Fatal Bazooka, et après ?
Enquête

Fatal Bazooka, et après ?

« A une époque où les ventes de disques sont médiocres, notamment dans le hip-hop, une parodie d’album de rap vient d’être certifiée disque d’or en moins d’une semaine, avec quatre singles consécutifs programmés sur les ondes. Qu’est-ce que ça t’inspire et qu’est-ce que ça augure pour la suite ? » Cela ferait un beau sujet au bac de philo. Sauf que la question n’a ici rien d’abstrait.

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Sorti le 28 mai 2007, l’album « T’as vu ? » de Fatal Bazooka est aujourd’hui pilonné sur les ondes et les écrans comme aucun autre album de rap en français ne l’avait été avant lui. Lorsque la parodie prend le pas sur la musique à message, lorsque les maisons de disque, les radios et les télés ouvrent grandes leurs portes à un genre musical auquel elles tournent d’ordinaire ostensiblement le dos, est-ce là le signe avant-coureur d’un certain déclin ou au contraire une sérieuse raison d’espérer ? Petit tour d’horizon en compagnie d’une vingtaine d’observateurs arbitrairement choisis, dont les regards se contredisent parfois et se complètent souvent. Au-delà du strict « cas » Fatal Bazooka, une belle occasion de brosser un portrait en creux de l' »industrie culturelle » française en 2007. Et, en passant, de coller l’oreille contre la poitrine d’une époque paraît-il moribonde.

Rocé Rappeur de Paris

« Quand on choisit comme fond de commerce de faire rire ou peur, au jeu du spectacle et de la caricature il y a meilleur et plus expérimenté que la plupart des rappeurs. Personnellement je suis le premier à ne pas voir la différence entre la parodie et le « vrai ». Car je me fous de savoir qui est le plus crédible pour bien faire le monstre ou le clown. A partir du moment où les rappeurs caricaturent et falsifient eux-mêmes leur propre vécu et leur propre condition, il ne faut pas s’étonner qu’ils se fassent déposséder par leurs « chefs », les animateurs détenteurs du Spectacle. Ceux-là ne sont pas les responsables, ils ne font que prendre le train qui passe. »

Aldebert Chanteur, auteur de la parodie « Le 2.5 » (2003)

« Je suis plutôt amateur de rap. J’aime bien Diam’s, Fabe, la Scred Connexion, Sniper… Je ne connais pas bien tout l’univers du hip-hop, mais ce style recense pas mal de très bons auteurs. Je mettrais en haut de l’échelle MC Solaar que l’on peut considérer comme un auteur de chansons, tout simplement. Le morceau ‘Le 2.5’ [NDR : parodie réalisée avec la complicité de La Madeleine Proust, humoriste] est né d’un délire écrit pour les potes un soir. J’avais envie de mélanger ces deux « mondes » : le hip-hop et le terroir franc-comtois avec leurs codes et leurs vocables si différents ! Le point commun avec Fatal Bazooka, c’est l’envie de faire marrer les autres, même si ma parodie reste plus « private » puisqu’elle parle d’une région. Du coup, un Breton ou un Niçois y sera moins sensible (sourire). Pourquoi un tel succès de Fatal Bazooka ? Les gens ont besoin de se marrer, de revenir à des choses moins fabriquées. On peut rapprocher ça de l’engouement pour la chanson au début des années 2000, avec des groupes comme Les Têtes Raides ou Louise Attaque, qui venaient prendre la place des artistes fabriqués et surmédiatisés. C’était aussi une réaction du public, qui semblait vouloir revenir à des artistes « authentiques », simples, qui ne se prenaient pas au sérieux… Concernant les clichés du rap et du Rn’B, c’est vrai qu’en passant de temps en temps devant les écrans de télé qui diffusent en boucle les clips sur MTV, Fun TV ou M6, on a droit aux mêmes codes : culte de l’argent et filles faciles en grappe (sourire). Il y a, me semble-t-il, un fort décalage avec le quotidien des gamins qui vivent dans les cités… Du coup, le clip de Michael Youn fait un bien fou : un peu de second degré dans cet univers macho plutôt archaïque finalement. On en redemande (sourire). »

Escobar Macson Rappeur de Villetaneuse (93)

« Michael Benayoun est un type marrant mais qui, à mon goût, va un peu trop loin dans son délire parfois… Comme quoi le hip-hop n’est pas pris au sérieux, il fait du chiffre avec des conneries de merde ! C’est la totale avec son dernier clip ‘J’aime trop ton boule’ : il se fout ouvertement de la gueule des Kossity et compagnie. Moi, à leur place, ça me foutrait les boules. Sachant que le milieu ragga-dancehall est assez macho, pour moi c’est de la provocation réfléchie ! Je n’aime pas ce genre de conneries d’homosexuel parce que ce n’est pas normal (je ne suis pas homophobe), avec un Magloire de merde qui vient faire une fois de plus « du bien » à la communauté noire, c’est foutu ! Le hip-hop a besoin d’humour mais pas à ce niveau car ça le salit. Ce mec est une plaie, mais si il continue comme ça, c’est lui qui va saigner parce que le rap c’est pas le cirque Pinder ! En conclusion, qu’il fasse ce qu’il veut mais qu’il ne blague pas avec notre art. »

« Il y a un vrai combat en ce moment entre ceux qui font du rap et ceux qui le diffusent, avec le public entre les deux.  »

Fabien Fragione, manager d’IAM

Shaolin Rappeur de Grenoble (38)

« Le rap est coincé du derrière en France. Les acteurs de ce mouvement musical me semblent un peu trop se prendre au sérieux – en témoignent leurs tronches d’enterrement sur les photos de presse en général. Du coup il est facile de le prendre comme cible et de le tourner en parodie burlesque avec plus ou moins de succès. En général ces parodies sont l’oeuvre de gens extérieurs, je veux dire de gens qui n’ont que de faibles bases du phrasé rap, du flow, de la façon de kicker sur un beat, donc le problème c’est que ça aboutit à des morceaux de merde comme Kamini par exemple. Mickael Youn, lui, c’est un peu différent. On sent qu’il baigne un peu dans le rap en tant qu’auditeur et qu’il a compris la recette. Du coup il parvient à livrer des morceaux où ça rappe moins dégueu et où il fait mouche avec son humour au ras des pâquerettes.

Nous vivons dans une ère où le sourire est un luxe tant nos existences paraissent moroses. On s’ennuie ferme à la cour du roi alors les bouffons sont les bienvenus pour mettre un peu d’ambiance et nous faire travailler les zygomatiques. Mais attention, faire rire n’est pas facile, peu de rappeurs sont à même d’y parvenir. On le voit bien lorsqu’un groupe au demeurant sérieux comme Posse 33 tente de répondre au ‘Fous ta cagoule’ en parodiant la parodie et en donnant naissance à un morceau raté qui ne fait rire personne.

Bergson disait que le rire est provoqué par un comportement humain qui se rapproche d’un comportement de machine (en gros, hein). Le souci c’est que nos rappeurs sont des machines – à sous, parfois – et qu’ils ne le savent pas. Ils sont un peu l’invité au buffet du mercredi soir. Du coup quand ils s’essaient à inverser les rôles, ils n’inversent rien du tout. Pire, ils s’enfoncent inexorablement… Tout ça pour dire que la musique à vocation humoristique ou parodique a toujours existé, et je pense qu’elle a paradoxalement tendance à faire davantage mouche dans les genres musicaux où l’humour a à priori le moins sa place…

Dans le rap US l’humour est omniprésent, les artistes ont une dimension plus grande que leurs homologues français. Là-bas on est un entertainer avant d’être un simple rappeur. Du coup les parodies sont faites par les propres acteurs du mouvement. Elles sont donc plus « recevables » et moins décriées que ce que l’on voit chez nous.

Moi perso ça ne me dérange pas de voir des parodies vendre beaucoup. Ce qui m’ennuie c’est de ne voir que des parodies dans les meilleures ventes rap au détriment d’artistes que je juge plus intéressants en terme de rap pur. Ces parodies, ce rap comique de bas étage me confortent également dans mon opinion que la notion de « bon rap » se pervertit de plus en plus. Désormais des gens comme Kamelancien, Sefyu, j’en passe et des pires parviennent à conquérir un public malgré un niveau technique que je trouve vraiment bas de gamme. A force d’entendre du rap mal rappé, il s’installe dans la tête des gens et devient la norme. Voilà la seule chose qui me gonfle profondément. On est loin de l’époque des débuts 90 ou chacun se battait pour bouffer son rival techniquement – cette évolution peut d’ailleurs être ressentie au travers d’un seul artiste très emblématique de cette perte de recherche en technicité : MC Solaar. ..

Je terminerai quand même en disant qu’autant ‘Fous ta cagoule’ m’a saoûlé, autant la parodie de Diam’s m’a fait marrer cinq minutes et autant ‘J’aime trop ton boule’ est vraiment très réussi. Je m’éclate à chaque fois que je tombe dessus. Comme quoi, on peut être assez « sectaire » dans son approche du rap mais garder un brin de lucidité quant à la qualité intrinsèque d’un morceau pondu par un arriviste notoire doté d’un certain talent quand même. »

Fabien Fragione Manager d’IAM

« Je n’ai pas de frustration particulière par rapport au succès d’une parodie comme celle de Fatal Bazooka. J’ai vu les clips et ça m’a fait rire. A la rigueur, le seul aspect qui pourrait me poser problème, c’est que dans l’esprit d’un certain public, s’installe petit à petit l’idée que le rap, c’est ça. Moi si NRJ programme IAM, les Psy4 ou Soprano sur sa playlist en même temps qu’elle pilonne Fatal Bazooka, ça ne me pose pas de problème. Le problème c’est que ce n’est pas le cas, loin de là.

Il y a un vrai combat en ce moment entre ceux qui font du rap et ceux qui le diffusent, avec le public entre les deux. Pour les programmateurs radio, Fatal Bazooka, ce n’est pas du rap, donc ils le diffusent. Pour le grand public, c’est du rap diffusé en radio, donc ça s’écoute. Quant à ceux qui font du « vrai » rap, eh bien va t’y retrouver avec toutes ces étiquettes ! Nous avons la chance en France, depuis quelques années, d’avoir des albums de qualité qui s’adressent à un public de plus en plus large et qui font des chiffres honorables. Le rap a enfin arrêté de se regarder le trou du cul, c’est plutôt une bonne chose, non ?

Alors est-ce que nous, à Marseille, nous sommes sentis visés par ces parodies ? Nous non, mais d’anciens avec qui nous avons bossé, oui. Quand tu entends ‘Fous ta cagoule’, c’est clair que tu reconnais la Fonky Family.

Certains disent que les artistes se mettent d’accord entre eux pour faire ces parodies ? Vas demander au Rat Luciano ce qu’il en pense de ‘Fous ta cagoule’, je ne suis pas sûr qu’il ait été spécialement emballé ! En ce qui nous concerne, Fatal Bazooka ne tire pas que sur le rap marseillais dans son album, donc ça va (rires)… Et puis au fond, être parodié et savoir bien le prendre, c’est un peu comme avoir sa marionnette aux « Guignols de l’info » : d’une part c’est une forme de reconnaissance ; d’autre part c’est la preuve que tu as un certain sens de l’humour. »

Sheek Rappeur et beat-boxer

« Fatal Bazooka ? J’en ai vraiment rien à foutre ! « On » a le hip-hop qu’« on » mérite… ahahah…

« Je me demande ce que certains reprochent le plus à Michael Youn : se moquer du rap ou vendre plus de disques qu’eux ?  »

Sear

Groswift Journaliste, cofondateur du magazine Gasface

« Pour nous c’est même pas un sujet à prendre au sérieux, c’est vraiment pas la peine de sortir des jugements graves sur un truc qui ne l’est pas… C’est comme si tu demandais à des journalistes politiques un minimum sérieux de commenter l’élection de la Cicciolina au Parlement italien en 87… C’était une blague, ça a marché, mais ça n’avait rien à voir avec la politique au final, y a pas eu de leçon à en tirer. En 2007 les gens se rappellent juste qu’elle a sucé de vrais chevaux et que le mec de « Boogie night » a oublié de lui dire qu’il avait le sida avant de la baiser. »

Sear Journaliste, rédacteur en chef du magazine Get Busy

« Je ne suis vraiment pas fan de Youn, mais Fatal Bazooka a le mérite de soulever une question essentielle : peut-on rire du rap ? Contrairement à beaucoup de rappeurs, je pense que oui, et heureusement encore. Il y a tellement matière à en rire, surtout de ceux qui se prennent le plus au sérieux… Le fait que le rap doive être forcément militant (chacun mettant un peu ce qui l’arrange dans ce terme) est un mythe. Le rap est né festif. Nous, on l’a reçu dix ans plus tard, avec le « Message » de Grand Master Flash. Et depuis, on est persuadé en France que le rap doit être social (même si c’est là qu’il peut être le plus intéressant, et encore…) ou pire encore depuis quelques années : racailleux. ‘Fous ta cagoule’ ressemble à tellement de groupe de rap français comme il en apparaît dix tous les jours…

Reste le problème de la légitimité de Michael Youn. Là je me demande ce que certains lui reprochent le plus : se moquer du rap ou vendre plus de disques qu’eux ? De même pour Kamini. L’authenticité c’est quoi ? Être soi-même, parler de ce que l’on vit vraiment ? Kamini qui parle de son quotidien de Noir dans un bled à la cambrousse n’est pas moins authentique que tous les mythos qui nous balancent leurs vies imaginaires de dealeurs armés rois de la cité. Et puis parfois seul le résultat compte : si c’est drôle, c’est drôle. Point. »

Jérôme Thomas Auteur du documentaire Home studio – The musical revolution (2006)

« La première chose que ce projet m’inspire, c’est qu’il est bien fait . Sans ça, il serait déjà retombé comme un soufflé. Rien n’a été improvisé. Les beats sont ultra-formatés, Michael Youn rappe dans les temps et articule même mieux que beaucoup de « vrais » rappeurs. Je pense que Gérard Baste a dû toucher un gros cachet pour les textes ‘ j’ai d’ailleurs appris qu’en fait Baste posait d’abord une lead, et ensuite Youn reposait dessus de manière similaire en studio jusqu’à ce que ça se fonde à la perfection -, pareil pour les beatmakers. Et les morceaux sont tellement bastonnés que des personnes qui, à la base, n’écoutaient pas de rap, en viennent même parfois à se demander si ça n’est pas du rap de qualité, ahah…

Bon, ça s’écoute vite fait, hein. Tu rigoles une fois et puis tu passes à autre chose. Le délire sur les gays ? C’est dérangeant, OK, mais finalement en bien, parce que ça remet en cause certaines attitudes peu tolérantes à leur égard, des propos racistes, sexistes qui sont souvent associés au rap ou au ragga. C’est un peu le coup de l’arroseur arrosé…

Tout ça va même plus loin, puisque les mecs ont été jusqu’à récupérer notre système alternatif de street-marketing indé. C’est donc que le rap, quoi qu’on en dise, jouit aujourd’hui d’une assise phénoménale, c’est le nouveau format majeur. Si deux semaines seulement après la sortie du disque une radio comme NRJ, qui joue quand même peu de rap à la base, met quatre titres de Fatal Bazooka dans sa playlist, ce n’est pas par hasard. Maintenant, est-ce que Fatal Bazooka prend la place de quatre titres de rap normal ? Je ne pense pas, car une radio comme NRJ ne veut pas de l’image rap sur sa fréquence. Donc du rap guignol, oui, tant que les chiffres d’audience grimpent’

La suite ? C’est à nous de l’inventer. C’est à nous d’être plus malins qu’eux, comme nous l’avons toujours été par la force des choses, puisque nous avons toujours dû innover, casser les codes du moment pour parvenir à exister. Au fond, que montre le succès de Fatal Bazooka ? Il montre que nos formats d’expression sont récupérés car ils font du chiffre et touchent plusieurs générations, ça prouve donc que nos idées plaisent, ça doit nous stimuler pour en trouver de nouvelles.

Aujourd’hui, les grosses structures licencient à tour de bras. Le seuil des disques d’or est passé de 100 000 unités vendues à 75 000. Dans cinq ans il sera à 25 000 et la FNAC ne vendra même plus de disques pour se concentrer sur les produits high-tech ‘ finalement, sur le sujet du MP3, les firmes sont un peu leur propres bourreaux. Bientôt il ne restera plus que deux types de structures pour sortir des disques : les hyper-structures et les structures indé. C’est vers ce schéma-là que nous nous dirigeons. Pour pousser le raisonnement à l’extrême, cela fait cinquante ans que la merde vend plus que le talent. La plupart des artistes indé l’ont bien compris : il ne faut pas compter sur les ventes de disques pour manger, il faut plutôt miser sur la scène, se créer sa propre bulle via un business de bouche-à-oreille et de proximité’

Notre problème en France, c’est qu’il y a énormément de talents mais très peu d’argent. Dès qu’un artiste perce, même si c’est un guignol, il suscite des jalousies. En fait, nous passons plus de temps à essayer de tirer les autres vers le bas qu’à essayer de tirer nos propres oeuvres vers le haut’ Et puis il faut savoir que ce genre de parodies se fait en général avec l’accord des personnes parodiées. T’inquiète pas que les artistes et les avocats ont été consultés en amont ! Nous ne sommes certainement pas en présence d’un chevalier blanc qui vient mettre un coup de pied dans la fourmilière. Nous sommes ici entre « gros ». Quand Diam’s se fait parodier et qu’elle en rit, qu’est-ce qu’il en ressort ? « Bah, Diam’s elle est tranquille, t’as vu, ouesh, hein, tac-tac-bim-bim, elle ne se vexe pas, elle a de l’autodérision. » C’est tout bénef pour tout le monde’ Au fond, je trouve ça plus noble de clasher ou de parodier les personnes en bonne place que ceux qui triment trente barreaux plus bas sur l’échelle de la notoriété.

Depuis le Moyen-Âge le bouffon se moque du Roi. Tant qu’il est à son service, il ne risquera pas l’échafaud. Et puis il faut avouer que les chansonniers de l’industrie ont de la matière pour rire de nous encore un bon milliard d’années. Courage. »

Un chef de produit dans une maison de disque parisienne

« Dans l’absolu, je suis content qu’un projet comme ça cartonne. Ça témoigne d’une certaine reconnaissance pour le rap au niveau du grand public, et je suis pour. On est dans un pays où les cultures urbaines sont mal perçues par le grand public ; si ça permet de faire évoluer un peu les mentalités, ou d’ouvrir des portes, tant mieux. Fatal Bazooka a peut être créé une brèche pour Kamini, qui ouvrira peut être la porte pour d’autres artistes aussi drôles mais plus profonds. Et puis, honnêtement, l’album est très bien réalisé : les prods sont propres et les textes pas si cons. Apparemment ce seraient les Svinkels qui auraient ghostwrité…

En terme de promotion, Michael Youn a toutes les portes ouvertes, et le fait qu’il joue le rôle à fond façon Ali G a renforcé l’impact de ses prestations. Son live aux NRJ Music Awards m’a mis une grosse claque, et je pense que ça a aussi été le cas pour beaucoup de monde dans le rap. Par contre, au niveau marketing, même si c’est pas trop mal – en particulier leur deal avec Nokia -, je pense qu’ils auraient pu le pousser le concept encore plus loin, surtout sur le street-marketing. Ils auraient pu faire des trucs vraiment marrants. Bref, je trouve ça bien fait et plutôt marrant.

Le seul problème potentiel que je vois, c’est que les titres de Fatal Bazooka ont apparemment eu des tests très positifs auprès des auditeurs de Skyrock, beaucoup plus que des titres de rap classique. Ces tests, ce sont des sondages qui sont réalisés auprès des auditeurs. Grosso modo, les radios appellent une base de leurs auditeurs, leur font écouter un morceau et leur demandent : « Tu reconnais ce morceau ? ». Si le mec reconnaît, ils lui demandent ensuite : « Tu aimes bien ? Tu n’aimes pas ? C’est ton morceau préféré ? ». Ils analysent ensuite les réponses en fonction des sexes, âges et situations géographiques. L’idée est que la programmation se base sur les résultats de ces tests : pour avoir le maximum d’audience (en particulier féminine) et surtout pour que les auditeurs ne zappent pas, ils cherchent à créer une playlist qui serait comme un flux où rien ne viendrait « heurter l’oreille » de l’auditeur. Donc, ils ne passent qu’un minimum de « titres segmentants », c’est-à-dire qui segmentent leur auditoire selon leurs termes. Là, j’extrapole, mais leur politique c’est de dire par exemple : « Mon auditoire cible auprès des annonceurs, c’est les moins de 18 ans avec 45% de filles. J’aime beaucoup ton morceau, mais je pense que si je le passe, c’est trop segmentant, ça me coupe trop de mes auditeurs. » Ce qui fait que le programmateur est désormais beaucoup plus enclin à jouer des titres « légers », plutôt que des morceaux plus bruts. Et quand on connaît l’importance de Skyrock sur les ventes de disques' »

Moudjad Rappeur

« Effectivement je me rends compte que de nos jours il faut que le rap soit marrant pour qu’il soit commercialisable. Quand on voit Kamini, Fatal Bazooka ou même Faf Larage – un vrai MC, lui – qui fait son come-back avec ‘Ta meuf’, j’me dis que les gens sont malheureusement pas encore prêts pour cette musique, même si ça fait des années que les jeunes écoutent que ça et que le rap représente les meilleures ventes de disques actuellement’ Et pourtant il n’y a toujours pas assez de représentation sur les chaînes nationales !

J’pense que les majors se sont dits que le rap de cité ne touchait pas un public assez large, mais en même temps que c’était la seule vraie musique de notre génération. Donc le rendre comique pouvait faire des ventes. Les majors voient ça comme un segment porteur, et ne cherchent pas la qualité des textes ou de la musique. Et ça me fait chelou quand je vois Youn qui prend de la maille en ne faisant que des parodies, même si franchement il me fait golri.

Le vrai problème c’est que les majors en France font ce qu’elles veulent de tes oreilles, tu vois ce que je veux dire ? Ce sont elles qui donnent les tendances. Elles se battent les couilles du vrai hip-hop. Aux States, quand tu fais du bon pera, que t’as un vrai flow et du son patate, au bout d’un moment on te connaît, car ils ont une vraie culture de la musique. En France, on bouffe ce qu’on te donne, tu m’suis ?

Le fait que le rap français schlingue un peu en ce moment contribue aussi à cette déviance. En vérité, 80% des gars rappent comme Booba ou Diams, sauf qu’ils ont rien à dire et des rimes de CM2. Heureusement qu’il y a des bons producteurs en ce moment pour mettre en valeur leur machin’

La province va amener un renouveau car, à Paname, à part une dizaine d’artistes, c’est que des clones. J’pense à Toulouse, Nice, Vallauris ou Rennes, qui ont des artistes qui ont des vrais styles’

Pour l’avenir du pera, j’m’en fais pas, on n’a pas fini d’en entendre parler. Faut juste qu’il passe à travers des périodes troubles comme la nôtre pour être meilleur. D’facon il reste toujours des albums comme le mien (« Droit Devant », dispo Fnac ou justlikehiphop) pour te faire une idée du bon pera ! »

« Ce qui me fait le plus chier dans cette histoire, c’est qu’une fois de plus nous n’arrivons pas à être pris au sérieux.  »

JMDee, producteur

Jean-Pierre Seck Confondateur du label 45 Scientific

« Il y a quinze ans, Les Inconnus avaient sorti ‘Auteuil-Neuilly-Passy’, et ça avait cartonné. Et encore, s’ils avaient sorti un album dans la foulée, je pense que cet album aurait cartonné tout autant. Quinze ans après, qu’est-ce qu’il en reste ? Le souvenir d’une bonne rigolade, c’est tout. Pour Fatal Bazooka, c’est pareil. C’est un épiphénomène. Le rap lui préexistait et il lui survivra. Je crois vraiment qu’il faut relativiser la portée du truc’ Après, en ce qui concerne Michael Youn, je me souviens de son délire Bratisla Boys, en 2002, c’était plutôt sympa. Là, cette fois, j’ai l’impression qu’il prend le truc plus au sérieux. Il y a du taf, c’est évident. Que tu aimes ou pas, il faut quand même reconnaître que le mec connaît la musique qu’il parodie. Il y a même une tournée de prévue, c’est dire si c’est construit.

Maintenant, où finit la dérision et où commence le foutage de gueule vis-à-vis du pe-ra ? Lorsque je vois un clip comme ‘J’aime trop ton boule’, j’avoue que le propos me dérange, ça va trop loin à mon goût’ Pourquoi vend-il autant ? Mais parce que c’est quelque chose de culturel en France de se moquer du rap. Tu trouveras toujours du monde pour applaudir ces parodies-là.

Mathématiquement, pour vendre autant, tu es obligé de dépasser le strict cadre du rap. Il faut bien comprendre qu’une major est d’abord là pour faire de l’argent. Les temps sont durs pour tout le monde, aujourd’hui, alors quand une major voit débarquer un Michael Youn, qui a un nom, une notoriété, et qui en plus transforme en or tout ce qu’il touche, la major ne se pose pas la question de savoir si c’est une parodie ou quoi, elle fonce. Quand Michael Youn reprend Diam’s et Vitaa et que ça cartonne, la logique du truc veut qu’il enchaîne sur un album. Et là, les majors seront là pour le bastonner, cet album. Il ne faut pas oublier que tout cela reste du business avant tout.

Alors est-ce-qu’avec cet album Fatal Bazooka marque un tournant dans l’histoire du rap français ? Il ne faut pas exagérer, quand même ! En 1997, quand IAM a vendu un million d’exemplaires de »L’école du micro d’argent », est-ce que pour autant tout le rap français s’est mis à faire du IAM ? Non. Même chose avec Doc Gyneco à l’époque de »Première consultation » : est-ce que l’ensemble du rap français s’est mis à faire du Doc Gyneco ? Non. C’était, là encore, le bon album au bon moment. D’ailleurs, je serais très étonné si Fatal Bazooka sortait un jour un deuxième album. »

JMDee Producteur du tube « J’pète les plombs » de Disiz la Peste (2000)

« La France est coutumière des parodies. Il y a toujours eu ce côté beauf, ce côté « rire gras aux dépends de » que Vincent Lagaf’ a pu symboliser à une époque. Aux USA, dans les années 80, je me souviens de Bobby Jimmy and the Critters, qui avaient signé des parodies hilarantes de N.W.A., avec des fausses mitraillettes et tout. Le truc, c’est que le succès des parodies en question n’éclipsait pas celui de l’original … qui était lui-même confidentiel, soit dit en passant. Ce qui pose ici problème, c’est que la parodie vend plus que l’original. Un mec fait le clown, refuse de se prendre au sérieux, et il cartonne. Le pire, sans vouloir cracher sur le rap français, c’est que ce que fait Fatal Bazooka, ça passe. Diam’s a beau rapper dix fois mieux que dix Fatal Bazooka réunis, le son a beau être nul, n’empêche, je trouve que par rapport aux canons du moment, ça passe … d’ailleurs, je ne serais pas étonné que quelques producteurs de renom soient derrière certains des sons…

Maintenant, il ne faut pas se raconter d’histoires : t’as quand même des rappeurs français qui jouent eux-mêmes à fond sur ces clichés-là. Certains sont presque des parodies à eux tous seuls. Parfois je vois des clips, je me dis : « non mais le mec, c’est du second degré où il se croit vraiment dans le Sud des Etats-Unis, là ? » Eh ben en fait le mec, il s’y croit à fond, alors qu’il n’y a souvent jamais mis les pieds… Il y a là comme un problème d’identité : le rap est américain par essence, du coup certaines personnes croient parfois que les mots « rap » et « français » sont antinomiques…

Personnellement, ce qui me fait le plus chier dans cette histoire, c’est qu’une fois de plus nous n’arrivons pas à être pris au sérieux. Et je suis persuadé que c’est en grande partie de notre faute. Quand allons-nous nous concentrer sur la qualité plutôt que nous perdre dans d’interminables guerres intestines qui ne font que nous niveler par le bas ? Je dis « nous » parce que je m’inclus dedans. Aujourd’hui j’ai 34 ans. Il y a dix ans, j’aurais sans doute été plus vexé par ce constat. Là, ça me fait juste un peu chier, parce que je sais qu’il ne tient qu’à nous d’être suffisamment créatifs et originaux pour que les parodies ne nous atteignent pas à ce point. Si nous sommes béton dans ce que nous créons, il n’y a aucune raison d’être déstabilisés par une simple parodie. Or nous sommes déstabilisés.

A la limite, un Kamini, avec ses instrus Bontempi et ses morceaux qui caressent l’auditeur dans le sens du poil, fait moins de mal au hip-hop qu’un Fatal Bazooka, parce que, à sa manière, il essaie quand même d’apporter quelque chose. S’agissant de Fatal et de son équipe, je suis vraiment curieux de savoir qui écrit les textes et qui a fourni les prods. Je suis sûr qu’il peut y avoir des surprises…

Cela me fait penser qu’à une époque, des critiques rock ont parlé de l’arrivée d’un « rock FM », consensuel au possible, aux antipodes de l’esprit rebelle des débuts de cette musique. C’est malheureux à dire, mais je crois qu’avec le succès de Fatal Bazooka, nous entrons dans l’ère du « rap FM », dont Sinik et Diam’s étaient déjà les figures de proue … entendons-nous bien : je parle vraiment en tant que producteur de sons, par rapport à la façon dont sonnent les morceaux produits par Tefa & Masta, je n’ai rien contre les textes ou la façon de rapper de ces personnes… J’ai même entendu dire qu’il va bientôt partir en tournée avec son album. Sais-tu seulement combien c’est difficile, aujourd’hui, de monter une tournée, a fortiori s’il s’agit de rap ?

Que les choses soient bien claires : je n’en veux pas à Michael Youn. Il fait ses pitreries et le public le suit, tant mieux pour lui. OK, il dispose de moyens que beaucoup d’autres n’ont pas. Et alors ? J’ai été signé chez Universal et chez Barclay. Les moyens, je les ai eu moi aussi, et d’autres les ont encore … et heureusement… Maintenant, si nous voulons vraiment rehausser le niveau de notre musique, peut-être devrions-nous commencer par mettre nous-mêmes la barre plus haut, la rendre inaccessible même pour les parodies les mieux fignolées. Un exemple tout con : les rappeurs qui écrivent leurs rimes en studio, en plaçant un « Sarko » par ci, par là, histoire de « politiser » un peu le morceau. Te rends-tu compte à quel point le temps de gestation d’un morceau se réduit de plus en plus ? Où est passé le recul nécessaire à la maturation du propos ? Comment s’étonner ensuite que le public préfère la parodie à l’original ? Parce que tu ne m’enlèveras pas de la tête que certaines parodies sont souvent bien mieux taffées sur le fond que les morceaux qu’elles parodient…

Jusqu’ici, Fatal Bazooka a surtout séduit un public a priori peu branché rap, voire hostile au rap, trop content d’avoir enfin matière à s’en moquer. Parviendra-t-il à capter aussi le « vrai » public rap ? Je ne pense pas. En tout cas s’il y arrive, je lui tire mon chapeau. Faut être fair-play, parce que ce n’était vraiment pas gagné d’avance.

De toute façon, il y a le rap et puis il y a le rap FM. Ce n’est pas le même public. Mais personnellement je n’ai jamais assisté à un concert de Diam’s ou de Sinik, je ne peux donc pas préjuger de l’attitude de ce public-là. »

Piloophaz Rappeur

« Pour ma part, je m’essaie déjà au rap parodique avec le groupe Blague Panthers. L’idée ? Un soir, on était raides dans un canap… devant la lumière stroboscopique de la télévision. Sur l’écran, des clips de rap français où l’on voyait des emcees occupés constamment à singer les Ricains. On s’est dit que pousser le délire en parodiant ces mecs serait amusant. Bref, on rigole mais on ne cherche pas la Star Ac’.

J’ai eu un rictus à l’écoute de ‘Fous ta cagoule’, mais bon, ce titre sentait quand même le réchauffé. La parodie de Diam’s, ça ne m’a pas fait délirer plus que ça. Ce qui m’a vraiment calmé c’est ‘J’aime trop ton boule’. Que le mec fasse partir un titre ragga/hip-hop sur une vibe gay, j’ai trouvé ça frais, surtout que ça n’a pas dû faire rire tout le monde.

Maintenant, que ce soit clair, que Youn ne soit pas issu du sérail ne lui interdit pas de se foutre de la gueule du rap, au contraire ! D’autant plus qu’il est inutile de se faire des illusions. Je me doute bien que le groupe est ghostwrité et entouré d’assistants. Puis Fatal Bazooka n’a pas une démarche de critique sociale. Si je reprends les trucs des Inconnus, c’était quand même bien moins grossier et encadré.

Le public mange ce qu’on lui donne. Je suis le public, j’aime le dernier Fatal. Il a sûrement fait sourire un paquet de monde avec ses conneries, mais le public de base a, je pense, entre et 15 et 25 ans. Ce qui explique les parodies et les références à des personnes comme Diam’s ou Grand Corps Malade. S’il veut vendre – et je pense qu’il doit vendre -, il se doit de manier des références connues, en particulier s’il s’adresse à des gosses ou à des gens pauvres culturellement, style un public typé TF1. Tout ça sent quand même le jean serré et le gel dans les cheveux. L’industrie du disque l’a très bien compris.

On pourrait se dire : « ah putain, le serpent se mord la queue » ! Eh bien en fait non, c’est même l’inverse. La force de l’industrie du disque, c’est d’être capable de vendre à la même personne le dernier single de Kossity comme le dernier Fatal Bazooka. C’est leur manière, marchande, de nous dire – avec le sourire ? – : « vous êtes vraiment trop cons ». Une ancienne connaissance disait justement « le public est con », et quand je vois les meufs qui se la jouent femmes fortes en dansant et chantant sur des titres qui les rabaissent, je ne peux finalement que lui donner raison. Y’a rien à faire. Mais attention, si les majors ont bon dos, il ne faut pas oublier que le rap s’est avant tout caricaturé lui même. Regarde MTV ou Zik, tu deviendras vite réac ! Bref, les majors ne sont pas les seules responsables, et selon moi, Youn est un arriviste voulant engendrer des thunes. Dans ce contexte, comment lui donner tort, puisqu’il sert aussi d’exemple à la bêtise de tout le mouvement ? Et qu’il ne soit pas du sérail ne change rien, bien au contraire. C’est sûrement lui qui a eu l’idée de la connerie de base et il a capté que les meilleures blagues se font aux dépends des autres.

Paradoxalement, quand je vois les chiffres de vente de Fatal Bazooka, ça ne m’inspire que du bon. Il y a une leçon à tirer pour tous les emcees dans le business. Leur condition ne cesse de se dégrader : promo, ventes, images, distrib’, etc. Dans le même temps, celle de l’underground se renforce de jour en jour ! Attention, quand je parle de l’underground je n’y inclus pas les labels indés qui se majorisent ou sont sous licence… Le rap va peut-être redevenir enfin ce qu’il était et ce qu’il doit être.

Et puis il faut bien rire des fois ! Le mouvement se prend trop au sérieux depuis un moment. Ca en saoule certains, moi le premier. Paris s’est beaucoup regardé le nombril ces dernières années. La capitale la jouait en solo en surexploitant son autarcie et s’est finalement fait piéger par une récupération hype et bobo. Finalement, quand tu regardes bien le rap hexagonal, tu réalises que la province est peut-être moins en avance, mais qu’elle possède pourtant plus de recul. Elle respire plus. »

Arm (Psykick Lyrikah) Rappeur

« Je suis moyennement choqué par ce délire. Ce serait mentir que d’affirmer que je ne me suis pas marré en matant ‘Mauvaise foi nocturne’ pour la première fois. Je peux comprendre qu’en utilisant les codes « rap », cela gêne les acteurs sérieux du milieu, mais un coup marketing comme celui-là ne pouvait que marcher. On sait que ceux qui écoutent vraiment du hip-hop n’achèteront pas ce disque, je ne vois pas ça comme un danger, de toute façon il n’a pas fallu attendre Michael Youn pour que les gens ricanent du rap. Et franchement, je préfère rire devant ‘Mauvaise foi nocturne’ que d’être atterré devant l’original. Le seul truc qui me gène ce sont les petits qui gobent ça sans se poser de questions. Ceux à qui tu n’arriveras plus à faire écouter des choses de qualité en musique, tous styles confondus. »

Sako Rappeur, membre du groupe Chiens de Paille

« Pour être honnête, je suis en ce moment immergé à fond dans le troisième album. Je n’ai plus de télé, je me suis quasiment coupé du monde, tout ça pour te dire que je n’écoute tout cela que de très loin. Que te dire sinon que, pour ce que j’en ai entendu, le mec rappe juste et dans les temps, et cela me semble presque mieux produit que ce que sortent beaucoup d’autres groupes dits « sérieux »… Quand tu me dis que quatre des titres de Fatal Bazooka sont programmés sur la playlist d’NRJ deux semaines seulement après la sortie du disque, c’est un peu l’illustration du revers de la médaille de la puissance démesurée de l’industrie aujourd’hui. Pour faire un parallèle avec les Etats-Unis, cela me rappelle les embrouilles entre Busta Rhymes et Dr. Dre, à l’époque de la sortie de « The big bang », l’album de Busta. L’embrouille venait du fait que Dre refusait de sortir « The big bang », dont il était l’un des producteurs. Pourquoi ? Parce qu’à l’époque, Fifty et The Game se partageaient les ondes hertziennes, ayant jusqu’à neuf titres à eux deux en rotation en même temps. Neuf ! Il n’y avait quasiment plus de place pour les autres. C’est pourquoi Dre préférait attendre que la vague G-Unit passe un peu. Cela a donc duré un certain temps, et puis le public a fini par se lasser. La tension est retombée d’elle-même. Au fond, c’était juste une vague, rien de plus. Fatal Bazooka, c’est pareil, ça durera le temps d’une vague. Inutile de chercher à lutter contre, il faut juste laisser passer la vague.

Je me souviens quand même d’un truc qui m’avait dérangé. C’était au moment de la parodie du morceau de Diam’s et Vitaa, ‘Mauvaise foi nocturne’. Pour Vitaa, c’était son premier album, son premier succès et blam !, elle est déjà caricaturée. C’est cette rapidité à caricaturer qui m’a dérangé. Il s’agit pour moi d’un opportunisme comme cela n’avait encore jamais été le cas auparavant. Malheureusement, l’histoire de l’industrie du disque est truffée d’épisodes comme ça, où telle maison de disque signe précipitamment tel ou tel artiste, juste histoire de court-circuiter l’album d’un autre artiste de talent évoluant dans le même créneau mais dont le seul défaut est d’avoir signé dans la maison d’en face. L’art n’a rien à voir là-dedans. Tout cela se résume à de la stratégie. C’en est devenu tellement flagrant que c’en est devenu la norme. Rien de neuf sous le soleil, donc. … Pour en revenir à Fatal Bazooka, je ne me sens donc pas vraiment concerné. Peut-être aussi que je suis trop bon public… »

Sept Rappeur

« A bien des égards, le rap en lui-même est déjà une parodie, donc il n’y a rien d’étonnant à ce qu’une parodie de rap marche. A l’époque d’Olympe Mountain, nous avions fait un morceau qui s’intitulait ‘Dialectes’. C’était une succession de borborygmes sans queue ni tête, qui parodiaient la plupart des gimmicks des rappeurs ricains tels qu’ils peuvent être perçus par un auditeur qui ne comprend pas l’anglais. Notre délire, c’était ça : « vu que vous kiffez le rap sans contenu, eh bien allons-y franchement ! » Le but c’était juste de s’amuser. Pareil avec notre délire en concert sur la Gay-Unity, parodie du G-Unit : le rap donne souvent l’occasion de se moquer de lui, il n’y a qu’à se baisser.

Quand Michael Youn fait ‘J’aime trop ton boule’, c’est exactement le même délire. La différence, c’est que lui connaît des gens comme Magloire, et qu’il fait un carton. Nous ça reste plus confidentiel, mais à la limite je m’en fous, en ce moment j’en ai un petit peu ma claque du milieu du rap français et de ses trente-six chapelles… Combien faut-il de temps pour sortir un album en indépendant ? J’en discutais l’autre jour avec un pote : il faut environ deux ans. Pourquoi les majors ouvrent-elles plus volontiers leurs portes à un projet comme celui de Fatal Bazooka ? Mais parce qu’elles regardent d’abord quel est le potentiel de vente ! Si le public n’aime pas un style de musique, il ne va pas se forcer. Or qu’est-ce qui marche, aujourd’hui, à la télé ou ailleurs ? Le divertissement, les trucs qui ne prennent pas la tête. Cela ne date pas d’aujourd’hui, il y a longtemps que le public a été éduqué vers ça. A choisir entre du rap « sérieux » et une parodie, les majors choisissent aujourd’hui la parodie. Pourquoi ? Peut-être parce que l’humour est plus efficace et plus rassembleur…

Est-ce que c’est le même public ? Peut-être. Après tout, Gérard Baste des Svinkels aimait bien notre taf et aime bien celui de Youn…. Maintenant le rap a plusieurs facettes. Je trouve rassurant de voir que le travail d’un type comme Arm commence à être reconnu. C’est un rap que je qualifierais d’intello, un peu comme celui de Chiens de Paille, mais avec un aspect plus littéraire. Le rap est fait de cette diversité.

Pour en revenir à Michael Youn, son succès actuel m’est un peu égal. En revanche je me souviens qu’à l’époque du « Morning live », il faisait déjà les mêmes parodies. Mais ce n’étaient pas des parodies classiques, pleines de « zyva » et tous ces clchés. Non, là tu sentais que le mec écoutait les disques dont il se moquait. Parce que les détails qu’il parodiait, il fallait déjà bien connaître le truc pour les repérer. »

Taipan Rappeur

« Le plus malheureux c’est que l’album de Fatal Bazooka est un peu ce qui est sorti de mieux en rap français ces derniers temps (rires), à part peut-être, plus sérieusement, le « Lipopette bar » d’Oxmo. Quand je vois ce qui sort en rap français ces derniers temps, je me dis que Fatal c’est encore ce qu’il y a de moins parodique : regarde les DVD de clashes qui sortent, franchement c’est du catch. A croire que les gars font tout pour ne pas être pris au sérieux.

En tout cas j’ai écouté cet album et il m’a bien plu. Les prods sont bien foutues et en gros ça m’a bien fait marrer … à part peut-être le morceau ‘J’aime trop ton boule’ : l’homosexualité est une maladie, c’est pas bien de rire sur les malades !

Et puis tu sais pour tous les gens que ça a pu énerver, on peut conclure avec cette phrase de Robespierre qui disait : « La gravité fait le bonheur des imbéciles. »

Iris Rappeur

« Si c’est de la parodie, que c’est bien fait, que c’est marrant, bah ça remplit les objectifs. C’est comme s’il avait sorti un DVD comique et voilà, même si c’est pas toujours ma came.

Je ne pense pas qu’on puisse se sentir visés parce que faisant du rap. Les Inconnus faisaient la même chose il y a quinze ans (‘C’est ton destain’) mais c’est vrai, c’était pas à l’échelle d’un album… Pour moi ce n’est évidemment pas du rap, c’est du comique. Il n’a pas attendu de faire ça pour vendre avec ses Bratisla Boys par exemple, il a toujours fait du fric et il continue à en faire. Tant mieux pour lui et c’est pas sur notre dos : les gens qui achètent ne peuvent pas en conscience se dire que c’est du rap, je peux pas le croire.

Pour ce qui est de faire disque d’or alors que des gars comme nous galèrent à dealer leur 1 000 ou 2 000 disques, qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Pour moi c’est de toute façon pas un critère en soi, mais alors pas du tout. On fera les comptes plus tard si on doit les faire. Certains titres de nos albums resteront, après à part les grands sketches de Coluche ou autre qui restent dans les mémoires, on verra ce qu’on dira de son album dans X années parce que bon… ça reste une blague quand même. »

Soprano Rappeur, membre des Psy 4 de la Rime

« S’agissant du « phénomène » Fatal Bazooka et de son succès médiatique et commercial, je crois qu’il faut quand même se souvenir d’un truc : Fatal Bazooka, c’est Michael Youn. Rien que ça, ça explique déjà beaucoup de choses. Si un animateur comme Arthur s’était lancé là-dedans, ça aurait marché tout autant. A la base de tout, il y a une notoriété, une assise médiatique, faut pas se leurrer.

S’agissant du phénomène « rap parodie », moi je préfère parler de « rap moquerie », cela me semble correspondre davantage à la réalité… Pour te dire la vérité, je n’ai pas écouté l’album mais je sais que le couplet « marseillais » dans ‘Fous ta cagoule’ m’a bien fait rigoler … par contre je sais qu’il n’a pas fait rire tout le monde à Marseille… (rires)

C’est comme Kamini… ou plutôt non, parce que Kamini c’est encore autre chose : le mec rappe vraiment ce qu’il vit, tu ne peux pas lui enlever ça… En fait là où je trouve qu’il y a un revers à la médaille de Fatal Bazooka, c’est quand je vois des personnes comme mes beaux-parents qui, à la base, n’écoutent pas de rap, et qui me disent que Fatal Bazooka, c’est ça le rap. Pourquoi est-ce qu’ils le comprennent comme ça ? Parce qu’ils ont un rapport lointain à cette musique. Pour eux il s’agit avant tout de bling-bling, des mecs avec des pitbulls, de filles en maillot de bain, et Fatal Bazooka joue avec ces fantasmes-là. Personnellement, je trouve ça dommage. Le rap a beaucoup d’autres aspects que le grand public ne connaît pas. Ce sont ces aspects-là qui mériteraient d’être mis en avant et portés à la connaissance du plus grand nombre.

S’agissant du morceau ‘J’aime trop ton boule’, j’avoue que là aussi j’ai bien rigolé. Pourtant ce n’est pas trop mon style de thème (rires), mais faut dire ce qui est : le mec tchatche bien et c’est drôle… Mon petit frère m’a parlé d’un morceau dans l’album où il se moque du rap marseillais (‘Chienne de vie’, NDLR), comme quoi nous à Marseille nous aimons faire dans le larmoyant, etc. Apparemment, il s’agit d’une parodie de certains morceaux de la Fonky Family, de nous et d’autres. Et pourquoi pas, après tout ? Ca veut dire quelque part que notre rap existe et qu’il est écouté. S’il est parodié, c’est qu’il a été écouté et réécouté, alors moi je dis tant mieux ! Il y a sans doute beaucoup d’artistes qui aimeraient être parodiés ! (rires) Je vais quand même essayer de l’écouter pour voir ce qu’il en est vraiment.

Quant à savoir si certains artistes parodiés ont des intérêts financiers avec les auteurs des parodies, je demande à voir. En ce qui me concerne, je n’ai jamais rencontré Michael Youn. La seule fois où cela aurait pu éventuellement se faire, c’était lors d’un concert que nous donnions pour les minots dans une prison. Un des potes de Michael Youn – je ne sais plus si c’était Vincent Desagnat ou un autre – était là pour jouer ‘Fous ta cagoule’, et il est venu vers nous. Note bien : ce n’est pas nous qui sommes allés vers lui, c’est lui qui est venu vers nous. Et pour nous dire quoi ? Qu’il appréciait beaucoup notre musique. Il m’a cité plein de noms de groupes, de titres d’albums et de morceaux. Visiblement, tu voyais que le mec connaissait, qu’il aimait ce qu’il parodiait. Son but n’était certainement pas de faire du mal. »

Stéphanie Molinero Sociologue

« Michael Youn a profité d’une brèche. Les rappeurs français n’étant pas connus pour être de gros déconneurs, Fatal Bazooka a donc été se nicher dans un créneau où il y avait de la place. Fatal dégage des émotions par le rire et c’est très libérateur. Je ne suis pas étonnée qu’un des Svinkels soit impliqué dans ce projet. Faire rire par le rap, c’est une idée, mais faire rire du rap c’en est une autre. Personnellement, je me suis bien amusée en regardant les clips de Fatal Bazooka. Je les ai pris au second degré. Le groupe manie bien les clichés. Il s’attaque à ce qui peut-être désolant dans le rap. C’est à ce niveau là que Fatal Bazooka parle aux amateurs de rap.

Mais le groupe touche aussi une masse, qui n’est pas forcement experte en la matière, des gens qui ne possèdent pas le recul nécessaire. Que trouvent-ils alors dans Fatal Bazooka ? Si ils apprécient à coup sûr la déconnade et l’humour de Youn, je ne pense pas qu’ils soient réceptifs à la critique du rap telle que la perçoivent les amateurs du genre. D’autant plus qu’un titre comme ‘Fous ta cagoule’ est clairement fait pour marcher : c’est un titre propice aux dancefloors, avec une instru et un flow qui n’ont parfois rien à envier à Sniper et consorts.

Il est donc clair que Fatal Bazooka connaît les codes « classiques » du rap de masse, et sait les manier tout en les détournant dans ses textes. Michael Youn a su écouter et décrypter les rappeurs les plus côtés, leurs styles, leurs flows, et ce (probablement) sans juger de leur qualité. En parodiant Diam’s, il met en avant le style et les spécificités de la rappeuse. Il imite sa signature artistique.

Pour moi, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est ici que Youn peut redorer un peu le blason du rap aux yeux du grand public : « dans le rap, ils disent parfois n’importe quoi, mais c’est vrai qu’ils le disent bien ». Je pense qu’en travaillant sur la forme du rap, Youn participe à une légitimation de cette musique. Ce qui est frappant, c’est que ce processus de légitimation se fait avec tous les codes artistiques du rap, mais sans ses fonctions politiques (au sens général du terme). C’est un rap de divertissement et d’humour, un rap où l’on s’intéresse plus au style et à la forme qu’aux fonctions sociale et politique. J’y vois un reflet du déplacement de la contestation dans le rap. En gros, on ne critique plus l’état ni les institutions politiques et compagnie, mais on critique le rappeur d’à côté qui n’est pas « authentique ». Ceci d’autant plus que depuis plus de dix ans le rap s’installe dans la culture de masse et donc dans la sphère du divertissement.

Enfin, je remarque que l’intérêt pour les aspects artistiques du rap domine de plus en plus les aspects revendicatifs et vindicatifs. Si tu regardes bien, tu remarques que le rap est de plus en plus perçu d’abord comme un art, et pas comme une expression de jeunes en détresse (sociale, psychologique, affective, etc..). A quoi ça se voit ? Une partie du public du rap (en gros les amateurs de rap mais aussi le public bourgeois du rap) mettent en avant la fonction esthétique de ce dernier, et contribuent donc à sa légitimation. Au niveau institutionnel, beaucoup de choses montrent cette démarche. Des rappeurs flirtent avec le jazz et se réclament d’abord en tant qu’artistes. Birdy Nam Nam joue au Louvre. Il y a des initiatives telles que « Rue au Grand Palais » (qui cache d’ailleurs des enjeux politiques), et je ne te parle pas des graffs exposés dans les galeries ou des représentations de breakdance dans les opéras. Tout cela contribue à donner une image plus artistique du rap. Même les médias construisent désormais une véritable critique artistique du rap, délaissant souvent ses aspects sociaux.

Bref, tout cela participe à la légitimation du rap, qui n’en est sans doute qu’à ses débuts, de la même façon que cela a aussi été le cas avant pour le jazz … désormais considéré comme une musique légitime au même titre que la musique dite classique -, et comme c’est le cas aujourd’hui pour le rock, dont les sociologues disent aujourd’hui qu’il est, à son tour, en voie de légitimation ».

Djohar Co-auteure des textes de l’album Identité en crescendo (2006) :

« D’abord une petite précision : je n’ai pas écouté le disque. En tant qu’auditrice, je ne vais pas acheter de parodie, je peux seulement parler de la réception du disque lui-même. J’ai juste entendu le morceau où il parodie Diam’s et Vitaa. Si la façon dont il a imité la chanteuse de R’n’B m’a vraiment fait marrer, je trouve ça moins bien réussi pour la partie rap. D’un autre côté, je me dis aussi que je ris d’autant plus facilement que je n’écoute pas tellement de R’n’B français le reste du temps. Je crois d’ailleurs que nous rions moins volontiers lorsque la parodie concerne notre propre culture musicale, nous sommes peut-être plus pointilleux, mais c’est un autre débat.

Je trouve qu’il y a plusieurs niveaux de réflexion dans cette histoire. Le plus évident, le plus moraliste, c’est qu’il faut voir que certains rappeurs sont ici pris à leur propre jeu de caricature. A force de chercher coûte que coûte à vouloir faire rire ou pleurer en se vautrant dans les registres consensuels, fatalement … c’est le cas de le dire … les mecs finissent par tomber sur plus forts qu’eux. La parodie, pour un comique, c’est son boulot, un certain type de spectacle, qui ici répond à un certain type de fond de commerce. A la limite c’est presque normal qu’un comique qui fait du rap s’en tire mieux qu’un rappeur devenu comique à l’insu de son plein gré.

Le deuxième niveau, c’est qu’a priori ce phénomène n’est pas nouveau… et pourtant. Les mecs qui sont le sujet de critiques sur leur authenticité, notamment à cause de la bulle médiatique, c’est monnaie courante. Ils font un ou deux tubes et puis ils disparaissent. Cela a toujours existé. Souviens-toi de Manau, par exemple, ou bien, dans un registre différent de Kamini aujourd’hui, ou même dans un autre registre plus éloigné de la bulle médiatique TTC ou Fuzati, qui ont été vachement attaqués, jusqu’à se faire dénier leur statut-même de rappeurs…

Il y a néanmoins une grande différence entre ces exemples-là et la démarche d’un Michael Youn … et c’est là que ça devient intéressant et peut être neuf. Dans les trois premiers cas, tu es en présence d’artistes qui, à un moment donné de leur discours, vont être à la recherche d’une certaine forme de vérité, de légitimité. Ils veulent faire apparaître « leur » vérité, et en arrivent pour ce faire à se justifier d’une manière ou d’une autre par rapport au milieu du hip-hop. Je pense par exemple au discours presque gêné de Manau aux « Victoires de la musique » en 1999, ou à Kamini dans l’émission « En aparté », où il confiait, désolé, comprendre le manque de reconnaissance de la part de la presse hip hop. Je pense aussi aux rappeurs « blancs-bourges » qui expliquent qu’ils ne veulent pas falsifier leur quotidien. Toujours ce registre de la justification…

Là, avec le personnage de Fatal Bazooka tu te retrouves face à un mec qui arrive et dit : « Me voilà, j’arrive, je suis en dehors de votre univers, je veux rester en dehors de votre univers et je me fous de votre gueule. Je ne m…adresse même pas à vous, mais je suis dans le rayon rap ». Il y a une part d’insolence dans cette attitude. Contrairement aux Manau et consorts, le type n’est pas dans une recherche de vérité, de certificat d’authenticité ou d’adoubement. Le débat ne porte plus sur le fond ou la forme, l’esthétique ou l’artistique : le mec est en dehors de tout ça. Il vit à l’extérieur du « hip-hop » et n’en attend pas de retour précis. Ce milieu n’a pas d’emprise sur lui…

Du rap rigolo en France, il y en a eu, il y en a, il y en aura. Je pense notamment à certains morceaux de Disiz La Peste ou de Faf Larage. La différence, c’est que dans ces exemples-là les rappeurs utilisaient un stratagème comique qui visait à dire quelque chose, une « vérité »… Ce que tout cela augure pour la suite ? Je ne sais pas, peut être que ce détachement peut être libérateur pour d’autres…

Le troisième niveau de réflexion est pour moi le plus important. De manière générale, le succès de Fatal Bazooka me renvoie à une question plus large que je me pose depuis plusieurs années et à laquelle je n’ai pas encore trouvé de réponse. C’est celle du comique de récupération. La récupération, ce n’est pas nouveau, mais d’habitude elle s’opérait plutôt par la « dilution », c’est-à-dire qu’on diluait le propos pour le rendre plus acceptable… Aujourd’hui je crois que la personne qui veut changer le monde – dans n’importe quel sens – est obligé-e de s’affronter à cette question. Comment intervenir si la moindre initiative sincère est aussitôt tournée en dérision ? Quelles sont les conséquences de ce rire désormais permanent ? Lorsque le moindre élan devient sujet à moquerie, cela finit par tout saper, je pense. Quel est l’avenir des réflexions possibles, des mouvements possibles, de la radicalité, si tous les territoires deviennent prétextes à rire ?

Je me suis beaucoup posée cette question au moment de l’écriture d' »Identité en crescendo » : jusqu’où aller sans prêter le flanc à la caricature ? Le rire est une arme suffisamment écrasante pour désamorcer toute tentative d’enrichissement des imaginaires et du champ des possibles. Le rire est une passion qui paraît aujourd’hui plus puissante que l’enthousiasme.

Tout cela me semble un enjeu beaucoup plus impératif qu’il n’en a l’air. Pour moi, le succès de Fatal Bazooka pose aussi cette question-là, qui dépasse le simple cadre du rap. Mais je me sens incapable de la penser sérieusement aujourd’hui. »

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