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« T’as raison Luch, il est fou ce monde, j’en deviens Joe Lucrazy »
« Monsieur Lucazzi » est une étrange introduction pour un album affublé d’un 2.0 synonyme de « suite », ou en tout cas de continuité. A base de jeux de mots sur son pseudonyme, Aladji alias Luca Brasi s’y dévoile presque comme si son disque précédent n’existait pas. Comme si ce premier jet en solo, au succès d’estime conséquent, n’avait pas suffit à cerner – c’est sans doute vrai – la complexité du personnage. En fait, « Monsieur Lucazzi » aurait pu ou dû ouvrir le No Name premier du nom et faire office de carte de visite pour l’artiste. Oui mais voilà, derrière son aspect bêtement linéaire, l’œuvre de Joe Lucazz ressemble finalement plus à une immense autobiographie dont les pièces se suivent et se raccrochent les unes aux autres, comme une rame de métro qui fait ses aller-retour au dépôt. Peu importe le wagon dans lequel on monte en sa compagnie, on y sera embarqué de la même façon et vers les deux mêmes destinations : la rue et son au-delà.
Il est amusant de repérer les éléments qui se répondent et se renvoient la balle entre cet opus et le précédent, voire des sorties plus éloignées encore. Qu’il s’agisse du refrain d’Express Bavon (encore irréprochable), de l’ombre omniprésente du Rat Luciano, de Flynt (cité dans « Désolé m’man » sur No Name, invité sur « On l’a fait » dans ce 2.0), de Cross sur « Marche avec nous 2 » (treize ans après l’original) ou encore du morceau final « 3.0 », l’album est comme un portrait de Joe en mosaïque, où l’on retrouverait dans chaque fragment de pierre une image de lui, de ses proches, de ses références ou de ses travaux antérieurs. Plus simplement, il vient confirmer que Joe est un auteur au sens cinématographique du terme : un artiste, avec une patte reconnaissable, avec ses thèmes récurrents et ses obsessions. Ce n’est pas sans raison qu’il cite volontiers des séries au long-cours comme The Wire ou Breaking Bad. Au-delà du rapport évident à la dope qui occupe une bonne partie de ses textes, on retrouve dans son écriture le même sens visuel, et dans sa façon de raconter le même soin, presque maniaque, apporté aux détails, à esquisser des personnages, des images ou des situations. Ses morceaux sont autant d’épisodes de trois minutes, qui se suffisent parfois à eux-mêmes mais ne prennent toute leur ampleur qu’une fois additionnés les uns avec les autres.
« Mes récits de Paris la nuit sont juste extraordinaires »
Loin d’empiler les références par simple bon goût donc, Joe Lucazz s’en sert avant tout dans l’optique d’orner sa définition du réel. Un réel qui trouve ses racines dans le Paris nocturne, celui qui « nourrit » et qui « affame », celui des clubs et des tripots, des bistrots glauques et des larges artères. Dans son absence de linéarité, 2.0 n’est pas l’album de la suite, mais celui de la dualité. Ainsi derrière chaque éloge de la ville lumière (« Paris », « Humeur parisienne », « Knight Rider ») se cache à la fois la description d’un mode de vie véritable et du fantasme qui l’accompagne. Lorsque l’authenticité et la vision se télescopent, la frontière se floute et le rappeur devient une sorte de ponte surréaliste (« J’suis plus angoissé que le boss du New Jersey frère »), régnant sur Paris d’une main de feu et d’acier. Lorsque le vrai reprend ses droits il s’avère que Joe, gangster de son état, tient finalement plus d’Henri Grouès que de Frank Lucazz, et est capable d’élans d’humanité à peine concevables dans le monde violent et retors qui est le sien (« Pourquoi sortir le machin ? Tend la main, je tends la mienne, enchanté frangin, mimile ou my man ? Te connaître un vrai honneur »). Cet équilibre forcément fragile entre l’imaginaire et le concret explique peut-être le fait que l’homme, sur ce 2.0, n’est jamais aussi bon que lorsqu’il rappe seul. Invités capables et plus qu’honorables, Flynt, Alpha Wann et Cross sont ancrés dans la rue quand leur hôte lui semble la survoler, voir au-dessus des murs. Et c’est dans ses échappées en solitaire qu’il lui arrive de toucher la grâce du bout des ongles, le temps d’un exercice d’autocritique particulièrement rude (« Méchanceté gratuite ») ou d’une déambulation dans les profondeurs touchantes de sa propre sincérité (« Origines »).
Comme les meilleurs Melville, No Name premier du nom imposait sa french touch, son ambiance titi parisien sur un carcan et un savoir-faire à l’américaine. Sur 2.0, Paname s’impose un peu plus et les compositions, toujours d’une richesse et d’une finesse remarquables, se montrent moins lourdes, plus éthérées. Assurées en majeure partie par Pandemik Muzik, elles laissent la part belle aux mêmes atmosphères grises et urbaines, mais sans la pesanteur presque étouffante d’un « Drogue et crime » ou d’un « Double Whopper ». Un édifice un tantinet moins austère, mais toujours du sur-mesure pour Joe qui peut se balader sans fard ni thèmes au milieu des accords de guitare et des notes de piano pour balancer sa bile et ses pochons à la gueule des badauds. Sans chercher à révolutionner la formule de son aîné, No Name 2.0 se présente donc comme un nouveau concentré de poudre blanche et de billets violets, dans un écrin tout en nuances de gris et de vrai. Retenons deux choses pour finir. Un : que c’est une aubaine que d’être le contemporain d’une plume aussi sincère que la sienne. Deux : que Joe ne sera sans doute jamais mieux défini que par Lucazzi, quand bien même il voudrait nous faire croire que tous les mots ne viennent pas de lui. « D’après la critique, je suis un savant mélange d’indiscipline et de rigueur, un killer dans ma discipline ».
Abcdr : La dernière fois qu’on s’est vus, c’était il y a cinq ans à Lyon. Tu faisais le festival L’Original. Il s’en est passé des choses pour toi depuis.
Seth Gueko : Oui, c’est clair. Je venais de sortir de plusieurs mixtapes et les maisons de disques commençaient à s’intéresser à moi. Tu sais comment ça marche. Parfois, elles regardent plus ce qui se passe à l’extérieur que ce qu’elles ont déjà chez eux. J’ai sorti mon premier album suite à ça, ça ne s’est pas trop mal passé. Ensuite, j’ai fait le second qui a été un peu mieux accueilli. Et voilà, on va sortir le troisième dans quelques semaines [NDLR : Interview menée le 26 avril.]
A : Ce soir-là, tu avais fait monter une spectatrice sur scène. Tu lui avais dit « si l’amour rendait aveugle, l’éjaculation faciale aussi ma couillasse ».
S : Cette punchline, je l’avais sortie il y a cinq ans dans un concert. Vous me la ressortez aujourd’hui, c’est marrant parce que je l’ai replacée dans le dernier morceau que j’ai enregistré, il y a à peine trois semaines.
A : En fin d’année dernière, tu sortais Neochrome Hall Star Game, avec Al-K Pote et Zekwe Ramos. Quels souvenirs tu gardes de cette collaboration ?
S : Ce projet, c’était l’équipe, les frérots, les mecs avec qui j’ai évolué dans le rap. Je voulais leur donner aussi un peu de ma lumière et profiter de ce sang nouveau. Cet album marquait aussi le changement et la restructuration chez Neochrome pour arriver à un truc plus propre. Il y avait un gros travail d’image à faire sur Neochrome et ce disque y a contribué. À titre personnel, c’était bien d’avoir un peu de visibilité entre deux albums.
A : Quel bilan fais-tu de ton album précédent, le second, Michto ?
S : Michto, c’est un album qui n’a pas été accueilli à sa juste valeur. Il aurait mérité d’être disque d’or, il était bossé cet album. Comme je dis souvent, à chaque nouvel album, j’essaie de corriger les erreurs du précédent. J’avais trop calculé pour construire La Chevalière, avec un titre triste, un autre marrant… Du coup, je m’étais dit que le suivant, j’allais le faire comme une mixtape, pour m’éclater. Ça veut dire que j’ai avant tout voulu me faire plaisir et tant pis si ça ne rentre pas dans un moule, si ça n’est pas tout à fait conforme. Des morceaux à la Seth Gueko, des trucs sans refrains où ça kicke et ça parle de cul, de bites et de chattes. Tout ça avec une certaine finesse, même si c’est parfois difficile d’en trouver là-dedans. C’est un art que je manie bien ça. J’avais peut-être un peu chargé la galette, d’ailleurs c’est quelque chose que j’ai corrigé sur Bad Cowboy, j’ai gardé quelques titres bonus pour celui qui prendra l’album sur iTunes et un autre pour celui qui l’achètera en magasin. J’ai décliné des petits cadeaux comme ça, et ça me semble important. Après, tout ça, c’est une forme de continuité. Au fur et à mesure du temps, la musique a beaucoup changé. J’ai ralenti petit à petit les BPM. En dix ans, le rythme a ralenti de moitié. Au début, ma voix un peu oppressante et la vitesse faisaient que tu pouvais passer à côté de certains lyrics. Pour ce nouvel album, j’ai voulu prendre des instrus beaucoup plus épurés, pour que chaque coup de marteau que je t’envoie, tu le prennes bien comme il faut. Un coup de marteau lyrical, on est bien d’accord.
« Pour moi, le rap c’est une musique marginale, une forme de continuité du punk. »
Seth Gueko, c’est violent mais c’est une violence artistique. Le « Parental Advisory Explicit Lyrics », il n’est pas là pour rien. C’est à prendre comme un bon film d’horreur, c’est divertissant. Pour moi, le rap c’est une musique marginale, une forme de continuité du punk, un courant alternatif. L’adolescent a une phase de rébellion à un moment dans sa vie. Moi, j’ai vécu cette rébellion en écoutant du rap et j’ai envie de faire découvrir ça. Je veux que ce soit un truc que tes parents n’apprécient pas. Si tes parents commencent à aimer ce que tu écoutes, c’est que tu es parti dans la pop, dans un truc de variété.
Je me considère comme un rappeur alternatif. Je le vois au travers de mes concerts où dans mon public tu vas retrouver des trentenaires, des métalleux, des anciens du rock. Des gens qui sont en marge. Tu as aussi tous ceux qui ont cet amour du mot, ce goût pour la « métagore ». À l’image de Booba. Je pense que le chemin entre Booba et moi est assez étroit. Dans l’écriture, je pense qu’on se ressemble un peu. Pas que l’un copie l’autre mais on vient de la même école. Malgré la violence et la grossièreté, tu as des gens qui se retrouvent là-dedans. Chez nous, on ne pète pas et on ne rote pas en mangeant mais ça ne nous empêchait pas d’avoir des discussions un peu « olé-olé » et de chanter des chansons paillardes avec un coup dans le nez. Ça reste dans une culture de la France tout ça. La France de Mesrine, une France avec des hommes qui ont du caractère, de la testostérone et de la moustache. C’est un message bourru et rentre-dedans, ça a de la présence comme un plombier qui rentre chez toi.
A : Le titre de l’album, Bad Cowboy, c’est le reflet de cette identité alternative ?
S : Oui, le cowboy, c’est pour l’aspect biker. Aujourd’hui, ce sont des chevaux de fer, des Harley, des gros T-Max, des cylindrés à deux roues. Il y a aussi ce côté héros de films, chasseurs de vampires à la James Woods. J’ai essayé de faire ressortir un côté punk, avec la veste en jean, les patches. Avant même le pin’s, avec mes grands reufs, on mettait des capsules de Heineken. Je me suis fait des tatouages avec tous les trucs que je pouvais voir chez les punks, le « Mort aux vaches », le « Anarchie ». J’ai grandi avec ça, plus je vieillis et plus je l’assume ce côté-là, plus j’ai envie de le partager avec les gens qui suivent ma musique.
A : C’est extrêmement visible dans le clip de « Paranoïak »….
S : Oui, après, ce n’est pas moi le biker là-dedans. Je me fais chasser par une équipe de bikers et je ne prétends rien du tout dans ce clip. On est là pour apporter de l’image, se mettre au niveau du cinéma, avec ce côté tatouages et bar. Les mecs de tess’ aiment bien les T-Max, moi, si je veux me faire un kiff, je me prendrais plutôt une Harley. Ça me correspondrait davantage.
A : Tout ça fait penser à la série Sons of Anarchy. C’était une influence ?
S : Oui, toute l’imagerie est inspirée de Sons of Anarchy. Les initiales c’est SOA, comme ma ville Saint-Ouen-L’Aumône. Depuis toujours on a taggué SOA. C’est un lien de ouf’, c’est exactement le même style au niveau du visuel. Après moi je préfère plutôt Walking Dead, Games of Thrones ou Breaking Bad. Tu as des éléments de tout ça, le camping-car de Breaking Bad, les MCs ce sont les zombies de Walking Dead pour moi. Je suis là pour les exploser à coup de pistolets à eau bénite et leur rouler dessus avec une grosse bécane. Mon univers, c’est un mélange de toutes ces séries quelque part.
A : Ton album déborde de références à la culture populaire française et à ses acteurs, tu cites notamment Jean-Marie Bigard, Mallaury Nataf, Carlos, Jean Dujardin. Jean-Marie Bigard intervient au travers d’un interlude d’une vingtaine de secondes au début de l’album. Tu peux nous raconter votre rencontre ?
S : On s’est connectés à un moment oui. Je sais que je reste dans un courant alternatif, je n’ai pas à m’en plaindre, mais on ne m’a pas mis beaucoup de lumière. Mais à un moment donné, le talent et le travail doivent être récompensés. Ça ne remplit pas mon frigo que des mecs prennent juste des photos avec moi et me disent « ça tue ce que tu fais. » S’ils n’achètent pas… Toucher des altermondialistes, des mecs avec des bergers allemands qui se défoncent, ils n’ont pas trop de sous. Ils vont avoir des sous pour venir me voir en concert, mais le soutien d’un artiste ça passe par l’achat du support. Le disque que j’ai mis deux ans à faire.
Bigard, il ne me connaissait pas. Et c’est normal, quand il allume sa radio il ne tombe pas sur moi. C’est nous qui avons tapé du pied pour lui dire qu’on était là. On ne lui a pas fait écouter de musique au départ, on lui a montré mes textes à lui et au Professeur Rollin qui bosse avec lui dans l’émission Palace. Il m’a cité sur Europe 1 et d’autres trucs en disant que j’étais son double lexical. Quelque part nos univers se rejoignent, à faire rire la France avec des bites-culs-chattes. Je valide à mort Bigard, il y a des trucs vraiment marrants dans ce qu’il écrit. J’aime aussi d’autres humoristes comme Dieudonné qui ont d’autres styles.
Je viens d’une famille qui n’a pas de sous et mes références tournent autour de ce que j’ai connu. À un moment donné, via un de mes grands frères, j’ai eu accès aux Nuls qui étaient sur une chaine privée. Mais nous on avait plutôt La Classe avec Bézu, Lagaf’, c’est un autre style d’humour, un peu « pouêt-pouêt » pour certains. Quand tu vois que Bigard a fait le Stade de France… Dedans, il y avait des mamies en tailleur Dior qui se marraient.
A : Tu étais surpris qu’un mec comme Bigard te « valide » ?
S : Non, mais il fallait que ce mec me connaisse. C’était clair qu’il allait m’aider à enfoncer les portes. Il a senti le talent d’écriture. On a bossé ensemble pour écrire des textes pour lui. Il a vu mon potentiel d’écriture, ça va au-delà de la musique. Les mots peuvent servir à écrire des scénarios, des dialogues de films, des formes de ritournelles comme pour un publicitaire. Il y aurait pu avoir Richard Gotainer sur mon album, via un chant, sur un instru’ ou un truc un peu débile. C’est mon truc ça, je suis de la génération Top 50 moi.
« Orelsan reste un petit con et moi je suis un gros connard. Alors pourquoi ne pas faire un morceau de gros petits cons ou petits gros connards ?! »
A : Tu dis aussi : « j’ai le ventre de Carlos, les jambes de Damien Alamos. »
S : Oui, c’est de l’autodérision. Je sais que j’ai un gros ventre et des petites jambes. Je l’avais déjà dit par le passé, j’ai des jambes de cyclistes et des épaules de déménageur. Je trouve ça marrant. Je me suis tellement dévoilé que le mec qui va chercher à me clasher, il va passer pour un con. C’est un peu comme quand on me dit que je ne suis pas gitan : je l’ai déjà dit mille fois ça. Celui qui ne le sait pas, il ne m’écoute pas. Carlos, c’est Big Bisou, la chemise hawaïenne. La chemise hawaïenne, elle n’est pas uniquement dans Scarface.
A : Dans un tout autre registre, sur « Bulldozer », tu dis : « je ne suis pas une baltringue du Rap Contenders. » Le Rap Contenders ça ne te parle pas ?
S : Non… Je n’en veux pas du tout aux artistes, j’ai ratissé très large en citant uniquement le Rap Contenders. Il y a un côté académique qui ne me plaît pas. Et ce n’est pas parce que tu prends le meilleur des dix personnes que tu es forcément quelqu’un de très fort. Je préfère le principe des cyphers, que les artistes fassent avancer ensemble le rap, au lieu de se clasher comme ça. J’ai aussi dit ça parce que j’ai inscrit aux Rap Contenders un artiste que je voudrais développer derrière. C’était une façon de faire une entrée fracassante dans ce milieu.
Comme disait Keyser Söze dans Usual Suspects : « quand tu rentres dans un métro en faisant la manche, personne ne t’écoute. Mais quand tu arrives avec un marteau et que tu tapes sur la tête tout le monde, là, tu deviens intéressant. » Là, j’ai voulu taper sur les doigts du pauvre Rap Contenders pour faire une entrée en matière.
Je casse un peu le truc mais j’y ai inscrit un artiste que j’affectionne. A priori il faut faire ça pour avoir de la visibilité et arriver jusqu’à une signature quand tu es fort… Après, pour moi, un bon artiste doit avant tout faire de bons morceaux qui vont lui permettre de faire l’unanimité et dépasser les frontières du rap. S’amuser en a capella avec des mots qui vont dépasser le temps du rap et faire des blagues de « ta mère », je trouve ça naze moi. Enfin, je dis ça, c’est une autre école.
A : Tu dis aussi « Je viens d’une vraie famille de fromages… »
S : Oui, c’était une façon d’assumer ce que je suis. Je viens d’une grosse famille de fromages mais mon père ne sent pas le camembert et ma mère ne sent pas le gruyère. Ça n’est pas parce que je suis blanc que je vais rapper moins bien qu’un autre. Je voulais aussi imposer le côté blanc que je ne trouvais pas assez représenté dans le rap et que j’ai eu envie de représenter. Je dis aussi : « Je ne fais pas du rap français, je fais du rap de français qui fait des fautes de français. » C’est un peu comme si français, c’était devenu péjoratif, comme s’il y avait une espèce de petit racisme blanc. J’ai voulu mettre le doigt là-dessus. Je fais du rap de français, de bonne France, même si j’ai des origines. Je suis blanc, aux yeux bleus, mais on nous juge sur quoi ? Sur le fait de bien rapper ou pas ? Je suis blanc mais moi aussi je subis le délit de faciès. Je veux vraiment qu’il n’y ait du racisme nulle part.
A : On retrouve quelques invités relativement surprenants sur cet album. Orelsan notamment…
S : Bien sûr. Médiatiquement, les gens ont fait planer une espèce de pseudo-clash bizarre entre ces deux français qui ont signé au même moment en maison de disques. Avec cette même image du blanc outrancier, comme si on était sur le même créneau. Moi, dans une version un peu plus dure, lui, un peu plus geek. La question c’était : « qui est le rappeur blanc qui va signer en maison de disques ? » Après, ils m’ont mis dans la case rappeur gitan alors que j’ai répété ne pas en être un.
Nos personnalités sont différentes, mais Orelsan reste un petit con et moi je suis un gros connard. Alors pourquoi ne pas faire un morceau de gros petits cons ou petits gros connards ?! Au final, on est deux amoureux de la rime, des punchliners. Je lui ai parlé sur Twitter en l’appelant : « ma petite perruche de l’espace« , il m’a répondu au taquet et j’ai bien aimé l’esprit. Orelsan, c’est une des deux personnes les plus carrées avec lesquelles j’ai pu collaborer. L’autre, c’est Booba. Ils ne sont pas là pour rien.
A : Autre invité surprise : Kery James…
S : Oui, on a essayé de surprendre avec les featurings. Un peu comme quand j’ai fait un morceau avec Booba, ça avait surpris les gens. Pourtant, nos univers ne sont pas si éloignés que ça. Kery c’est quelqu’un qui dégage le respect, la pudeur et l’approbation. Moi, je suis plus enfermé dans mon truc bourru, violent et vulgaire. Mais à travers ça, tu as des gens comme Kery qui savent lire entre les lignes. Il sait que je sais écrire, que si je fais un morceau au travers d’un truc plus pensé, on pourrait tout à fait faire un morceau ensemble. On a trouvé le bon compromis sur ce morceau. Je me sens aussi noir que Kery James.
A : Tu vis en Thaïlande depuis quelques années maintenant, ça change quoi dans ton écriture et dans ton rap ?
S : Je vis sur une île où il fait trente-cinq degrés tous les jours, où tout le monde te sourit, avec de la bouffe pas chère H24 et la fête tous les jours. C’est un endroit que j’ai choisi. Je n’ai jamais été en vacances pendant ma jeunesse et aujourd’hui je rattrape le temps perdu. Forcément, ça me fait prendre du recul sur le rap français. Du coup, aujourd’hui, la compétition, elle est envers moi-même. Quand tu vis à l’étranger, tu n’es pas entouré de suce-bites qui te disent que tu es le meilleur et qui veulent juste un peu de ta lumière.
A : Sur « Farang Seth », tu rentres un peu dans le détail de ce quotidien en Thaïlande.
S : Avant, je rappais la rue et les halls. Maintenant, c’est normal que je rappe ce que je vis et vois, avec mes plages, mes salons de massage et ces ruelles glauques. Ça reste un titre sur un album de dix-huit morceaux, en plus ça reste agréable à écouter. Les gens qui ont été sur place, ils sont contents de tomber sur un morceau comme ça, vu qu’on partage la même chose. La Thaïlande, c’est une destination relativement accessible et ça peut donner envie aux gens de voyager. C’est ce que j’ai envie qu’ils fassent. Moi, personne ne m’a donné envie de voyager. Ça me fait archi-plaisir de rencontrer des gens qui me disent qu’ils sont venus ici après avoir vu mes vidéos. C’est un autre mode de vie la Thaïlande. Tu as des meufs qui parlent français, roulent en bécanes de cross et ont des Tour Eiffel tatouées dans le dos. Les filles sont des gangsters et des beautés divines. C’est un vrai petit paradis sur terre.
A : Tu peux nous raconter ta rencontre avec Dominique Alderweireld A.K.A. Dodo La Saumure ?
S : J’ai écrit ce morceau à partir de la punchline « appelle-moi Dodo La Saumure« . Le personnage est tellement ouf’ que je me compare à lui. Ça ne me dérange pas d’être assimilé à un mec comme ça, un gars bonne France, dans l’esprit de la culture Mesrine. Un mec qui a du vécu, est haut en couleur. J’appelle mon morceau « Dodo La Saumure » comme j’aurais pu l’appeler « Roro le maquereau » ou « Dédé le saumon ». Mais le nom tue, ça sort directement d’un Audiard. Il n’y a que Seth Gueko qui peut appeler un morceau comme ça. On a commencé à faire buzzer le truc sur le Net et là, la femme de Dodo La Saumure nous contacte et nous demande de quoi ça va parler. Elle nous dit aussi qu’il prépare un livre qui va sortir courant avril et qu’il serait intelligent de bosser ensemble. Ce n’était pas une porte qui se fermait là, plutôt une porte qui s’ouvrait. Quoi de mieux que faire apparaitre dans ton clip, le mec que tu peux citer dans ton morceau ?
Dodo a écouté ce qu’on faisait, il était mort de rire. Lui, c’est un tenancier de maison close. L’humour bites-culs-chattes, ça le fait marrer. Il a kiffé et voulu qu’on associe nos forces. J’aime les gens qui ont la gniaque comme ça. Il aime bien être devant la caméra Dodo, il a du swag. Je me suis dit que j’allais venir habillé en maquereau et il allait faire la même chose, question de faire un truc marrant.
« Je suis un vendeur moi, un charmeur de serpents. »
A : Toutes ces rencontres un peu improbables, c’est aussi ce qui continue à te motiver ?
S : Ouais, Bigard, Dodo La Saumure… là, tu as Norbert de Top Chef qui va être dans le clip de « Barbeuk », où il fait le barbecue. J’ai rencontré l’équipe des Kaïra en Thaïlande, ils sont venus faire des repérages pour faire Les Kaïra à Phuket. Comme je suis le maire de Phuket ils ont été intéressés par les tuyaux que je pouvais leur filer. Il y a aussi la rencontre avec Ramzy et Franck Gastambide [NDLR : réalisateur du film Les Kaïra]. J’aime bien faire intervenir des personnages en dehors de l’univers du rap, au travers de petites capsules. Un peu comme quand j’avais fait cette vidéo avec Rocancourt [NDLR : Christophe Rocancourt, escroc notoire et auteur d’un paquet d’arnaques, entre France et États-Unis.] C’est ma manière stratégique et subtile d’aborder le cinéma et la petite lucarne. Ces gens-là ont besoin de savoir que j’existe et la rencontre avec Seth Gueko ne peut pas les laisser indifférents. Je suis un vendeur moi, un charmeur de serpents. Ramzy, il n’en revenait pas. Je n’arrêtais pas de le faire rire alors que c’était lui le comique. Il me disait : « mais t’as un potentiel de fou. Voilà mon adresse. Je veux que tu sois chez moi tous les soirs, on va écrire des trucs ensemble. » Bigard m’a dit la même chose. Les gens de l’humour ont été les premiers à capter ce truc-là. Ceux du cinéma, ils peuvent aimer la gueule, le personnage atypique voire l’argot.
A : Tu n’as pas eu envie de sortir un peu du rap et t’orienter un peu plus vers l’humour ?
S : Non, mais je peux montrer cette dimension humoristique au travers de capsules comme dans Les chroniques du professeur punchline. Je ne suis pas un tueur à gages qu’on appelle pour éliminer le KGB. Je suis là pour gol-ri aussi. Les gens ont compris que je ne me prenais pas au sérieux et c’est important, c’est ce qu’on a reproché à pas mal de rappeurs : les mecs prenaient tout au premier degré. Après, ce que je fais, ça reste du rap, avec une rythmique et une voix rocailleuse. Je sais que pour certaines personnes, ben ça les agresse tout de suite. Du coup, je suis obligé de passer par des formules intermédiaires comme ces vidéos où je fais le con, c’est un peu « Les cabrioles du professeur Prout-Prout » quoi !
A : Qu’est-ce que tu attends de ce nouvel album ?
S : J’attends du disque d’or moi. Quand tu l’as déjà fait, tu ne veux pas viser en dessous. Si je fais ça, je me barre dans le cinéma. Après, je vais continuer à écrire du rap, c’est inné, c’est vraiment en moi. Même quand je ne veux pas, ça sort tout seul. Les punchlines, je vais les écrire sur papier, ça pourra finir dans des films. Dialoguiste, scénariste ou publicitaire, il y a des possibilités et des reconversions envisageables.
A : Si tu atteins cet objectif de disque d’or, ce sera ton dernier album ?
S : Non ! Si je fais disque d’or avec celui-là, je vais tout faire pour ressortir Michto. Question qu’il fasse lui aussi disque d’or. Je vais vouloir en faire un autre encore après. J’aurais toujours des conneries à raconter. C’est bien beau d’avoir la reconnaissance des gens mais il faut que ça se manifeste par des ventes. À un moment donné, on est là pour arracher le disque d’or.
A : Avec les ventes d’albums qui se cassent la gueule, c’est un gros challenge…
S : … de ouf’ ! Tu as d’autres moyens après. Tu fais des concerts, tu as une punchline qui marche bien, tu la déclines en t-shirt. Tu as des contrats avec les marques, ça va venir aussi. Quand tu fais du million de vues, tu as une visibilité qui te permet de négocier pas mal de trucs. On a fait le clip du morceau « Barbeuk », il y aura du placement de produit dedans. Des chips Lays, des trucs comme ça ! Aujourd’hui, c’est nous qui démarchons les marques pour qu’elles mettent des thunes dans nos projets. Tu sais, quand j’étais petit, avoir une paire de Reebok Pump, c’était un truc de fou. Tu ne pouvais pas l’avoir. Si on m’avait dit qu’adulte, je pourrais prendre des cartons entiers de paires de Pump…. C’est déjà un rêve de gosse.
En écoutant des disques de rap, il m’arrive de me demander ce qu’il en restera dans dix ans, dans vingt ans, dans deux siècles. Qu’est-ce que l’histoire de la musique retiendra de ces 30 ans de rap ? Qu’est-ce que l’histoire du hip-hop retiendra du rap du début du XXIème siècle ? Que restera-t-il du rap français ? Quels artistes et quels albums laisseront vraiment une trace ?
Concernant Al K-Pote, il est douteux qu’elle en retienne grand chose. Artistiquement en tout cas, ça semble difficile. Une partie des auditeurs de rap français se souviendra de bonnes tranches de rigolade, de punchlines débiles, du rappeur le plus gras que la Terre ait jamais porté. Pour le reste…
« Je vous zigouille. Lèche mon concombre et mes citrouilles. »
Suite de phases-choc, le rap d’Al K-Pote n’est pas véritablement construit. Pas de cohérence, presque pas de thèmes, une tendance à passer du coq à l’âne sans prévenir. De l’egotrip neuf fois sur dix. Un peu d’introspection, mais pas trop quand même. Chaque morceau ressemble à une longue improvisation. Malgré sa volonté affirmée de laisser un souvenir de lui, Al K-Pote n’écrit pas pour rentrer dans l’histoire. Pourquoi, alors, puisque visiblement il n’a pas grand chose à dire ? L’Empereur comme Sucez-moi avant l’album ressemblent plus à des défouloirs instinctifs qu’à des disques pensés. Un moyen de remplir son assiette aussi, histoire de « bouffer du gigot ».
« Ma fontaine de jouvence c’est du whisky. »
« Grosse catin, j’fume des pèts’ tôt l’matin, imagine Joe Dassin avec un putain de flow malsain. »
Un ogre sous weed et vodka au XXIème siècle. C’est dans ce registre de mec défoncé, affamé, misogyne et dangereux déboulant à toute allure en plein centre-ville qu’Al K-Pote est le plus impressionnant : ses morceaux à thèmes, sur les femmes (‘Respect aux femmes’) ou sur son histoire personnelle (‘Mon histoire’) sont loin d’être réussis. Seul ‘La voix d’en bas’ s’en sort mieux.
Du rap souvent trop mécanique, malgré quelques variations momentanées, sur des beats très classiques à deux exceptions près (‘L’Empereur’, ‘L’Envahisseur’)… Et pourtant pas mal d’auditeurs en redemandent. Qu’est-ce qui, alors, fait qu’on l’écoute malgré tout ? Alors que d’un point de vue humain, ce rap est détestable ? Face à un texte de l’autoproclamé « Empereur de la crasserie » (« alias Pef Le Dégueu alias L’aigle royal de Carthage alias Le meilleur du 91 alias Jojo L’Affreux« ), l’auditeur est dans la même situation que la marionnette d’Alain de Greef, dans les Guignols, face à Michael Kael enculant un mouton. Il rigole comme un con. Même chose quand il s’agit d’expliquer à des gens ce qui est si drôle dans cette suite d’insultes et de gimmicks. « Ben, Michael Kael ‘cule un mouton, drôle, tout ça… » répond De Greef. Et nous : « Ben Al K-Pote dit « sucez-moi bande de putains », drôle, tout ça… ». Les conneries d’Al K-Pote sont marrantes pour certains, pitoyables pour d’autres. C’est tout. Mais il est rare de trouver quelqu’un restant indifférent à tout « ça« . Comme Jackass, à l’époque. Avec en plus un vrai charisme, car Al K-Pote est un personnage dingue et vraiment original. Le rap a déjà connu des types dans le même délire, mais jamais aussi excessifs, aussi barjos.
C’est donc ça, L’Empereur : du rap-bélier, mais aussi du rap fast-food, qui remplit les oreilles et vide le crâne pendant un petit moment mais gave vite. Puis vers lequel on retourne, avec le sourire. Parce que c’est marrant, et parce que les autres rappeurs sont trop sérieux dans leur délire « rue« . Al K-Pote lui-même se prend-il au sérieux ou écrit-il volontairement dans l’excès, avec un certain sens du second degré ? Il est sans doute à prendre, comme Booba, « à un degré cinq« . A la vue de ses interviews, c’est difficile à déterminer avec certitude : l’auditeur est seul juge. C’est cela aussi qui peut gêner. Alors l’histoire de la musique l’oubliera peut-être vite, mais qui, aujourd’hui, en a quelque chose à faire ? La vérité est là : sans des mecs comme Al K-Pote, le rap serait terriblement monotone.