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Chronique

Arm & Tepr
Psaumes

Yotanka - 2016

C’était en 2013. Quelques jours avant la sortie de son précédent disque et conscient des dix ans que venait de traverser Psykick Lyrikah, Arm se dévolait en quelques lignes publiées sur sa page Facebook. Parmi ses mots, il y avait cette phrase : « parfois quand l’orage s’éloigne on se rend compte qu’on lui a volé un peu de sa puissance. » Cet album, c’était le dernier de Psykick Lyrikah, une aventure qui avait commencée par Des lumières sous la pluie, un « petit disque noir » dont l’encre faisait se fondre la ligne d’horizon de la nuit dans l’asphalte des villes.

2016, après une participation à un projet destiné aux planches, Inuk, Arm délesté de Psykick Lyrikah ressort un album. Il le réalise en binôme avec le producteur Tepr, malheureusement trop connu pour ses remixes de Yelle, pas assez pour son travail avec des groupes comme Abstrackt Keal Agram. Tepr est pourtant une machine à beats électroniques dont le pedigree original est loin des productions fruitées. Plutôt une assise lourde accompagnée de pads aux samples quasi industriels et de relances rythmiques pleines d’élan, repoussant un peu le bord du bout du vide. Du baroque avec ses vertiges en quelque sorte, comme ce monumental orgue d’église qui illustre la pochette de ce huit titres. Vingt-huit petites minutes à haute intensité, où, dans le titre éponyme à celui de l’album, Arm déclame que « le temps s’est arrêté pour ceux qui ont levé la tête ». Un peu comme lorsqu’un éclair craque le ciel.

Flash et flashback. Arm ne le savait peut-être pas. Ou peut-être le savait-il, peu importe. Mais lorsque ce jour de novembre 2013, il avait parlé d’orage et de cette puissance qu’on en retient, il en avait dit plus que dans n’importe quelle interview. Il en avait dit plus que n’importe quelle chronique qui avait été consacrée à l’un de ses huit disques. Il avait synthétisé en cette seule phrase la façon dont son rap gonflait ses muscles, était capable de monter en altitude les années passant. Arm était parti Des lumières sous la pluie, un peu comme Prisonnier du ciel. Il est aujourd’hui en plein vol de nuit, comme ces avions qui à trente mille pieds se font foudroyer leur carlingue avant de réapparaître hors des nuages, fluides et pleins d’insolence, en laissant la perturbation derrière eux pour mieux viser l’aube à l’horizon.  Est-ce un hasard si le rappeur Rennais recommande : « crache tes éclairs fissa pour que tu t’en rappelles, dans la grisaille on aura rien à perdre » lors de l’avant-dernier titre de l’album ? On veut croire que sûrement pas, tant la piste suivante, huitième et dernière, est la seule à oser user de voix pitchées, à sortir des nappes tourmentées et des pads ravageurs. « On s’endort dans la ville comme des anges à terre » dit-il dans ce morceau entre aurore et crépuscule.

« Parfois quand l’orage s’éloigne on se rend compte qu’on lui a volé un peu de sa puissance. »

Arm

Horizons, mais cette fois-ci au pluriel. Perspectives également. Mais surtout éléments. L’idiome d’Arm est plus que jamais minéral et atmosphérique, entre ciel et terre, entre pavés et « toit du monde », celui dont il voulait passer au travers avec Iris sur Les courants forts. Aujourd’hui, c’est à son fils qu’il dit de courir sur le ciel. En « traitant la vie comme une reine » en passant. Arm maîtrise cette écriture faite d’aspérités et de lignes d’horizons, où des bouts de phrases ne demandent qu’à être appropriés. Personnification de la ville, pronoms personnels que l’auditeur peut adresser à sa convenance, en faire des messages destinés à lui-même, aux absents, ou encore à ceux qui souffrent. Il y a ici autant de sentences que de libres interprétations, autant de réalités avec lesquelles il faut composer que de visions à réaliser. C’est peut-être aussi pour ça que le MC a toujours refusé d’expliquer ses textes. Probablement parce que passée leur alternance entre vérités et abstractions, ils offrent une possibilité d’appropriation énorme, des grilles de lectures infinies, de celles qu’offrent les défis, sachant que la poésie est un gros, très gros défi. Ici, le rap sera estampillé par ceux qui restent à l’écart mais gardent les yeux ouverts. Quand à ses débuts, Arm faisait sûrement plus parler les murs et la nuit, aujourd’hui, il flirte sûrement plus avec les astres et le feu quasi sacré. D’une vision micro à une vision macro, du lunaire au solaire, avec des messages politisés à lire entre les lignes aussi, et un parcours à transmettre de la part de celui qui six ans auparavant scandait avoir besoin de douter de ses propres appuis. À l’époque, il y avait ce qu’Arm laissait derrière-lui, en référence à son album de 2011. Désormais c’est fait, et c’est l’invitation à défier la (a)pesanteur qui prime. « Chaque fois que tu perdras pied je serais derrière-toi » dit-il à son fils « Sur le ciel ».

Entre funambulisme et lignes de vie, entre main tendue et trajectoires à sublimer seul. C’est donc ainsi que Psaumes décale le papier calque du destin. Avec un usage minimaliste de l’auto-tune quasi-immergé dans les sonorités de Tepr, l’album tord des images, imprime des rimes dans le ciel et regarde ceux qui portent la nuit seuls. La production fond le tout dans une réalité néo-industrielle, composée de beats écrasants, envoyant le hip-hop quelque part entre Philip Glass, Errosmith et Merck Records. Le flow est précis, le timbre de voix joliment rugueux. Chaque syllabe est comme à l’accoutumée bien découpée, et le rap reste asséné au fond des temps, même dans l’ultra-taillé « Tu sais » ou dans le coup droit/revers porté par l’alternance entre nappes de voix et notes de synthé saturées de « L’opposé. » Ces deux titres sont autant de preuves que le flow d’Arm n’est pas tout à fait un monolithe. Quant aux refrains systématiques, aux nombreux ponts, ils s’intercalent dans les breaks instrumentaux de Tepr, avec une dimension presque hypnotique. Comme pour mieux scander à quel point faire des choix permet de mieux mener sa vie, et que la marge n’est pas uniquement celle que l’on croit.

Voilà ce que ceux qui n’ont jamais plongé dans la pluie de néon du Psykick Lyrikah de 2004 découvriront à travers Psaumes. Quant à ceux qui ont suivi Arm depuis ses débuts et la mixtape Lyrikal Teknik (sur laquelle Tepr était déjà présent), ils auront la certitude d’avoir vu Arm grandir. Ce n’est pas une lapalissade, mais plutôt l’histoire d’un rappeur que ses auditeurs ont vu devenir adulte. Trentenaire aujourd’hui, Arm avait raison quand il disait qu’on peut voler de la force à l’orage qui parfois nous foudroie. Comme quoi c’est une hérésie d’avoir peur que le ciel nous tombe sur la tête, surtout quand on veut devenir un homme. Reste à suivre le principal conseil chanté dans ce disque : ne pas écouter ceux qui assoient l’époque. Et essayer de prendre un peu du feu que ces Psaumes ont dans la paume. High Voltage.

Arm & Tepr - Tu sais

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