma musique. C’est quelqu’un de très simple dans la vie malgré le côté parfois très triste de ses chansons. Décomplexer est vraiment la chose ce que j’ai commencé à apprendre en l’observant.

A : Quels étaient les complexes que tu pouvais avoir musicalement ?

N : Le mot complexe est sûrement un peu fort, mais parfois tu t’interroges sur ta légitimité à faire certaines choses, tu as du mal à te situer au point de passer à côté de ce que tu es et de ce que tu peux représenter pour les gens. Alors il faut apprendre à virer les artifices. Dans mon cas, par exemple, c’est découvrir que tu ne ressens plus le besoin de prouver à certaines personnes que tu es le meilleur freestyler de la Terre, ou encore à montrer que tu as les meilleurs connaissances du monde en son new-yorkais. Je suis hors de tout ça aujourd’hui, ce qui m’intéresse c’est : « ai-je du temps ? OK ! J’ai de l’inspiration ? OK, on y va ! » Il n’y a plus cette volonté de s’inscrire dans quoi que ce soit, si ce n’est dans le réel, l’instant. Si l’instant T nous donne quelque chose qui nous plaît musicalement, alors ça va. Et ça nous ressemble forcément, car quand tu es dans l’instant, tu es forcément toi-même. Tu ne surjoues pas.

A : Tu veux dire que tu projettes moins ?

N : Complètement !

A : Ce temps tu l’as géré en prenant le temps de vivre ?

N : C’est paradoxal. J’ai pris le temps de vivre mais je n’ai pas vécu. J’ai été hyper actif mais immobile. Cérébralement, j’étais hyper actif, plein de cogite, de questionnements, de réflexions. Mais dans les actes, dans la présence, j’étais immobile.

A : C’est aussi pour ça qu’il y a le thème de l’autodestruction qui revient dans le Hors-série, notamment dans « Ça sert » ? S’autodétruire fait passer le temps ?

N : On s’autodétruit souvent sans s’en rendre compte. On fait comme on peut en fait. Quand on a des envies de sorties, qu’on est dans l’errance affective par exemple, plus tu t’enfuis de ça, plus tu t’enfonces. C’est de nouveau cette spirale qui peut continuer à l’infini.

« Des fois, tu prends plus de temps à énoncer un problème ou une question qu’à le résoudre. »

A : [Sourire] T’es le MC le plus quantique que je connaisse !

N : [Sourire] Peut-être, je ne sais pas ! Ce sont des sujets qui m’intéressent, j’essaie de mettre des mots sur tout. Les réponses rapides à des questionnements, ce n’est pas pour moi.

A: Et pourtant, ton écriture est beaucoup plus épurée !

N : T’es un bon ! En fait, j’ai écouté de la musique qui me touchait beaucoup plus, qui s’adressait à moi de façon directe. J’aime bien lorsque l’auteur mâche le travail, qu’il fait l’analyse et qu’il restitue ce qu’il ressent de façon hyper traduite, qu’il arrive à avoir des explications à l’échelle humaine. Je n’aime pas la musique qui rabâche, je me suis rendu compte que j’étais assez rébarbatif dans ma vie, dans ma tête, et que finalement, la musique qui pouvait traduire ça, c’était cette musique assez directe, pas une musique compliquée ou répétitive. La musique, ça ne doit pas être de la littérature, ça ne doit pas être de la psychologie. C’est sensoriel. Il y a des gens qui me touchent par leur simplicité, par leur vie, par leur façon d’expliquer avec leurs imperfections, leur inculture qui n’en est pas du tout une, en fait ! Je me suis rendu compte qu’il ne fallait pas tomber dans ce snobisme ultra référencé, que les émotions comptaient plus que tout en musique.

A : Y a-t-il eu des choses qui t’ont amené à sentir ça musicalement ?

N : Dans le rap français, il y a tellement de choses qui me touchent franchement !

A : Mais même de manière générale, sur cette musique plus viscérale qui n’a pas la prétention d’être profonde, qui t’a poussé à épurer un peu ?

N : J’aime beaucoup de trucs. En ce moment, j’aime beaucoup Kobala D par exemple, même ce que ça raconte. Des gens qui ont vécu trois ou quatre générations vont te dire : « ouais, c’est bon, le coup du dealer névrosé on connaît. » Mais je pense que quand tu lances un morceau tu ne te dis pas « j’espère que ce n’est pas un dealer névrosé pour la troisième fois. » Tu mets play et tu vois si ça te touche. XTRM Boys, qui jouent demain [l’interview a lieu au festival En Vie Urbaine à Niort, NDLR], j’adore. Mais citer des noms, c’est faire une hiérarchie que je ne veux pas faire.

A : Ce n’est pas tant pour avoir des noms, c’est pour voir ce qui a fait l’étincelle.

N : Mais presque tout me touche ! Ce que fait Hamza par exemple. Même si c’est très auto-tuné, même si textuellement on peut dire que ça n’a pas de thèmes, je trouve ça hyper personnel comme musique. Quand j’écoute, j’y trouve le petit pourcentage qui m’échappe et qui fait sa contribution à lui. On connaît ce type de son, personne n’invente rien, personne ne part de zéro. On utilise tous des formules et on les fait varier d’un petit pourcentage avec notre contribution personnelle. Et c’est déjà énorme car c’est ça qui fait toute la différence. J’adore quand j’écoute un album et que je peux me dire : ça s’inscrit dans la lignée de ceci ou cela, mais il y a ces quelques pourcents d’injectés par l’artiste qui font une mise à jour ou une singularité par rapport à la lignée dont ça s’inspire. Ça transforme tout.

A : Mais ce côté très instinctif, tu l’avais déjà sur les Next Level. Certes « Carences et Parenthèses » avait un côté démonstratif par exemple, mais la première version de « Ailleurs », « C’est pas ma faute », des sons comme ceux-là étaient instinctifs !

N : Oui mais j’étais plus en colère !

A : Oui mais quand on dit instinctif, on a souvent tendance à résumer ça à quelque chose de sauvage, agressif, animal. Mais l’instinct, ça peut aussi être la peur, la confiance. Pour moi, l’instinct est toujours là. Il y a par contre à chaque période de vrais switches musicaux.

N : Bien sûr, mais ça c’est parce que je m’ennuie vite. Je change un peu de forme mais le fil est à peu près le même. Si je mets Ailleurs et Hors-série côte à côte, je ne me dis pas : « il est passé du blues à l’opéra. » Après, c’est très dur d’avoir du recul sur soi, on ne se voit pas grandir. C’est comme un arbre qui grandit de façon progressive, au jour le jour tu ne réalises pas qu’il a poussé. Mes références ne sont aussi plus les mêmes. Ma définition de la performance a également changé. Les sons que je considérais performatifs à l’époque ne sont pas les mêmes sons que ceux que je considère comme tels aujourd’hui. C’est normal, j’ai digéré les influences, elles sont assimilées, tu passes à autre chose. Je me suis aussi rendu compte que simplifier est une performance. C’est comme si tu apprenais à conduire en autodidacte, sans prendre de cours et que tu conduis ensuite vingt ans de ta vie sans le permis. Le jour où tu te fais chopper et où on te demande de passer le permis, tu prends beaucoup plus de temps à prendre les bonnes habitudes car tu dois appréhender une nouvelle forme d’apprentissage. Moi je me suis rendu compte que j’avais envie d’avancer sans masque. C’est aussi pour ça que je n’ai plus un bonnet ni une capuche qui descend jusque-là.[Marquant avec la main une limite sous ses sourcils] Je continue encore un peu à me cacher, mais moins qu’avant et peut-être que je finirai à poil un jour. Ce serait un vrai aboutissement ! Ma musique se cache un peu moins, mon personnage aussi. C’est juste ça mon explication.

A : Sur ton disque, la fragilité, le chant, la simplification te reviennent. Et à l’inverse, les performances qui pourraient être rapprochées de celles que tu faisais sur Ailleurs, ce sont tes invités qui les réalisent, avec ce côté instinctif plus performatif, animal.

N : C’est très juste mais ce n’était pas voulu. Je ne l’explique pas du tout, c’est le fruit du hasard. Ma fragilité est aussi très prononcée sur l’EP donc peut-être que dès que quelque chose apparaît à côté, il y a peu de nuance et du coup l’écart semble grand. Après, c’est un EP qui s’est fait dans l’urgence, aussi bien en termes d’envie que de réalisation. Chaque morceau a pris une après-midi, hors mix. Comme j’ai un album qui va arriver, je ne voulais pas débarquer brutalement alors que j’ai été absent si longtemps. Je trouvais ça brutal. D’où l’envie de sortir ce Hors-série, qui est aussi une façon de donner des chances supplémentaires à l’album qui arrive tout en faisant signes aux personnes qui me suivent et m’apprécient. Et puis j’en avais besoin, j’avais sorti un peu la tête de l’eau, je retrouvais des sensations que j’aimais parce que pour moi, c’était tout neuf cette approche musicale, cette voix plus haut perchée, cette nouvelle façon d’écrire, très rapide, avec un langage de tous les jours. Moins technique !

A : Tu parles de ta voix. Mettons l’Auto-Tune de côté. Il y a un vrai travail sur son mixage. Il y a des reverbs, on sent que les fréquences sont orientées vers quelque chose de plus fragile.

N : Oui !

A : Pourtant, elle garde cette faculté de grimaces verbales, pour reprendre l’expression que tu avais eue lors de notre précédent entretien.

N : Oui, il y en avait partout sur Ailleurs. [Il imite les backs qui peuvent être entendus sur Ailleurs]

A : Il y a aussi beaucoup moins de backs justement…

N : Oui ce sont plus des chœurs. On va dire, que même moi j’ai perdu… [Il se reprend] Non je n’ai pas perdu, j’ai gagné de nouvelles choses ! Et un peu comme quand tu construis ton joueur à Fifa dans le club pro, j’ai dû abandonner d’autres pouvoirs pour en gagner de nouveaux et les travailler. Tu ne peux pas avoir une note de 99 à chacune de tes caractéristiques, tu ne peux pas avoir le joueur à la fois le plus rapide tout en ayant le plus physique et le plus baraqué. Si tu veux avoir le plus rapide, tu seras obligé d’abandonner des points de physique ou d’agressivité par exemple. C’est toi qui construis ton personnage. Et moi, il y a un espèce de carrefour, des choix que j’ai envie de faire, le fruit du hasard aussi et j’ajuste les choses en fonction de tout ça. J’ai délaissé un peu ce côté incontrôlé, un peu teenager, un peu criard, un peu fou-fou en fait. Même dans ma façon de me tenir. Je suis dans quelque chose d’un peu plus soutenu et stable. Même s’il reste quelque chose de fragile qui peut rompre à tout moment, il y a eu cet ajustement. Et ça vaut même en live : je suis moins le fou qui court partout avec un bonnet. J’ai gardé ce côté un peu clownesque, mais il est au service de quelque chose d’un peu plus, élégant, mûr, adulte et maîtrisé.

A : Il y a cinq ans tu te considérais encore comme un rookie.

N : Et même encore aujourd’hui !

A : Et pourtant les gens te considèrent aujourd’hui un peu comme un revenant.

N : Je suis un rookie revenant, c’est encore pire ! [Rires] Mais je pense que je mérite ce que j’ai. Si j’ai plus, ce sera tant mieux. Si j’ai un peu moins, tant pis. Je ne me fais pas de soucis, j’aime vivre la musique à ce rythme. Parfois j’ai des moments de boulimie et ça se traduit par des élans un peu excessifs, des déplacements, des featurings, etc., mais ça ne dure jamais très longtemps. Dès que je suis rassasié, que j’ai assouvi cette boulimie, je me calme un peu. Je pense que je suis condamné à alterner entre différentes périodes et traits de ma personne. Passer du sud au nord, sans escale.

« Ma définition de la performance a changé.  »

A : Avant Hors-série, tu es revenu avec « Des Heures », premier extrait de ton futur album. Il est beaucoup plus ensoleillé que Hors-série, même s’il contient quelque chose de triste puisque c’est un conflit amoureux qui est niché dans ce morceau.

N : Je spleenais un peu plus lors de Hors-série. L’histoire de « Des Heures », c’est que c’est un morceau de Gros Mo. C’est lui qui l’a écrit, pas tout à fait intégralement comme le public l’a entendu, mais c’est son texte. Il l’avait enregistré sur une instru qui n’a rien à avoir avec celle que j’ai utilisée. J’adorais le texte. Ce sont des sujets qu’on aborde à mort, car nous sommes deux amoureux qui avons de grands problèmes avec l’amour. [Il se tourne vers Gros Mo en riant] C’est véridique hein ! C’était une période où je n’écrivais plus trop, où je n’avais plus trop de sensations. Et je me souviens avoir appelé Gros Mo, puis En’zoo, et leur dire : « ce morceau je le veux, je le prends. » Voilà, je n’avais pas donné plus d’explication. Je l’ai d’abord re-rappé sur l’instru originelle. Au fur et à mesure j’ai légèrement affiné le texte de Gros Mo, en enlevant une syllabe par ci, un mot par là. On ajustait. Trois mois après, un pote guitariste est venu. Je l’ai réinterprété sur une guitare et on a adoré ce côté plus australien, plage, une version qui n’avait toujours rien à voir avec celle qui est finalement sorti. Puis on a encore un peu ajusté et il a pris la dernière forme, celle qui est sortie, avec Tato. [Antoine Tato Garcia, le guitariste qui joue sur « Des Heures », NDLR]

Gros Mo : La question c’est combien y a-t-il eu de versions de ce morceau !

N : Énormément ! Et il y en a encore qui se créent. Il y a une version anglaise, faite par un chanteur danois, ambiance summer, qui s’appelle M.I.L.K. Sa version est incroyable, elle est mieux que la mienne pour le dire très modestement.

A : Ce qui est étonnant, c’est revenir avec un tel contre-pied après tant de temps d’absence.

N : On avait peur !

A : Et inversement à « Des Heures », Hors-série est très froid, ou du moins très synthétique.

N : Non, je ne dirais pas que c’est froid, je dirais que c’est aérien. Je suis un fanatique de ambiances aériennes. Par exemple, j’adore James Blake. Sa musique me rassure alors qu’elle fait déprimer plein de gens. Moi pas du tout ! Quand j’écoute James Blake, je suis dans un cocon, il me manque juste une couette.

A : Jeff Buckley fait ça à certaines personnes aussi.

N : Complètement, j’ai son album sur mon téléphone. Je l’avais découvert en regardant un documentaire sur Arte. Il est mort juste après avoir sorti son disque lui non ?

A : Il est mort noyé, oui.

N : J’avais téléchargé direct son seul album après avoir vu cette émission. Ça me touche et ça me rassure grave ce genre de musique ! C’est pareil avec les séries. The OA, je suis fan ! Brit Marling fait ça avec toujours le même réal Zal Batmanglij. Ils forment un binôme et font des séries avec des thématiques assez folles, genre sur le culte, les trucs comme ça. Ils ont une cinématographie très James Blakienne, c’est à dire que c’est filmé de façon très lente, avec des personnages un peu graves ou on voit beaucoup les émotions. C’est un peu métaphysique, un peu lunaire. J’adore ça alors que pour plein de gens, c’est plombant. Ma meuf me dit souvent que je suis déprimant. Elle adore les comédies. À 1 heure du matin, elle me dit « on met une comédie », mais moi en réalité, il n’y a rien qui me déprime plus que de décider de mettre une comédie à 1 heure du matin ! Parce que ça veut dire qu’il faut que je me tape des barres. [Il imite un rire mi-tonitruant, mi forcé] C’est un effort que je n’ai pas envie de faire ! Des fois on est dans le lit et elle me dit : « vas y on matte un truc. » Quand on se demande quoi, moi je lui dis genre 10 Cloverfield Lane. Le premier film est pourri, le trois l’est aussi, mais celui-ci, le deuxième, c’est un chef d’œuvre ! Ça se passe dans un bunker et tout est histoire de psychologie. Voilà ce qui me vient à l’esprit à 1 heure du matin pour être heureux. Des films où tes émotions bougent, où tu les sens qui se baladent en toi, dans ton corps.

Gros Mo : Il kiffe l’angoisse ! [Rire général]

N : Voilà ! Et ma meuf elle met des comédies ! Mais ça me déprime la mort ! [Rire général] Ou alors elle veut regarder des films français à l’ancienne genre Tatie Danielle ! [Stupéfait] Mais ce sont des films avec lesquelles elle a grandi ! Ça la renvoie à ce qu’elle ressentait à l’époque dans sa famille, c’est rassurant, ce sont de bons souvenirs pour elle. Mais pour moi, c’est l’angoisse, Les Bronzés, les trucs comme ça… Il n’y a que Le Dîner de cons qui passe crème, justement parce qu’il y a de la psychologie dedans. Mais les films où il n’y a pas de psychologie, c’est de la torture ! [Il imite des barres rires devant une succession de gags] Non, ce n’est pas possible ! Ma meuf me trouve déprimant en fait, alors que pas du tout. [Sourire] Moi je trouve sublime de voir un film qui raconte une incroyable aventure humaine. Bon, je n’irai pas jusqu’à L’Amour de Haneke, c’est sublime mais c’est un rang au-dessus de ce que je peux supporter. Mais c’est ce genre de films qui me fait voyager. Même pour m’endormir, et j’ai appris que je n’étais pas le seul comme ça puisque j’ai entendu Jazzy Bazz en parler, j’écoute des émissions ou des conférences.

A : Comme quoi ?

N : Je dors la nuit en mettant sur Youtube Le monde en 2030 vu par Jacques Attali. Il y a aussi une chaîne qui s’appelle e-penser et qui fait d’ailleurs des millions de vues ! Ils abordent des sujets de la physique quantique, le mur de Planck, ce genre de choses. J’ai besoin de ça, sinon je ne dors pas ! À quinze ans j’écoutais Difool qui ne parlait que de cul, maintenant j’ai passé cette phase et j’ai besoin de nourrir d’autres parties de mon esprit. [Rires] Je crois que le documentaire sur la physique quantique d’Einstein qui dure une heure et demie, j’ai dû le voir des centaines de fois, mais je m’endors toujours à la trentième minute environ ! Parfois j’arrive à m’endormir à la trente-quatrième ou trente-sixième minute, et parfois je régresse et je m’endors à la quinzième minute. En tous cas, je ne l’ai toujours pas vu en entier ! Il me reste peut-être encore dix ans pour arriver au bout ! Mais voilà, sinon je ne dors pas. Ma meuf elle hallucine, mais maintenant elle adore ça. Par exemple, The OA il y a pas mal d’erreurs dans la façon dont c’est filmé, mais ça m’a touché de fou, j’ai dû le voir six fois. Interstellar j’adore aussi par exemple. Hors-série ce n’est pas loin de tout ça.

« On avait peur ! »

A : Tu parlais de « Des heures » avec le texte qui est passé de Gros Mo à toi. Avec En’zoo, vous êtes tous les trois une petite famille…

N : Bien sûr, on bosse comme ça ! De plus en plus même je trouve.

A : Dans une période où tu as eu des coups de mou, comment ça a fonctionné ? Pour toi, c’est un foyer, un refuge ?

N : J’ai fui d’abord. Quand tu es censé travailler et que tu n’as rien à fournir, tu fuis tous les endroits où tu pourrais être en position de devoir rendre quelque chose et le studio en faisait partie. Et puis, je ne savais pas ce que je voulais faire. Je voulais rapper, je voulais chanter et au final je finissais toujours par faire des trucs très pointus, très nichés. Quand je réécoutais… [Il souffle de dépit] C’était trop compliqué, il y avait des cuts de partout, six flows toutes les deux barres, ça me faisait grave chier. Et puis le monde de la musique a changé entre la période où nous nous sommes vus pour la première interview et aujourd’hui. Ça m’a sauvé la vie car c’était finalement tout ce que j’attendais : quelque chose de plus simple, plus décomplexé, plus chantant, structuré de façon beaucoup plus pop que le rap à l’ancienne, où quand t’arrivais à la fin de ton quarante-deux mesures, tu devais prendre cinq semaines de congés maladie tellement c’était éprouvant. Même écrire un morceau, il fallait que tu fasses punchline sur punchline et des couplets de dizaines de barres, alors que pour moi, ma sensibilité pouvait se situer ailleurs. Mais tu es un peu prisonnier de ce prisme qui touchait les gens autour, et tu as beau être l’artiste le plus égoïste du monde, en vrai tu as envie d’en faire partie, tu as envie d’être écouté par les autres et de les séduire, car tu es sensible aux codes musicaux qui t’entourent. Si tu ne l’es pas, ce qu’est tu es un fou !

A : Ça rejoint ce que nous disions sur ton EP tout à l’heure, où Deen et PLK sont plus dans la performance et toi plus dans la fragilité et l’émotion ?

N : Oui, mais eux ils sont plus sûrs d’eux-mêmes !

A : Mais tu avais un aspect performer il y a quelques années. Ça ne te manque pas ? 

N : Non, je n’avais pas cet aspect performer, j’avais la façon de performer que tu évoques. Mais crois-moi, pour moi, ça a été très dur de chanter « Des Heures ». Pas dur techniquement, mais d’être honnête ! De se l’approprier, d’être très juste, de ne pas surjouer, d’être dans le bon dosage, d’être dans une voix très sage, très retenue, et d’exprimer des émotions autant qu’un chanteur qui est réellement là-dedans depuis des dizaines d’années en est capable. J’avais besoin d’exprimer une émotion très simple via un récit minimal, mais sans être ennuyant ni ennuyeux. Tout cet équilibre, il est très compliqué à obtenir. La simplicité, c’est toujours très compliqué, que ce soit en écriture ou en chant. Un micro ça ne ment pas, ce n’est pas le live dans le sens où en live, toutes les imperfections sont en ta faveur alors qu’en studio c’est en ta défaveur, ça peut même être extrêmement déstabilisant. En studio, tous tes moments de doute sont figés, s’entendent dix fois plus. Ma performance était là-dedans et ça ne manque pas car sur scène je la retrouve, dans l’album aussi par moments. Mais aujourd’hui, des morceaux comme « Ça sert » ou « Plein » me touchent plus que des morceaux qu’il y a dans Ailleurs. Ailleurs c’était une démonstration. Là c’est plus l’expression de quelque chose. Avant j’exprimais certes ce qui me touchait musicalement, mais je cherchais à avoir des sensations sportives en rappant. Aujourd’hui, j’exprime ce qui me touche et je cherche à avoir des sensations visuelles. Même dans des morceaux très simples comme « Yemma » sur le projet de Gros Mo où on parle des mamans, c’est un poncif incroyable ! Et pourtant, c’est un morceau que je ne peux pas trop écouter parce que je le trouve dur. Comme tout le monde tu dis que ta mère est la meilleure, que tu ne veux pas qu’elle parte, mais dans la façon dont on l’a fait, je ne saurai pas t’expliquer, même si on l’a fait un peu de la même manière que beaucoup d’autres, il y a ce petit pourcentage de différences qui change totalement les sensations à l’écoute et me rend ce morceau très dur à l’écoute, déprimant. C’est ce petit pourcentage qui change tout que je cherche quand je fais de la musique. Là, l’objectif a été atteint.

A : Tu disais que sur scène, les imperfections jouent en ta faveur et en studio en ta défaveur. L’Auto-Tune, en général, a été créé pour compenser des imperfections vocales. En studio, il y a une volonté de correction ou au contraire l’exigence d’être parfait ?

N : La correction oui, parce que des fois tu fais une prise incroyable émotionnellement parlant mais tu as trois fausses notes. Tu sais qu’il faut juste appuyer sur un bouton pour supprimer cette fausse note et la réenregistrer ou la restituer proprement. [Chantant comme s’il n’arrivait pas à donner le La] C’est très facile à faire, tu prends ton Melodyne [logiciel dédié à la correction des notes et à leurs retouches, NDLR] tout en gardant la spontanéité de ta prise originale. L’humanité qui te touchera et touchera l’auditeur, la foi qui t’intéresse est là. Tu gardes. Quant à l’Auto-Tune, ce n’est pas une histoire de correction pour moi mais d’effet. D’esthétique tout simplement.

A : J’ai mal formulé ma question que je ne voulais pas spécialement centrer sur l’Auto-Tune mais plutôt sur la place laissée aux erreurs face au soucis de perfection.

N : La perfection c’est abstrait. Il ne faut pas croire que la perfection c’est tracer une ligne droite parfaite. Au contraire, la perfection est ondulée. Être parfait c’est être vivant, être capable de phrase en phrase d’articuler les choses de façon fluide pour que de la première à la dernière minute, l’auditeur n’ait pas eu une seule fois l’impression de faire un effort. Qu’il n’ait pas eu l’impression d’avoir dû accompagner l’artiste parce que ce dernier aurait été fébrile à tel ou tel moment. C’est l’artiste qui t’emmène, c’est du relief, des montagnes d’émotions à gravir et à redescendre. Le mot c’est vraiment ça : le relief. La perfection, c’est savoir donner du relief à ce que tu fais.

A : Il faut laisser de la place aux failles ?

N : Absolument ! C’est comme des personnalités. Les personnalités qui me parlent, que ce soit mes amis ou les gens que j’admire, c’est leur façon particulière d’articuler telle ou telle chose. Ça vaut même pour un joueur de diabolo que tu admirerais par exemple. Ça vaut pour quelqu’un dont tu aimes écouter les avis et les arguments, pour la femme ou l’homme que tu vas choisir dans ta vie, ce que tu veux ! C’est cette capacité à avoir toutes ces choses qui vont faire qu’une personne te parlera plus qu’une autre.

« La perfection, c’est savoir donner du relief à ce que tu fais. »

A : Nous avions aussi évoqué ensemble cette culture de l’erreur dans ton processus créatif, c’est à dire laisser la place aux erreurs et aux accidents pour les transformer en pistes créatives.

N : Oui, ça existe encore, bien sûr ! La musique ce n’est que des accidents ! Chez moi, des refrains peuvent être originellement une introduction par exemple. L’erreur en musique, c’est de figer. Plus tu figes, plus tu loupes plein de choses. Moi j’ai eu cette spirale du « toujours mieux », et j’ai cru que ça allait être infini, que je n’en sortirai jamais. Tu finis par interroger tout ce que tu fais en te disant qu’il y a toujours une meilleure idée possible qui va venir et ça devient une quête de l’infini. Tu n’avances plus. Ce qu’il faut c’est avoir un axe autour duquel articuler les choses. Quand je fais un morceau, j’avance mètre par mètre. Par exemple, je ne me lève jamais un matin en ayant une idée de thème. Des fois, tu écris au hasard, tu ne sais même pas de quoi tu parles, et tu finis par regarder ce que tu écris et tu découvres qu’il y a des mots clefs qui reviennent, se répondent. C’est au fur et à mesure que tu comprends que tu es en train de parler de quelque chose, qu’il y a un sentiment ou un sujet qui émerge. Je ne fonctionne que comme ça et je pense que nous sommes nombreux à fonctionner ainsi. Je ne sais jamais de quoi je parle jusqu’au moment où c’est fini. C’est là où je me dis : « ah oui, il y a un thème ! »

A : Et sur Hors-série tu parles de quoi selon toi ?

Gros Mo : De névroses ! [Rire général]

N : Même pas ! [Rires] La forme n’est pas lourde en tous cas. En fait j’ai allégé plein de choses. « Stress » par exemple, c’est un morceau où je parle de quelque chose qui peut me pourrir la vie, puisque je suis d’un naturel assez anxieux, que je recherche des certitudes qui n’existent pas. Mais la forme du morceau est plutôt fun, auto-tunée, ce n’est pas un morceau noir. [Il repose les premières mesures du morceau] C’est ma façon à moi de traduire des sujets hyper sérieux qui me pourrissent la vie. C’est exorciser d’une certaine manière, et pour ça, je crois que le groove est le meilleur moyen de faire le travail, de dédramatiser aussi. Ça dit de moi ce que je recherche peut-être. On court tous après quelque chose non ? Même toi dans le journalisme, tu cours après une certaine exigence et une reconnaissance de cette exigence, quelque chose de noble. Je ne parle pas d’argent ou de célébrité, mais de cette ambition assez noble de retrouver quelque chose qu’on défend, qu’on recherche. « Saiyan » j’aime bien le côté gothique du morceau. Il a été écrit un peu en impro, je posais deux phrases en impro, puis j’en rajoutais une derrière, etc. Je crois que je n’ai jamais faits de morceaux aussi spontanés. On a mis quatre jours à faire le EP. « Demain » je l’aime bien aussi, son atmosphère.

A : Ce titre a un côté presque jazzy !

N : J’adore William Sheller. « Pourquoi les gens qui s’aiment sont-ils toujours un peu les mêmes. » [Paroles de la chanson « Un Homme heureux » de William Sheller, NDLR] Je voulais faire un piano voix qui ne soit pas trop gospel, ni trop ridicule comme des chanteurs de R n’B peuvent parfois le faire.

A : Tu connais Terez Montcalm ?

N : Non

A : C’est une chanteuse de jazz, et dans le côté éraillé de la voix, mais aussi l’élocution, je vous trouve cousins.

N : Ah je vais noter ça !

A : Chercher la limite de sa voix. Le côté un peu découpé et très prononcé aussi dans l’élocution, faussement hachuré avec une grande musicalité, cette notion de grimaces verbales encore.

N : Sur le moment c’est une inspiration qui vient, une mélodie et je me lance parce que dans ma tête ça sonne comme ça ! Je ne cherche pas forcément la forme, tu fais avec ta voix et les limites qu’elle t’impose. Dès que ça craque, tu souffles un peu, tu mets de l’air. Tu essaies de ne pas trop te déshabiller non plus pour ne pas tomber dans la limite très fine qui peut te faire basculer vers le ridicule. Mais tu essaies de montrer un peu quelques parties pour qu’on se dise c’est intéressant. C’est cette notion de justesse qui est difficile. Je connais beaucoup d’artistes très doués qui ne sont pas assez justes. Ce n’est pas une question de justesse technique. Ce sont des bons rappeurs, des bons chanteurs. Mais il leur manque un petit peu de justesse pour être totalement touchant ou émouvant. Il faut cristalliser les choses et j’ai cette grande peur dans ma vie de ne pas être assez juste.

A : C’est vrai que tu as passé beaucoup de temps en studio avec d’autres artistes pour les aider, les conseiller ?

N : Oui mais pas pour les conseiller, plutôt pour rassurer leurs névroses. [Rires] « Moi j’aime bien, laisse ! » Tu passes ton temps à dire ça aux gens.

A : Et ça, personne n’a su te le dire à toi ? 

N : Si ! [Souriant] Je me souviendrai toujours de Nekfeu qui est venu au studio pour enregistrer chez En’zoo deux trois morceaux de son album. J’étais fou ! [Rires] Avec le recul, je comprends ce qu’il me disait, mais ça me rendait fou sur le moment. Je lui faisais écouter des sons que j’avais posés avec huit barres par-ci que j’aimais bien, mais aussi remplis des passages que je n’aimais pas, des phrases, des mots où l’articulation ne me convenaient pas. Quand je lui fais écouter, les moments où j’aime ce que j’ai fait, je ne dis rien. Mais les moments où je n’aime pas ce que j’ai fait, là je surgis : « tu vois là, ce moment, ça va pas ! » Je l’empêchais d’écouter en fait. À un moment il m’a regardé et m’a dit : « ça j’aime bien, ça aussi, et ça aussi, et encore ça aussi. Fais ce que t’as à faire et envoie dès que t’aimes bien. » Il s’était rendu compte que j’étais dans un délire de remises en question infinies. L’observer en studio m’a décomplexé. Il était à la bourre sur plein de trucs, il avait son film dans la région de Perpignan en même temps, et il avait « Squa » à enregistrer. Il avait son iPhone avec le texte dispersé dessus, sur plusieurs notes distinctes. Il s’est mis devant le micro et a dit : « vas-y allume », puis il s’est mis à rapper. [Imitant le flow de Nekfeu en yaourt] Bam, il pose ses huit premières barres. [Imitant à nouveau le flow de Nekfeu en yaourt] Il repose quatre barres qui sont mémorisées ailleurs sur son téléphone. Et il enchaîne comme ça, c’était naturel, il y avait très peu de retouches à faire. Et à la fin quand on a mis play j’ai dit : « il est chaud le morceau ! » [Rires] Tu ne peux pas commencer, commenter, annuler, réessayer, parler par-dessus, ce n’est pas possible et pourtant c’est ce que je faisais. Depuis 2015 j’ai appris à arrêter ça. Je fais mes morceaux, c’est de l’impro ou pas, mais on va au bout et on stocke le morceau. Si on ne le retient pas, ce n’est pas grave. Il existe, il est fini ! Et surtout, comme il est fini, on sait au moins pour quelles raisons on ne le retient pas. Avant aussi on savait pourquoi on ne retenait pas tel ou tel morceau : parce qu’il n’était jamais fini ! [Rires] Quels que soient ses qualités ou ses défauts, on ne pouvait pas retenir le morceau puisqu’on n’avait pas été au bout. On pouvait juste dire : « Ah ! Oui peut-être que… » Que veux-tu faire dans la vie avec des cris d’hésitation et des peut-être ? Gros Mo m’a aussi beaucoup appris.

A : Surtout que mine de rien il a été assez productif !

N : complètement et pourtant c’est un branleur ! Il passe une fois par semaine quatre heures en studio et en deux mois il te sort un album. [Il se tourne vers Gros Mo] Comment tu fais gros ? Tu passes une demi-journée par semaine et en deux mois tu sors un album ! [Le désignant] Il passe quatre heures une fois par semaine, je le sais je suis là ! Voir ça, ça m’a décomplexé. Le mec arrive, il te dit met une prod, il écrit, te sort tout ce qui lui passe par la tête, le pose et finit tout en disant à la fin de chaque morceau : « vas-y, garde ça au chaud. »

A : Le rap français est très productif aujourd’hui…

N : [Il coupe] Trop !

A : Continue s’il te plaît.

N : « Trop » n’est peut-être pas le meilleur mot, car quand tu as le vent en poupe, que tu n’as peut-être que deux ans de ta vie pour en profiter alors que des gens te disent déjà « vite, tu vas bientôt mourir d’une leucémie artistique », je comprends que tu aies cette frayeur et que tu sortes six albums en trois ans. Pour moi, tout ça correspond à des personnalités. Mais moi, je sais que je me vois sur scène à soixante-cinq ans en train de jouer des congas dans un groupe de petits vieux avec peut-être Gros Mo et En’zoo à mes côtés. Je sais qu’on y sera. Mais quand je disais « trop », c’est que je pense qu’il faut être capable de se renouveler. Il ne faut pas manger plus que de raison par peur de crever de faim. La musique c’est un truc sur le long terme, c’est ma vision des choses en tous cas. Je pourrai être plus productif, c’est vrai et je compte l’être d’ailleurs. Mais c’est clair que je ne pourrai pas faire six albums en deux ans, c’est même sûr et certain. J’ai besoin de me remettre de ce que je produis. J’ai besoin d’apprendre. J’ai besoin de tout annuler pour tout recommencer.

« Il ne faut pas manger plus que de raison par peur de crever de faim.  »

A : J’ai eu peur d’un truc à un moment en ne te voyant plus qu’en featuring et souvent pour faire des refrains, c’est que tu deviennes un nouveau Taïro. C’est injuste pour lui d’ailleurs de dire cela car il a aussi ses projets solos. Mais j’ai vraiment craint que tu deviennes uniquement le mec qui avait une voix et un style qu’il fallait inviter sur les refrains, comme Tairo l’était dans les années 2000.

N : J’aime beaucoup faire ça, mais je n’ai pas envie de devenir ça effectivement. Je ne veux pas m’enfermer dans un registre et d’ailleurs, je n’ai jamais fait la même chose. Avoir multiplié quelques featurings et refrains, c’est le fruit du hasard en vrai, parce que j’ai des potes qui vendent des double disques de platine et qui m’appellent pour poser. Je remercierai toujours ces gens pour leur bienveillance. Nekfeu qui m’invite sur ses deux albums, c’est quelqu’un qui me pousse. Tous ces gens sont bienveillants, et en plus, grâce à eux j’ai pu vivre un peu de la SACEM et donc ne pas trop me speeder sur mes morceaux. [Sourire]

A : C’est d’ailleurs une force de toute cette équipe dont tu fais plutôt partie : ce soutien mutuel et cette bienveillance entre vous.

N : Bien sûr et on s’aime vraiment. Déjà parce qu’on se reconnaît. Il y a plein de gens que j’écoute aujourd’hui et que j’aime artistiquement mais pour lesquels je n’ai pas le quart du constat humain et artistique que je fais sur un Alpha, un Jazzy, un Nekfeu, un Deen, un Gros Mo et d’autres. Je cerne les détails chez ces gens là. Ce n’est pas une question de faire une hiérarchie. La seule hiérarchie que je fais dans la musique, c’est ce qui me touche et ce qui ne me touche pas. On a un respect mutuel entre nous, on sait pourquoi on fait ça et je pense qu’on le fait pour les bonnes raisons. Je pense qu’on ne crèvera pas du manque de succès si ça arrive, aussi bien que je pense qu’on ne crèvera pas du sur-succès si ça arrive. Ça ne sera pas ça nos démons. Nos démons ce sera nous-mêmes. On parle la même langue au sein de ce groupe de personnes, même si musicalement on change. Moi par exemple, musicalement, je me suis éloigné de plein de trucs. Alpha, son projet, il y a des fulgurances qui me toucheront toujours. Il a des choix artistiques qui sont les siens, moi j’ai les miens. Je veux faire des chansons, je ne veux plus faire de morceaux. Je veux que quand on écoute ma musique, on entende une chanson. Mais les performances artistiques d’Alpha Wann, toute la vie les gens s’en rappelleront. Alors que tu as des gens qui vendent trois cent mille exemplaires et qui cinq ans plus tard ne sont plus ancrés dans rien. Ils n’auront pas marqué un genre, un style, une époque. Les X-Men n’ont peut-être pas pu s’acheter des châteaux, mais ils font partie de l’histoire du rap français. Alpha en fera partie. Je trouve ça sublime d’avoir ce privilège. En plus, Alpha n’en est qu’au début. C’est quelqu’un de très curieux musicalement, il a encore du temps pour marquer encore une fois le rap français.

A : Lui aussi est capable de ne rien sortir pendant trois ou quatre ans.

N : Il en a rien à foutre ! C’est quelqu’un qui est capable de supprimer des couplets de Nekfeu de son album parce qu’il considère que c’est hors sujet par rapport au reste du morceau. C’est rigolo, c’est beau même ! Et tu vois Nekfeu sur Twitter qui en rigole. Ce genre de choses prouve que tous ces gens dont on parle font de la musique pour les bonnes raisons.

A : Ce côté chanson si on te dit que ça peut aussi être de la pop…

N : Ça ne me dérange pas ! Je ne voulais pas faire un album de pop, mais il y a une part de pop dans ma musique, oui. Comme sur le prochain album, il y aura une part de trap par exemple. Je vais bientôt sortir un morceau sur le quartier gitan de Perpignan et c’est de la trap latino. C’est blindé d’Auto-Tune, ça n’a rien à voir avec Ailleurs, je n’ai pas forcé pour le faire, c’est sorti naturellement… Je suis moi-même en fait, je ne cherche plus à plaire à X ou Y. Je ne cherche plus à intellectualiser la musique. Je ne veux plus de ces adjectifs comme « pointu » ou « qualitatif » qui cannibalisent. Même le truc de « artiste ultra musical », non ! Je veux réunir plein d’adjectifs mais ne pas me faire cannibaliser par l’un d’entre eux. Moi parfois la mono-musique, basée sur une boucle ou une ritournelle, j’adore. J’ai grandi dans la musique arabe ou pendant six minutes c’est une répétition d’un thème dans lequel tu as six minutes pour trouver les détails et les variantes. La musique te met dans un état et c’est ça qui compte. Je suis plus moi-même qu’à l’époque d’Ailleurs où j’étais le bon élève du rap. Attention, j’adorais ça. C’est le milieu qui m’a permis d’exister et inconsciemment je pense que je me sentais redevable. Mais aujourd’hui, je suis un acteur de ce milieu, je ne me pose plus la question de ce que je dois à qui. Quand on me demande ce que je fais, je dis du rap, même si tu entends du chant. [Il repose quelques phases de « Des heures » sans les chanter] C’est du rap ! [Il imite un chanteur lyrique] On n’est pas dans ça. « Des heures » c’est un morceau de rap, avec une guitare et du chant, mais c’est du rap. J’aime bien utiliser le mot « rap » parce que des fois on essaie de me l’enlever. J’ai des intervieweurs qui me disent : « avant vous faisiez du rap puis vous avez sorti « Des Heures ». » Non ! Avant je faisais du rap et j’ai sorti un morceau de rap qui s’appelle « Des Heures » ! J’appuie moins, mais au final j’apprends à jouer avec le ballon en le caressant, d’avoir des trajectoires de dingue plutôt que des frappes surpuissantes qui vont tout droit. Plus souple, plus volant, plus léger, mais tout aussi efficace quand il s’agit de finir au fond des filets. C’est ça l’idée : le toucher ! Voilà, j’ai enfin réussi à le formuler : j’ai changé ma façon de toucher la musique.


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