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À l’été 2002, Jay-Z est parti en vacances. Après six albums en six ans, il a pris le large en Méditerranée, ouvert une bouteille de rosé, et devisé avec Bono en regardant l’horizon. A son retour à New York, Jay-Z racontera au magazine XXL une anecdote qui, avec le recul, semble définir toute la suite de sa carrière : dans le bassin méditerranéen, le rappeur a été témoin des fastes donnés par une tête fortunée. Impressionné, il résumera la scène en une phrase : « It was another level of ballin' ».
Depuis, Shawn Carter a opéré une mise à l’échelle globale pour atteindre, lui aussi, l’autre niveau. Pas seulement pour la flambe, mais pour devenir, littéralement, plus grand que le rap. Il a d’abord quitté la scène en 2003, pour revenir trois ans après dans un costume d’ambassadeur super-héroïque. Soigneusement, implacablement, il a déplacé les curseurs un par un, passant des couvertures de The Source à celles de GQ, du Summer Jam new-yorkais aux arènes rock européennes, des partenariats juteux à d’autres partenariats encore plus juteux. Jay-Z, le rappeur, est devenu l’institution Jay-Z.
Pour habiter cette fonction, il a exercé un contrôle méticuleux sur l’articulation publique de sa légende. Le livre Decoded (2010) en sera la grille de lecture officielle. La grande force de Jay-Z était de rapper en faisant oublier qu’il rappait – la sophistication déguisée en facilité. Cette méthode invisible sera désormais documentée noir sur blanc. La démarche est logique : Jay-Z a souvent lutté avec sa réputation de rappeur grossier. Mais ce penchant nouveau pour l’auto-analyse a eu ses effets pervers : depuis six ans, il donne l’impression de forcer le trait – il se dira « monstre du double sens » – comme si une conscience aiguë de lui-même avait fini par le parasiter.
« L’arsenal stratégique de Jay Z a atteint une puissance telle qu’il constitue désormais un spectacle à part entière. »
En parallèle, son arsenal stratégique a atteint une puissance telle qu’il constitue désormais un spectacle à part entière, synchronisé à un rap presque entièrement défini autour du principe d’ascension. Magna Carta… Holy Grail, son douzième album, est ainsi le fruit d’un partenariat spectaculaire. Dans l’opération, Jay-Z décroche un disque de platine avant même qu’un seul disque soit en vente. L’opération semble faire écho à ce couplet de 2001, où il promettait pouvoir vendre du feu en enfer. Douze ans plus tard, il négocie une application mobile avec une multinationale coréenne.
Auto-décodage et synergies corporate sont le double support de ce nouvel album. Jay-Z a ainsi choisi d’en dévoiler d’abord les textes – une manière de grandir, dira-t-il – puis d’en expliquer le sens dans de courts teasers sponsorisés. Dans l’un d’entre eux, on le voit décrire le titre « Picasso Baby » comme une satire d’un matérialisme absurde. Pourtant, le morceau apparaît d’abord comme une simple mise à jour de ses signes extérieurs de richesse : en 2013, Jay-Z ne brille plus avec des jantes de vingt pouces, mais avec des tableaux de Basquiat. Fin de l’histoire ? Pas tout à fait. Le 10 juillet, dans une galerie d’art new-yorkaise, Jay-Z a fait quelque chose d’inattendu. Devant une foule hétéroclite et complice, pendant six heures non-stop, il a rappé « Picasso Baby », ou plutôt, il a exposé Jay-Z entrain de rapper « Picasso Baby ». La mise en abyme, très maligne, donne désormais au morceau la profondeur qui lui manquait sur disque : Jay-Z ne s’offre pas un tableau de Warhol, raffinement ultime des rappeurs millionnaires, il est un tableau de Warhol.
Cet épisode pourrait être le déclencheur d’une phase nouvelle, celle où Jay-Z se distancera enfin de son propre mythe. Entamée timidement dans Kingdom Come, l’initiative ne s’est jamais vraiment réalisée, y compris dans ce nouvel album. MCHG est un assemblage de titres solides, où Jay-Z retrouve parfois la fluidité de ses meilleures années. Le disque doit beaucoup à ses producteurs, notamment le duo Timbaland/J Roc, qui s’essaie à la soul Shaolin ou au R&B Hitmen avec une égale réussite. Et comme souvent, ça part dans tous les sens : refrain de Frank Ocean ; parenthèse introspective ; Rick Ross en bermuda ; réflexions d’homme qui vieillit ; échappée belle avec Beyoncé ; symbolisme bizarre ; pochade déglinguée avec Pharrell et Nas ; menace tranquille ; clin d’œil aux classiques. Et puis « Tom Ford », futur hit des riches, des célèbres, et de ceux qui essaient. Bref, c’est l’un de ces albums de Jay-Z aussi inconstant qu’efficace.
Reste un goût d’inachevé, surtout au milieu de cette grande année 2013 pour les héros du zeitgeist pop. Daft Punk, Justin Timberlake et Kanye West ont récemment livré des disques portés par une vision forte, qui marque une évolution significative dans leurs parcours. Jay-Z, lui, reste dans des rangs confortables. Ça pourrait faire l’affaire – ça fait largement l’affaire – mais pour une personnalité qui promet autant, ça ne suffit plus. « Internet, c’est le far west, il faut écrire de nouvelles règles » annonçait-il dans l’un des teasers de ce nouvel album. Dans ce territoire nouveau et chaotique – la quarantaine, la paternité, les smartphones – Magna Carta marque une nouvelle victoire pour la marque Jay-Z. La réinvention de l’artiste, elle, reste toujours en chantier.
Melanin 9 était apparu sur nos radars avec sa toute première mixtape, High Fidelity, sortie en 2007. Une époque où, selon ses propres dires, le garçon commençait tout juste à considérer le rap comme autre chose qu’un hobby. Depuis, entre ses projets solos et ceux de ses différents collectifs (Triple Darkness, Orphans of Cush), l’attente autour de M9 n’a fait que grandir. Le Londonien a même savamment joué avec nos nerfs, retardant la sortie de son premier album à plusieurs reprises. À bon escient, peut-on dire rétrospectivement : difficile en effet d’imaginer des grands débuts plus convaincants que Magna Carta, et sa pochette faisant référence à celle de Phrenology (The Roots).
Ce qui a caractérisé les projets de M9 jusqu’à maintenant, c’est une capacité évidente à choisir ses productions, que celles-ci soient originales ou issues de faces B. Cette compétence se retrouve sur Magna Carta. Le Londonien a fait appel à des noms peu connus pour la plupart (7th Dan, Anatomy, Hey!Zeus) mais ayant fait leurs preuves sur les sorties de Triple Darkness. La sélection de beats est diversifiée mais cohérente, privilégiant les instrumentaux cotonneux et mélancoliques, et gardant le côté lo-fi du boom-bap des années 1990 sans pour autant tomber dans la désuétude. De ce fait, se dégage de Magna Carta une ambiance particulière, chaleureuse et vaporeuse, renforcée par la relative concision de l’album.
Côté rap, M9 se singularise par un accent assez peu marqué pour un rappeur anglais, mais aussi par un flow fluide et assuré. Pas de roulements ou d’accélérations, la sobriété est de mise. Celle-ci est au service d’un discours qui se veut réfléchi et mature. Le Docteur Malachi Z. York et d’autres écrivains afrocentristes sont ainsi convoqués, pour des va-et-vient entre les rues d’Hackney et la spiritualité. Rap conscient oblige, quelques longueurs sont à regretter, notamment sur des sujets traités avec sincérité mais si souvent abordés par le passé, comme les brutalités policières (« Organised Democracy ») ou la douleur des parents dont les enfants ont été assassinés dans la rue (« The 7 Blues »).
Si ces titres sont loin d’être désagréables, on préférera des morceaux aux thèmes moins clairement définis, comme « Magna Carta », « Cosmos » ou l’excellent « White Russian ». Ce dernier voit intervenir Roc Marciano, seul rappeur ne faisant pas partie de Triple Darkness à avoir été invité. La collaboration entre le New-Yorkais et le Londonien apparaît d’ailleurs comme une évidence, tant leurs univers musicaux ont en commun. Pour le reste, la chanteuse Madame Pepper assure trois refrains. M9 évite ici un écueil qui aurait pu nuire à l’impression globale laissée par l’album : Madame Pepper n’a rien d’une choriste r’n’b à la plastique bien plus agréable que la voix. Ses prestations ne servent pas uniquement à faire baisser le niveau de testostérone de l’ensemble, mais plutôt à donner une autre dimension aux titres sur lesquelles elle pose, ce qu’elle parvient assez bien à faire.
Avant d’être un bon MC, Melanin 9 est avant tout un grand fan de rap. Le choix des faces B sur ses mixtapes en témoigne, tout comme la série de mixes livrés il y a quelques années sur son blog. L’Anglais a dû s’enfiler des heures de maxis et d’albums, obscurs ou non, et en a visiblement tiré quelques précieux enseignements quant à la façon de faire de bons disques. Magna Carta ne possède pas de moment de folie, où M9 aurait choisi de donner une direction inattendue à sa musique. Mais tout dans le projet respire l’intelligence, et un savoir-faire assez impressionnant pour un garçon sortant son premier album et n’ayant pas encore atteint la trentaine. La saga continue donc : une étape de plus est franchie avec succès pour M9 et, si l’on saura apprécier à sa juste valeur Magna Carta, on attendra la suite avec encore plus d’impatience que précédemment. Au moins pour savoir jusqu’où le garçon peut aller.