Kiff No Beat, un super groupe pour écrire l’histoire du rap ivoire
Interview

Kiff No Beat, un super groupe pour écrire l’histoire du rap ivoire

Depuis la sortie de leur titre « Tu es dans pain » en 2014, les Kiff No Beat ont accroché la Côte d’Ivoire sur la mappemonde du rap jeu. Ils sont devenus l’un des groupes les plus populaires de l’Afrique de l’Ouest, à la tête d’une armée qui reprend avec ferveur chacune de leurs expressions.

« Sauront jamais ce qui se passe dans le 13. » Cette phrase énigmatique se répète au rythme des chansons, des vidéos et des publications sur les réseaux sociaux des Kiff No Beat, étoile montante du rap francophone. C’est comme si cette ligne accrochée à ce chiffre, sorte de totem magique, arrivait pour mieux nous le rappeler : les Kiff No Beat sont venus pour créer un empire. Mais plus qu’une histoire de cool kids qui s’amusent à repenser les références ou la reconnaissance culturelle au gré de leurs projets – le cubisme de Braque et Picasso, la plus célèbre des proxénètes Madame Claude, le « Papa National » François Louga ou même le dab – L’aventure des Kiff No Beat est celle d’un groupe qui a réussi à relancer le rap dans un pays où le coupé-décalé régnait en maître incontesté depuis de nombreuses années. Et aujourd’hui, les cinq loups portent en eux le secret le mieux garder du rap ivoirien. Kiff No Beat, un groupe pour écrire l’histoire. Récit en cinq parties, avec les témoignages de Didi B, Elow’n et El Jay, membres du groupe ainsi que Shadocris, le producteur qui a signé une bonne partie de leurs titres.

Kiff No Beat, la naissance d’un super groupe Au commencement

Elow’n : Avec Black K et Didi, on a toujours été des kickeurs. Bien avant Kiff No Beat, on faisait tous les trois partie du même groupe, KNB. On rappait au quartier, on enregistrait des titres pour les faire écouter aux potes. Je me rappelle encore, on les écoutait en boucle alors que franchement, avec le recul ce n’était vraiment pas bon. À cette époque on squattait aussi les sound systems du quartier Riviera 2 tous les vendredis.

Didi B : Ça c’était vers 2009. Le rap était un peu éteint au pays donc les vieux pères  organisaient des sound systems pour relever le mouvement. Il n’y avait pas vraiment de noms connus, c’était plus des gens de l’underground. Des manageurs, beatmakers, organisateurs de spectacles. Mais la musique qui marchait vraiment à cette époque c’était le coupé-décalé donc ça n’a pas duré.

Elow’n : Plus ou moins à la même époque, on a rencontré El Jay et Joochar grâce à Didi. Ils avaient déjà leur groupe, les Jekboyz et ils étaient plus dans le R’n’B, ragga, dancehall. Dès notre première fois ensemble en studio, on a enregistré un remix du titre de Lil Wayne, « Roger That ». Et très vite on a compris : si on ne formait qu’un seul et même groupe, on allait être plus forts. On est devenus Kiff No Beat.

Didi B : On avait rencontré la Sexion d’Assaut quand ils étaient venus. À cette période, ils nous inspiraient beaucoup.


Trois cents euros pour enregistrer un premier projet À la recherche d’une identité

Didi B : Notre victoire au Faya Flow en 2010 a été le premier événement marquant. Ça n’existe plus aujourd’hui mais c’était le plus grand concours de rap du pays. Ça s’est fait sur un coup de chance. Un jour, un ami m’a appelé pour me dire d’écouter Radio Jam. Ils organisaient un concours de rap et il fallait appeler un numéro pour y participer. On l’a fait, passé notre première audition. Ça se tenait dans une grande salle, le Café de Versailles. L’entrée était payante mais il y avait beaucoup de monde.  Ce qui est assez drôle c’est qu’au premier tour, on est arrivés les derniers. Mais à la fin, on a gagné le concours, un portable et 200 000 CFA [environ 300 euros, NLR]. Avec cet argent, on est allé voir Shadocris : « on te donne les 200 000, le portable aussi. Fais nous des titres, on va se débrouiller avec. » Shado, c’est notre Dr. Dre. Il vient du même quartier que Black K et Elow’n mais c’est un autre rappeur qui nous a linkés. Dès notre première rencontre, on a capté qu’il était trop fort. Il nous a fait écouter ses trucs d’avant et on s’est dit qu’il avait l’esprit américain, ce truc qu’on recherchait.

Eljay : On aurait pu se partager l’argent du concours mais on a préféré investir sur le futur et demander à Shado de nous faire des beats. « Cadeau de Noël », c’était un cadeau qu’on se faisait à nous mais surtout un cadeau qu’on faisait à notre public. [Lorsque El Jay parle de « cadeau pour le public », il fait ici référence à la crise politique que traversait à l’époque le pays, NDLR]

Elow’n : On commençait à avoir nos premiers fans aussi. On se parlait par textos, on les appelait même la nuit. C’était très intéressant, on ne peut plus faire ça aujourd’hui.

 

Shadocris Le sixième membre et le « dirty-décalé »

Shadocris : À cette époque, je n’arrangeais pas que pour les Kiff No Beat. Dans mon pays, quand tu es un arrangeur, tous les artistes viennent vers toi et quatre-vingts pourcent des gars qui débarquaient chez moi étaient des DJs coupé-décalé. Je n’ai pas suivi de cours de musique, donc c’était ma manière à moi d’apprendre.  Il y avait les rappeurs aussi. Ça ne manquait pas ! Depuis, l’époque de Booba… Franchement on doit lui tirer un chapeau général, c’est quelqu’un qui nous beaucoup a inspirés dans les pays francophones. Mais on va dire que le rap, ça ne passait pas dans les médias. Et puis, les rappeurs étaient… comment dire ? Un peu paresseux. Je le voyais, quand ils venaient dans mon studio, ils n’avaient pas l’envie d’aller plus loin. C’était comme s’ils avaient peur d’entamer une vraie carrière. En même temps, avec le coupé-décalé, les gens avaient commencé à perdre espoir : « On ne vend plus de cassettes, on ne vend plus de CDs…comment rentabiliser ? Si c’est pour faire des tournées gratuites, ça ne sert vraiment à rien.»  Mais les Kiff No Beat, ils avaient une vraie vision. Ils ont toujours eu cette envie de devenir des artistes internationaux. C’est ce qui m’a tout suite plu chez eux parce que je vois la musique de la même façon. Avec eux, il n’y a aucune limite, c’est comme si je travaillais avec mes frères. On rit, on se taquine, on bouffe, on sort un peu. C’est un peu un grand n’importe quoi parfois mais il y a toujours cette envie de travailler et d’arriver avec un truc nouveau à chaque fois.

Les premiers vrais succès dans la veine « dirty-décalé » [mélange de rap Dirty South et de coupé-décalé, NDLR] qu’on a fait c’était « Samusement » et « Shooto ». Les Kiff No Beat étaient encore étudiants et on avait lancé ça dans les écoles. Ça avait fait boum direct ! Tout le monde avait ça dans son téléphone, ça passait dans les kermesses, les bals de fin d’année. C’était vraiment les  morceaux des écoles. Un autre groupe aurait certainement fait que des titres comme ça, puisque ça marchait. Mais pour les Kiff No Beat c’était plutôt une façon de taper à la porte, de l’ouvrir pour installer aussi des morceaux plus « rap-rap » comme « Tu es dans pain ». [Bien avant « Samusement » et « Shooto », le tout premier titre dans la veine dirty-décalé des Kiff No Beat est leur « C’était Chaud » en écoute plus haut, NDLR]

« Tu es dans pain » Un titre pour tout changer

Eljay : « Tu es dans le pain », c’est une expression qui veut dire que tu es dans la merde, tu as des problèmes, tu n’as pas d’argent. Un jour Didi était en studio avec Shado et, en revenant il nous a dit : « les gars, j’ai fait un nouveau truc avec Shado, je veux que vous écoutiez ça ! » Quand on a écouté la prod. On a tout de suite accroché.

Shadocris : Didi était venu me voir, « Shado, il faut qu’on fasse un son ! » Je rentrais d’une tournée dans les maquis, j’étais fatigué et je voulais aller dormir. Mais Didi insistait : « Allez, on fait ça rapide, c’est vite fait ! » et c’est comme ça qu’il a réussi à me convaincre. J’ai dû faire le beat en 30 minutes. Didi s’est ensuite levé et a dit « je vais poser le refrain ! » Il est passé en cabine et il a commencé à taper « tu es dans le pain, tu es dans le pain ! » Je ne pensais pas que ce titre allait tout péter. En plus ils avaient leur « Pétards d’Ados » qui sortait [Ce titre a été enregistré pour la promotion de l’album mais est absent du tracklisting, NDLR] . Sauf que bizarrement, ils ont fait le clip et là j’ai vu que ça passait sur Trace Urban. « Wouah, les gars ! Qu’est-ce qu’il s’est passé ?»

Didi B : Ça avait fait son effet en France aussi. On avait reçu le soutien de Joke, Youssoupha, Booba et Alonzo. Alonzo, il avait même repris notre morceau. On était vraiment contents. Derrière ça, on avait remixé son titre « La Belle Vie » pour le remercier. « Tu es dans pain » n’était pas parti pour être un single mais ça a cartonné ! C’est par la grâce de Dieu, on ne peut pas expliquer ce qui est divin. Après c’est peut être cette « touche ivoirienne », le fait de rapper en nouchi qui a aidé. Avant quand on rappait, c’était « trop français ». Il fallait qu’on teste autre chose si on voulait que notre musique sorte d’Abidjan et des écoles. Le nouchi c’est notre vocabulaire de tous les jours. Et quand on a fait ça, c’est passé crème. C’était chié comme on dit. Quand on a compris le truc, on a fait « Ça gate coeur. » « Ça gate coeur », ça veut dire que tu es énervé. Ce titre a été notre premier million de vues sur Youtube. Après on a sorti « La Vie de Louga ». Louga, c’est un grand artiste de Côte d’Ivoire qui vivait sans épargner son argent. Ensuite, il y a eu « Gor la Montagne », du nom d’un thug d’ici, un grand palabreur [Tous ces titres sont sortis sur Cubisme, NDLR]. En s’accrochant à ces réalités, qui sont celles de notre pays et plus largement celles de l’Afrique, on s’est rendu compte qu’il était possible d’être rappeur et populaire en Côte d’Ivoire.

Eljay : En fait, ce sont les gens de chez toi qui te valident. Et du coup, ça te propulse sur le devant de la scène. Tu as beaucoup plus de soutien aussi.

Didi B : Avant, le rappeur, pour une prestation on lui donnait des miettes mais aujourd’hui on est considérés.

Cubisme Les soldats du 13 sont en marche

Didi B : Le chiffre 13, c’est un chiffre porte bonheur. C’est tout ce qu’on peut dire… « Sauront jamais ce qui se passe dans le 13 ! »  Il y a cette idée de nouvelle Afrique suprême sinon. Toutes les dynasties se sont construites autour d’un petit cercle fermé. L’Empire romain, l’Empire chinois… Ça part toujours d’un petit peuple.

Sur ce projet on a invité Cassper Nyovest qui vient d’Afrique du Sud et Burna Boy, du Nigéria. Cassper aimait bien notre morceau « Tu es dans pain ». En concert il le balançait et freestylait dessus. On a des amis ivoiriens là-bas qui nous ont prévenus, « le plus grand rappeur du pays fait ça ! » Nos manageurs ont donc essayé de le contacter et comme il aimait bien notre délire, qu’il a une bonne audience là-bas, on a fait un feat. Pour Burna Boy, c’était plus ou moins la même. C’est aussi une stratégie de faire des feats comme ceux là, il faut qu’on arrive à conquérir le territoire petit à petit. Ce n’est pas plus compliqué pour un Ivoirien de sortir du pays avec le rap.

Elow’n : Ce mot, « cubisme », c’était pour montrer la musique ivoirienne au monde entier en s’inspirant plus largement de la musique africaine. Ce mouvement artistique s’est construit sur tout ce qui était africain. J’aime dessiner, je m’intéresse beaucoup à l’art et on a eu cette idée commune. On causait comme ça et j’avais dessiné un truc carré. Les gars m’ont alors demandé ce que c’était et c’est de là que tout est parti. Le cubisme c’est une veille histoire. Les Pablo Picasso, George Braque, ils ne sont plus là. C’est fini ça, on est les cubistes 2.0.

Didi B : Aujourd’hui on a des choses à envier aux Américains, aux Européens, aux Chinois. Dès qu’on pense à l’Afrique, on pense à faire des dons. Donc l’idée c’est vraiment de montrer qu’on est plus que ça. Notre objectif c’est de décrocher un Grammy.


* Ces entretiens ont été réalisé en mai 2015, avril et juin 2016 entre Paris et Abidjan.

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3 commentaires

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  • Belgoto treiz,

    Dans la vie il faut tjrs se battre.vs avez fait ce qui falai swyes tjrs fier d c k vs possede.

  • Belgoto treiz,

    C’est vraiment impecable l’histoire des ki2f

  • grace,

    Même si je sais que vous n’allez pas me répondre juste vous dire que les ivoiriens sont fière de vous …. Bisoud et merci de représenté notre pays la ci