Kool Shen
Interview

Kool Shen

Figure historique du rap français, auteur d’un premier album solo intitulé « Dernier Round » et sorti sur son label IV My People, Kool Shen revient sur son parcours, son investissement dans le rap et sa structure. Il se livre avec simplicité, assumant les critiques de la nouvelle et l’ancienne génération sans oublier de rafraîchir les mémoires.

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Abcdr : Après plus de 20 années passées dans le rap, comment juges-tu son évolution en France et quel regard portes-tu sur son état actuel ?

Kool Shen : Il y a une quinzaine d’années deux disques de rap sortaient par an, et encore si c’est pas deux tous les deux ans. Aujourd’hui, il y a entre 50 et 80 albums qui doivent sortir par an. Les gens rappent mieux que ce qu’on pouvait faire il y a une quinzaine d’années, les productions sonnent aussi beaucoup mieux. C’était logique vu qu’on avait de grosses lacunes dans de nombreux paramètres. Donc voilà, je considère que si on prend l’état général des choses, il faut reconnaître que cela a avancé. Aujourd’hui il y a des diffuseurs, des radio black list, réparties ici et là, il y a quinze ans il n’y en avait pas. On trouve aussi toutes sortes de producteurs indépendants et ils sont de plus en plus nombreux, et des gens qui s’allient avec des maisons de disques. Après que la musique soit récupérée et faite pour le plus grand nombre et donc forcément édulcorée, soit. Dans l’ensemble, je trouve que le truc est positif.

A : Partant de ce principe oui, après le discours privilégié la plupart du temps tend plutôt à insister sur la mort du Hip-Hop…

K : En fait, c’est pour ça que je tiens le discours inverse. Les gens passent du blanc au noir, sans juste milieu, en disant qu’il y a cinq ans tout le monde vendait 300 000 albums. Mais c’était pas le cas. Qui vendait 300 000 il y a cinq ans ? Sniper a bien vendu. Matt aussi…oui…c’est plus R&B mais là tu peux toucher d’autres gens. Arsenïk leur premier album, Quelques gouttes suffisent avait bien marché, le single avec Doc Gynéco avait bien poussé l’album. Un groupe comme Sniper aujourd’hui vend environ 400 000 albums. C’est peut-être pas le groupe le plus rap machin mais ils font du pe-ra. Techniquement ce ne sont pas les plus forts, les textes ce ne sont pas les plus forts mais qui peut se prétendre le plus fort ? Donc non, tout ne va pas archi-mal. Demain l’album de Booba va sortir, il est bien médiatisé et il va en vendre des disques. Voilà, moi je me fais volontairement l’avocat du diable parce qu’évidemment plein de choses ne vont pas mais tout le monde dit « ça ne vend plus, y’a que de la merde… » alors qu’à mon avis c’est faux.

« On aurait été bien bête de ne pas vivre les choses avec passion. »

A : C’est ton premier album solo et ce Dernier round laisse à penser que cet opus constitue pour toi une dernière expérience. Considères-tu qu’il existe un âge limite pour rapper ?

K : ‘Dernier round’ c’est le titre d’un morceau avec Oxmo Puccino où on dit qu’il vaut mieux vivre les choses à fond, au jour le jour, en essayant de profiter au maximum de l’instant présent. On ne sait pas de quoi sera fait demain. Si on coupe la lumière demain matin je pense qu’on aurait été bien bête de ne pas vivre les choses avec passion. J’estime que cet état d’esprit là résume bien mon album, et notamment le morceau ‘Un ange dans le ciel’. Après pour ce qui est de la connotation « fin de carrière », il est clair que je suis plus prêt de la fin que du début. Mais l’album ne porte pas ce titre pour cette raison.

A : Tu étais producteur exécutif sur plusieurs albums, notamment les premiers longs formats de Busta Flex et Zoxea A mon tour d’briller, qu’est-ce que cette expérience t’a apporté ?

K : Je pense que c’est avant tout un ensemble de choses plus qu’un point précis. En fait ce rôle de producteur exécutif, je l’occupais déjà beaucoup avec NTM. J’ai continué avec Busta et Zoxea où là tu apportes plus ton avis sur le fond, je l’avais fait avec Busta, que sur la forme. Après pour un mec comme Zoxea tu n’as rien à dire, tu t’assoies et tu dis « elle est bonne« . Le truc en fait c’est que tu vas ramener avant tout des idées, des conseils, des discussions. Tu fais tout ça pour que l’ensemble soit le mieux possible.

A : Il n’y a pas un moment où tu as voulu t’investir dans la production ? En regardant le livret de « 1993…J’appuie sur la gâchette » tu es crédité dans les productions, avec Tahar à l’époque, tu as complètement arrêté après ?

K : Après je me suis mis à la prod’ au mois d’août 1994. J’ai du faire une quarantaine de productions en 22 jours. J’avais rien à faire alors le temps du mois d’août j’ai branché les bécanes chez moi. J’ai acheté un SP 1200, un S 3000…après j’arrivais plus à dormir, je calais des charleys jusqu’à 8 heures du matin ! [rires] Je me suis alors dit soit tu fais ça, soit tu fais du rap. Les deux ce serait pas possible. J’ai pris l’option de continuer à rapper. En plus j’avais dans mon entourage des gens qui faisaient du son plutôt bien, donc bon…

A : Comment tu te situes par rapport à la nouvelle génération et aux critiques assez récentes qui ont pu être faites à l’égard de NTM ? Évoquant ce sujet, tu dis même dans ton album, sur ‘Qui suis-je ?’ « J’aime qu’on me déteste, c’est mon carburant et aujourd’hui je suis servi vu que la liste est épaisse »…

K : Oui ben écoute il y a des gens qui ont envie de réagir par rapport à un groupe. Très bien, qu’est-ce que tu veux je te dise ? Comment je dis sur ‘On a enfoncé des portes’ « …Crache ta haine vas-y jacte donc… ». Voilà, fais plutôt au lieu de parler. Le parcours il a été long et je le dis dans ce texte. Mais aujourd’hui si tu me demandais sur qu’il y faudrait miser pour tenir la baraque, j’aurai misé sur nous. Voilà. Après on n’a pas été parfait tout ça, soit…

A : C’est peut-être aussi une question d’époque et de génération…

K : …Après tu as des gens qui viennent critiquer et qui ne sont pas jeunes non plus. Jean Gab’1 c’est un mec qui était de la tournée NTM en 1998 puisque Doeen’ Damage assurait la sécurité de Joey. A cette époque là il disait rien. C’était en 1998 et depuis on a rien fait, alors qu’est-ce que tu critiques, je comprends pas bien là…

A : Bon ce morceau c’était aussi une façon de se faire connaître quand on a pas de passé musical conséquent…

K : Oui et la plupart du temps, les critiques sont plus adressées par des gens sans visages, ce sont des propos qu’on me rapporte où qui sont tenus sur Internet.

A : Un discours récurrent dans le rap français, c’est justement de dire qu’on écoute pas de rap français. Apparemment toi tu en écoutes, d’ailleurs plus simplement tu écoutes quoi en ce moment ?

K : Non en fait j’écoute très peu de rap français. En rap, j’écoute des trucs ricains plus anciens, mais aussi des choses récentes comme Beanie Sigel, Obie Trice. J’aime bien ce que fait Kanye West aussi, même des trucs plus gros comme Jay-Z ou Eminem. C’est fort, tu sens qu’il y a du travail derrière.

« Oxmo a appelé au bureau pendant que j’appelais son manager. Lui m’appelait pour être sur son nouvel album et moi je l’appelais pour qu’il soit sur le mien.  »

A : Pour revenir à ton album, j’étais étonné de voir que le premier extrait ‘Qui suis-je ?’ était basé sur exactement le même sample qu’un morceau de Rocca, ‘R.A.P’, qui figurait sur son deuxième opus, (Elevacíon). Qu’est-ce qui s’est passé exactement ? Vous ne connaissiez pas le morceau ? 

K : En fait ce qui c’est passé exactement c’est que j’ai enregistré le morceau en octobre et en novembre un pote à moi rentre dans le studio. Mon morceau passait et il me dit : « Attends, Rocca il a pris ce sample« . « Allez vas-te gratter, va écouter Rocca« … « Non mais je te jure, c’est le même sample« . Alors on a demandé à Madizm de capter le morceau sur Internet. 15 minutes après il rappelle et il nous dit « C’est le même ple-sam ! » [rires] Bon après j’avais le choix, j’aurais pu encore changer, reprendre un autre instru…

A : …Non mais la boucle tue…D’ailleurs dans le DVD tu dis que s’il y a un morceau où en sortant du studio tu te disais que s’il y avait un morceau dont tu étais tout de suite très content c’était celui-là, ‘Qui suis-je ?’. Textuellement, j’imagine que c’est un des morceaux qui a été le plus dur à écrire…

K : Non en fait c’est l’un des morceaux que j’ai écrit le plus rapidement, en deux jours il était terminé.

A : Est-ce que tu considères que tu aurais pu sortir cet album solo alors que NTM existait toujours ?

K : Clairement non. On le disait dans les interviews, tant que nous on fait notre truc on ne voit pas l’intérêt de mener une carrière solo. Peut-être qu’on se sentait plus fort à deux aussi, tout simplement. Et on faisait même des morceaux solos à l’intérieur des albums de NTM. Il y avait une liberté pour le faire. Mais bon avec Joey on se mettait autour d’une table en disant « T’as écrit des trucs là ? » « Ouais vas-y mate le refrain »… « Ouais ça défonce, bouge pas j’arrive… » Et voilà 99,9% des fois on fonctionnait comme ça.

A : Comment s’est fait le choix des invités sur ton album solo ? 

K : Oxmo m’avait déjà demandé d’être sur son deuxième album, L’amour est mort. J’avais pas pu le faire et ça m’avait frustré. Là, il a appelé au bureau pendant que j’appelais son manager. Lui m’appelait pour être sur son nouvel album et moi je l’appelais pour qu’il soit sur le mien. Donc voilà, échange de bons procédés on l’a fait. Ox’, je l’avais rencontré pour la première fois lorsqu’il avait fait un titre avec Busta Flex sur son premier album (‘Esprit Mafieux’). On avait aussi fait un concert en commun en Cote d’Ivoire, à Abidjan, en 1999. Ca c’était bien passé, mais sans plus. Là ça a un peu changé, on est plus proches.

Zoxea, normal, sans surprise. Il a réalisé ‘Un ange dans le ciel’.

Nano et Tony, les deux gitans qui font le refrain de ‘Oh no’, ce sont des potes d’un ami. Ils avaient jamais chanté dans un micro.

Big Ali. En fait, l’instru de ‘Two shouts IV MY People’ était déjà dans IV My People Zone sous la forme d’un interlude. L’interlude était scratchée avec des phases en ricain, on avait l’impression qu’un cain-ri était en train d’ambiancer le machin. A chaque fois que j’entendais l’interlude passer, je me disais qu’il y avait quelque chose à faire à partir de ça et que le morceau était trop court. Tu l’écoutais, tu avais envie que le morceau dure plus longtemps, que d’autres phases soient scratchées. Big Ali, j’avais entendu ce qu’il faisait avec LBR, il avait une voix exactement comme je voulais et en plus il traînait en France, donc voilà…

A : Pourquoi ne pas avoir privilégié d’avantage les rappeurs de ton label ?

K : Je ne voulais pas faire un album IV My People avec toujours les même gars, les même voix. Non, je voulais vraiment que ce soit mon album solo, et pas autre chose.

A : Sur ‘Bombe H’ tu parles du boycott des médias, plus particulièrement de la presse spécialisée, le « nous » utilisé est ambigu. Il fait référence à IV My People ou au rap français plus généralement ?

K : Quand je suis pas joué à Couvre Feu, à B.O.S.S, à Générations on me dit que je suis un indépendant de luxe. J’ai envie de dire à ces gens que je fais du rap seul, je suis en distribution pas en licence. Alors quand toi Générations tu dis dans Lundi Investigation que Laurent Bouneau de Skyrock s’est fait acheter par les majors alors que Skyrock n’a jamais demandé de prendre des pubs pour diffuser mes titres, alors que toi, Générations, tu as téléphoné à mon bureau en me disant « si tu veux que Sérum passe il va falloir que tu prennes de la pub« … Voilà donc ce titre il est adressé à ces gens là.

A : Toujours à propos de la presse spécialisée, tu dis « Quand tu lis les chroniques de rap français t’as mal ». Tu trouves cette presse trop lèche cul ou simplement ignorante ?

K : En fait c’est un mélange des deux. Moi, comme on me dit que l’album de Jean Gab’1 c’est sûrement l’un des meilleurs albums de rap français de l’année. Là j’ai du mal avec la définition du rap. Je me dis qu’on ne doit pas aimer le rap pour les même raisons. Ça, je vais te dire je trouve ça lamentable. J’ai pris cet exemple mais il y en a d’autres.

A : Qu’est-ce que tu penses de la disparition de magazines historiques comme l’Affiche ou Get Busy, qui étaient peut-être critiqués à l’époque mais étaient bien mieux que ce qu’il reste aujourd’hui.

K : Ah c’était le bon temps l’époque, pour les disques, les magazines…. Moi j’ai jamais été fan de l’Affiche donc je peux pas te dire. Après il y avait sûrement à cette époque des gens plus investis et peut-être qu’il y avait moins de rapport avec le commerce. Oui, après moi j’aimerais comme toi que les magazines soient biens.

A : Ton premier album se présente sous la forme d’un DVD Plus, avec une face audio classique et une face DVD. Qu’est-ce qui t’a poussé à sortir un disque sous un tel format ?

K : Le simple fait que ce soit possible. Là les gens de Digital Valley sont venus en m’expliquant ce qu’il était désormais possible de faire. Les majors avaient peur d’utiliser ce procédé, craignant que ce format soit rejeté par le public. Après ils sont pas venus parce que je rappe bien ou mal, ça j’en suis bien conscient. C’est venu aux oreilles de gens qui bossent chez moi. Pour le même prix tu peux avoir sur un même disque du son et de l’image, c’est pas négligeable pour le consommateur. Moi, je trouve que les disques sont trop chers, la TVA devrait être à 5,5% et pas à 20%. Alors quand on peut se permettre d’ajouter des choses pour le même prix, pourquoi s’en priver ?

« Moi, comme on me dit que l’album de Jean Gab’1 c’est sûrement l’un des meilleurs albums de rap français de l’année. Là j’ai du mal avec la définition du rap. Je me dis qu’on ne doit pas aimer le rap pour les même raisons. »

A : En même temps on se disait que développer un tel support, c’était enterrer un peu plus le vinyl, support historique du Hip-Hop ?

K : Je ne pense pas. Celui qui achète du vinyl c’est parce qu’il aime le support, qu’il a une passion pour le vinyl ou qu’il en a une utilité particulière. Ce mec là il achètera pas plus un CD/DVD si son plaisir c’est d’avoir du vinyl. Le fait d’avoir des images en plus il va s’en battre…

A : Le clip de ‘Qui suis-je ?’ s’apparente à un vrai court-métrage. A mon sens il rentre dans la lignée des ‘J’appuie sur la gâchette’ ou de ce qui avait été fait pour ‘Paris sous les bombes’. Je pensais que c’était plus un trip de Joey Starr vu qu’il avait commencé la réalisation, apparemment non…

K : En fait on a toujours fonctionné comme ça. Pas plus Joey que moi. Même s’il avait déjà réalisé des trucs, moi j’avais fait le Nas/NTM. On s’est toujours investi dans l’image, discutant avec les mecs pour qu’ils nous ramènent les plans, pour tout comprendre. Je sais que si je n’étais pas venu au montage de ‘Qui suis-je ?’ il aurait été loin de ressembler à ce qu’il est aujourd’hui. Ça peut paraître prétentieux de dire ça mais c’est mon univers. J’ai une idée plus approfondie que quiconque de ce dont j’ai envie au final. En plus, l’image est très en rapport avec la musique. Pour moi, les changements de plans sur les caisses ou sur les pieds c’est très important dans un clip. Je ne pouvais pas rater une minute du montage. Ça m’intéresse tout simplement. Si c’était pas le cas je partirais.

A : Que penses-tu du déclin annoncé des majors comme on a pu l’annoncer, sans un certain catastrophisme ces dernières semaines ?

K : Aujourd’hui quand tu regardes les chiffres tu vois que les plus grosses ventes sont toujours plus ou moins au même niveau. Le marché du single c’est un peu cassé la gueule. Le téléchargement, oui, pose problème et à un moment il va falloir trouver une solution. Enfin elles ont dit qu’elles allaient fermer les majors ? Non donc bon…

A : Finalement, tu ne penses pas que ce déclin des majors, si déclin il y a, peut être favorable au rap dans le sens où il inciterait à un retour à une indépendance artistique ?

K : …oui, sauf si les radios deviennent payantes comme cela peut-être le cas aux États-Unis. Dans un contexte comme ça, tu te rends compte que ton indépendance connaît rapidement ses limites. Enfin, il faut savoir que dans la musique on a pas ramené un bilan positif depuis 4 ans…

A : ….Quand on voit le succès de Mauvais oeil et Temps Mort on se dit tout de même que l’indépendance peut constituer une véritable alternative permettant de vraies réussites.

K : Oui les deux albums que tu as cité sont sortis via la même structure et constituent une exception, de l’ordre de 1 pour 1 000. Alors est-ce que un pour mille c’est une règle permettant de dire que c’est réalisable je ne sais pas…

A : Après c’est vrai qu’il y avait une grosse attente derrière le premier album de Lunatic, et un gros vécu, comme pour ton album solo…

K : Oui, après la réalité c’est que c’est très dur d’être en indépendant quand tu ne sors pas ces deux albums. Ces albums ce sont des cas d’écoles. Si toute la France rappe aujourd’hui comme Booba c’est pas pour rien.

A : Tu as eu des retours en terme de vente sur ton album ?

K : Oui on est disque d’or depuis hier, 100 000 albums vendus. J’espère qu’on atteindra les 200 000 albums.

A : Tu as des concerts de prévu pour défendre ton album ?

K : Oui, un premier le 22 juin à l’Olympia et une tournée à la rentrée, de septembre à octobre. Je serai accompagné de Zoxea, Serum et Toy. La répartition dans le concert, ça va être 75% moi et 25% entre Serum, Zoxea et Toy. On va tourner un peu sur la scène et c’est bien parce que tenir 1 heure et demie quand t’es le seul MC…

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