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Introduction « Throw Your Hands in the Air »

Pour commencer, un résumé des épisodes précédents : il y a deux ans de cela, à Zurich, était organisé Touch the Lake. La volonté était de se démarquer des deux grands autres festivals Hip-Hop de Suisse, le très populaire Openair Frauenfeld et le Royal Arena Festival de Bienne, plus destiné aux connaisseurs. Était donc proposée une programmation diversifiée, susceptible de ravir tous les amateurs de rap, qu’il soit grand public (Snoop Dogg, Pitbull), moins exposé (A.O.T.P., Sean Price) ou germanophone (Kool Savas, Prinz Pi). Et surtout, la manifestation avait lieu en marge de la Zürifäscht, la fête de la ville ayant lieu tous les trois ans, et se déroulait sur un site magnifique, sur les bords du lac Zürichsee. Un cadre somptueux, et une idée brillante. A part pour ces satanés Français, persuadés que la Suisse n’est que rase-campagne, et qui apprendront à leur dépens que les jours de célébration les nombres de rues barrées et de passants augmentent de façon exponentielle. Heureusement que la flotte était là pour soulager de ces heures à tourner en rond sous le cagnard.

En 2011, rien à célébrer dans la ville la plus chère au monde. Le choix a donc été fait de quitter le milieu urbain pour délocaliser à la campagne, à Wohlen, commune située une trentaine de kilomètres à l’ouest de Zurich. Touch the Lake est ainsi devenu Touch the Air. Et l’éclectisme fût poussé encore plus loin, artistes Hip-Hop côtoyant DJs Electro. La line-up rap s’était également considérablement étoffée : s’y trouvaient, entre autres, Ludacris, Redman & Method Man, Lords of the Underground, Dilated Peoples, ainsi que les Français Akhenaton, Faf la Rage et la Sexion d’Assaut. Sous un temps idéal, le week-end avait été une grande réussite.

Jeudi « The Chosen Few »

Nous voilà en 2012. Il faudra encore attendre un an pour la prochaine Zürifäscht, donc direction la paisible (le reste de l’année) commune de Wohlen. L’annonce d’une programmation plutôt solide a été ternie par une décision pour le moins étrange : prévue pour se dérouler du jeudi 21 juin au dimanche 24 juin, cette nouvelle mouture de Touch the Air est finalement réduite à trois jours. Mais débutera le jeudi pour s’achever le samedi, plutôt que de s’étendre du vendredi au dimanche comme le voudrait une certaine logique. Ceux qui travaillent vous remercient. Selon les témoignages des chanceux qui ont pu être présents, c’est donc dans une ambiance assez intimiste que s’est déroulée la première soirée. Toutefois, les veinards ne le sont pas restés longtemps, une vague histoire de karma certainement. Si les onomatopées de Sefyu n’ont pas été backées par Dame Nature, la météo a ensuite décidé de teaser de façon un peu brutale la prochaine édition du festival, en lâchant des pluies torrentielles sur le site, vite transformé en bourbier. C’est dans cette ambiance apocalyptique que la Boot Camp Click, amputée de Sean Price, a livré une prestation comme d’habitude très convaincante malgré les conditions. « Sound Bwoy Bureil » sous le déluge, ça doit avoir de la gueule quand même. La suite, ce fût Talib Kweli, Tyga et Pitbull. Si le premier a fait le boulot, les rares retours quant aux sets des deux autres ne furent pas particulièrement élogieux.

Vendredi « Time 4 Sum Aksion »

Vendredi commence par une bonne nouvelle. Redman a loupé son avion, il passera donc une heure plus tard que prévu. De quoi prendre le temps de se paumer sur l’autoroute, de maudire les itinéraires Viamichelin et d’arriver quelques minutes avant le début du concert pour acheter des bières. Et de prendre peur : désormais, c’est plus de 7 € la canette, avec la consigne certes mais quand même. Le nombre de cadavres jonchant les pelouses semble confirmer que, tel le nuage de Tchernobyl s’étant arrêté aux frontières françaises, la crise économique n’a jamais atteint les contrées helvètes. Tant pis, les virées au Lidl rythmeront le reste du séjour. Mais place à la musique : flanqué de son ombre Ready Roc, Redman débarque. Avec son afro imposante et son corps décharné, Reggie Noble a des faux-airs d’Afro Samurai. Sauf que vu ses yeux vitreux, le garçon serait beaucoup plus dangereux pour lui-même que pour les autres avec un sabre dans les mains. Les classiques s’enchaînent, de « Tim 4 Sum Aksion » à « Da Rockwilder », de « Whateva Man » à « Let’s Get Dirty ». Avec une petite déception quand même : un concert de Redman, ça ressemble plus à un concert de Redman et Method Man sans Method Man qu’à autre chose. Les mêmes enchaînements, les mêmes jeux avec le public, les mêmes beats pour clore le set (« Kick, Push » de Lupe Fiasco, « That’s What I’m Talkin’ about » de WC). Mais ne boudons pas notre plaisir : il y a du charisme, de l’expérience, des bangers en pagaille. Finalement, c’est tout ce qu’on demande.

Le prochain à fouler les planches est l’Anglais Dizzee Rascal. Difficile d’apprécier la prestation du Londonien sans être fan de grime, les sonorités organiques et très rudes étant encore plus pesantes en live. Il est toutefois un peu regrettable que l’énergie et le talent que Dizzee montre sur disque ne soient pas vraiment transposés en concert. Cela permettrait aux personnes n’étant pas forcément inconditionnelles du bonhomme de passer en partie outre cette musique difficile d’accès. Après une vingtaine de minutes arrive donc le moment d’aller se ravitailler à la voiture.

Au retour, c’est une ambiance radicalement différente sur la scène, sombre et enfumée. Accompagnés de leur DJ et d’Eric Bobo aux percussions, les deux MCs de Cypress Hill débarquent, fringués comme des bikers. Visiblement, Sen Dog a décidé de taffer dur pour avoir plus de répliques dans la prochaine saison de Sons of Anarchy. Comme leur pote Redman, présent sur le côté de la scène, les Angelinos enchaînent les classiques, comme « Tequilla Sunrise », « Dr. Greenthumb », et cette multitude de titres où ils parlent de buter des gens ou de fumer de l’herbe, voire de faire les deux à la fois. Les ficelles pour ravir le public sont connues mais elles fonctionnent toujours à merveille : B-Real qui allume un joint sous les vivas de la foule, les lala lala lala lalaaaa de « Hand on the Pump » répétés à tue-tête, le solo de Bobo. Et pour emballer l’affaire, on termine par un « Rock Superstar » endiablé. Rien de nouveau sous le soleil californien ni dans la nuit suisse. Si ce n’est ces quelques titres récents présentés, tirés d’un projet avec un DJ Dubstep de Londres. Voilà en tout cas ce qu’il convient d’appeler des valeurs sûres.

Samedi « We Will Rob You »

Le samedi après-midi est consacré aux artistes locaux. Premier headliner à 17h en la personne d’Evidence. Un peu comme un super saiyan, « Mr. Slow Flow » donne l’impression depuis quelques années de devenir à chaque seconde plus fort. Passé du rappeur lambda et sans imagination à un statut de MC dont on attend avec impatience les nouvelles sorties, EV traduit également cette métamorphose sur scène. Sans backeur, sous une grosse chaleur, le garçon lâche un set où il ne puise que dans son catalogue, sans aucun emprunt à Dilated Peoples. Et ça fonctionne. Le créneau horaire n’est pas facile, le public est assez clairsemé, mais Evidence garde le sourire. Et remporte l’adhésion sans difficulté, à renfort de gros morceaux (« To Be Continued… », « You », « The Red Carpet »). C’était un plaisir de le revoir, vivement la prochaine fois.

Petit intermède germanophone, avec les Munichois de Blumentopf et leur rap vif et plein de bonne humeur. La suite est internationale : débarquent les trois MCs et le DJ de Psy 4 de la Rime, leur accent marseillais, leurs origines comoriennes et leurs blazes italiens. Un constat s’impose d’emblée : la bande de Soprano est beaucoup plus facilement supportable en live que sur disque. Il faut même avouer que le boulot est fait de façon propre et que les garçons savent se mettre le public dans la poche, qu’il soit francophone ou non. Après un grand nom de la scène française, un mastodonte de celle d’outre-Rhin en la personne de Bushido. Rien d’exceptionnel musicalement, mais le soutien et l’enthousiasme du public de ces festivals pour les grandes figures du rap allemand est toujours impressionnant.

Arrivent ensuite BoB, ses zikos, ses choristes, ses morceaux calibrés pour les grandes chaînes musicales. C’est donc l’heure d’aller se sustenter et se déshydrater. Bonne initiative : la suite a de quoi couper l’appétit. Est en effet programmé « Wu Legends ». Il a ainsi été décidé du côté de Staten Island que quand moins de cinq membres du Wu se produiraient ensemble, l’appellation « Wu-Tang Clan » serait abandonnée au profit de celle de « Wu Legends ». Il y a donc un certain sens de l’éthique au sein de la troupe de RZA. Mais pas trop non plus : visiblement, le procédé autorise quand même à envoyer un « frère de » en béquilles (Streetlife), à inclure dans le quatuor un gars que personne n’est parvenu à reconnaître et à ne pas effectuer de balances, à en juger par la prestation de GZA qui a passé le concert à bouger ses lèvres sans qu’aucun son ne soit audible. Pour le reste, c’est du classique : on rappe les couplets des absents, parfois par-dessus les voix déjà enregistrées. Seul avantage, le set fût très court. La prochaine étape est d’envoyer des sosies, ou pourquoi pas les enfants des membres : puisque sur le plan musical l’âge d’or du Wu semble très loin, autant essayer de devenir les références ultimes du foutage de gueule en concurrençant MF Doom.

Tout à notre colère, c’est déjà le dernier concert qui se profile. Certains se demandaient pourquoi ce crew de DJs français, C2C, avait été choisi pour clore le festival. Premier élément de réponse, les garçons se situent à mi-chemin entre Hip-Hop et Électro, les deux tendances musicales que Touch the Air cherche à faire cohabiter. Deuxième élément : leur show est incroyable. Un déferlement de scratches, de bidouillages sonores, d’effets de lumière et de figures géométriques projetées qui auront certainement fait gerber les plus intoxiqués mais surtout ravi le reste du public. Une expérience assez exceptionnelle ponctuée de temps forts, comme cet hommage parfait à MCA, les quatre DJs prenant les micros pour rapper le couplet du défunt sur Intergalactic. Le temps passé à bosser les chorégraphies, les enchaînements et à se caler pour rendre le tout fluide doit être monstrueux. Il n’a en tout cas pas empêché 20Syl de devenir l’un des rares rappeurs français à toucher du doigt le succès avec Hocus Pocus. Voilà qui force le respect pour lui et pour C2C. Comme pour l’équipe de Touch the Air, qui a effectivement trouvé ici le moyen idéal d’achever le festival.

The Epilogue « To Be Continued… »

Fin donc de cette édition 2012, avec quelques sérieux points noirs (la décision de commencer le jeudi, les prix pratiqués sur le site et le Wu), mais surtout pas mal de bons moments. Et un festival qui s’impose un peu plus comme une alternative valable à l’Openair Frauenfeld ou au Royal Arena. L’an prochain, Touch the Air redeviendra Touch the Lake, Zürifäscht oblige, retrouvant les bords du lac et une plus grande exposition avec désormais une réputation à défendre. Et, paraît-il, l’organisation voit les choses en grand pour l’occasion. On sera là pour juger sur pièce de ces ambitions.


Le séquençage

Le show a été pensé comme un greatest hits monumental des catalogues de Jay-Z et Kanye West. Jay-Z seul. Kanye seul. Jay-Z avec Kanye producteur. Kanye West featuring Jay-Z… Leur imbrication donnera lieu à des enchaînements mémorables. En tête : l’arrivée de Jay-Z sur « Diamonds from Sierra Leone » (sans doute l’un des meilleurs couplets de sa carrière), Kanye dans le rôle du flic sur « 99 Problems », la transition « Big Pimpin' » / « Goldiggers »… Autre excellente idée : la décision d’utiliser l’instrumental de « Angels » pour « Where I’m from ». Une façon astucieuse d’aligner le morceau, vieux de quinze ans (mais repris l’année dernière par Puffy et Rick Ross), avec le futurisme baroque de Watch The Throne.

Le contraste Jay-z / Kanye West

Ce n’est pas seulement la complémentarité des répertoires qui a fait la qualité du spectacle, mais aussi le contraste des personnalités : un Jay-Z impérial, dissimulant les années de pratique aguerrie sous une nonchalance élégante, et un Kanye félin, le visage constellé de sueur, dont les traits prendront parfois une forme littéralement monstrueuse sous l’effet des jeux de lumière. Cette dichotomie fascinante sera judicieusement illustrée par les gros plans projetés sur les énormes écrans géants qui surplombaient la scène. Deux écrans séparés.

L’héritage musical

Les invités invisibles de la tournée Watch The Throne s’appellent Louis Armstrong, Otis Redding, Michael Jackson, James Brown ou Frank Sinatra. Ça n’était pas nécessairement évident par le passé, mais les samples utilisés par Jay/Kanye sont devenus avec le temps des outils pour affirmer leur appartenance à la grande tradition de la musique populaire américaine. Impression confirmée par la présence discrète, avant le concert, de samples originaux (notamment ceux de « Luchini » ou « Guess who’s back »), glissés en fond sonore, comme une note d’intention du spectacle à venir.

Le record

Sur Twitter, dans le torrent de commentaires qui a accompagné le show, certains se sont offusqués que « Ni**as in Paris » soit joué onze fois d’affilée (oubliant au passage que ce rappel-marathon avait été précédé d’un show de deux heures et une quarantaine de morceaux). C’est sûr, Jay-Z et Kanye auraient pu se contenter de faire un rappel standard. A la place, ils ont crée un rituel absurde, une compétition surréaliste dont ils sont à la fois instigateurs et victimes consentantes. L’expérience est idiote, interminable, éreintante et terriblement jouissive, à condition d’être sur place et de bien vouloir jouer le jeu. L’expliquer reviendrait à vouloir donner un sens à l’expression  »Going gorillas » : personne ne sait vraiment ce que ça veut dire, mais ça fait péter un câble à tout le monde. Demandez à Will Ferrell.

Les symboles

Il y a quelques mois, nous déclarions Watch The Throne  »album rap conscient » de l’année 2011. Non, ce n’était pas une blague, et le spectacle de vendredi a achevé de nous en convaincre. Au fil du show, il y avait quelque chose de profondément perturbant dans ces images de savane, d’émeutes, de bombe atomique et de cérémonies du Ku Klux Klan. Quelque chose d’inspirant dans ce drapeau géant et cette casquette des Brooklyn Nets, symbole ultime d’un rêve américain transformé en motivateur universel. Et quelque chose de carrément flippant dans ces trous humains s’effondrant sur eux mêmes pendant les reboots compulsifs ( »Again ! ») de « Ni**as in Paris ». Les images choisies sont peut-être familières dans le décorum pop (la guerre, c’est mal, peu importe le chanteur), mais une sensation de violence abstraite et de décadence inéluctable traversait quand même le spectacle. Au final, la réalisation live de Watch The Throne ne fait qu’en amplifier les étranges paradoxes.

Le design

Bien sûr, il y avait des effets spectaculaires : les lasers ponctuant les notes de piano de « Runaway », les crachats de flamme qui chauffaient les visages des spectateurs jusqu’aux derniers gradins, ou ces impressionnantes plateformes jumelles criblées de cristaux liquides. Kanye l’avait prouvé lors du Glow in the Dark Tour : il est un excellent designer scénique. Mais là où le show aurait pu être froidement millimétré (comme celui de Sade au même endroit un an plus tôt), Jay-Z et Kanye ont su apporter à leur démonstration de force une vraie dimension chaleureuse. Quand ils ont rappé « New Day » assis côte à côte sur un banc imaginaire, on avait presque l’impression de traîner dans le même square qu’eux.

Le drapeau

Difficile de resituer à quelle itération de « Ni**as in Paris » c’est arrivé. La huitième ? L’avant dernière ? Jay-Z et Kanye qui demandent aux spectateurs de leur faire passer deux drapeaux français : l’un pour Jay-Z qui l’enroule autour de son poignet, l’autre pour Kanye qui se met dos au public pour le brandir au dessus de lui sous les ovations de la foule. Deux rappeurs américains ont donc réussi à provoquer un moment d’unisson patriotique autour d’un symbole bleu-blanc-rouge habituellement détesté. Alors oui, leur France à eux commence et finit peut-être dans une suite du Meurice, mais il n’empêche, la puissance de l’instant nous a jeté à la figure une question bien embarrassante : pourquoi aucun rappeur français ne pourrait oser le même geste sans se couvrir de quolibets ou de ridicule ?

L’inconnue

Le répertoire bourré de hits, l’attitude flamboyante, les moyens logistiques haut de gamme… On peut rationaliser le succès de Jay-Z et Kanye West de mille et une manières. Mais ce qui les place définitivement au dessus de la mêlée, c’est qu’ils sont les rares artistes du rap à rester inexplicables. Pourquoi Jay-Z commande une arène entière comme il discuterait avec un pote ? Qu’est-ce qui pousse Kanye West à passer vingt minutes seul, à autotuner son cœur brisé en haut d’une plateforme mécanique ? Comment revenir d’un tel appétit de record, et y retourner de soir en soir ? Et qu’est-ce qui peut bien se cacher sous cette foutue scène hors de prix ? Au fond, le fantasme illuminati autour de Jay-Z et Kanye West n’est rien d’autre que le négatif caricatural de leur force la plus profonde : celle d’être les derniers vrais mystères du rap.

2004, les Beastie Boys s’apprêtent à sortir To the 5 Boroughs. Après six ans de silence, voici un album qui doit tourner la page d’Hello Nasty et de ses tubes. « Intergalactic », « Body Movin », « 3 MCs & One DJ », trois titres fusionnels qui masquaient un disque de fusion un peu bordélique, à l’instar des habitudes prises par le trio de Brooklyn depuis Check Your Head. Ça tombe bien, puisque To the 5 Boroughs est un long format qui porte sur ses épaules un retour aux sources autant qu’une ode à New-York. Comme si les Beastie Boys – qui sont de ces new-yorkais pouvant s’affirmer pure souche alors que dans cette ville, l’identité a tout d’un profond paradoxe – avaient ressenti ce besoin de confronter le New-York post-11 Septembre à celui de Licensed to Ill et de la boutique de Paul. Bientôt quadragénaires, MCA, Ad Rock et Mike D lavent les blessures de leur ville au crépuscule d’un XXème siècle sali par la poussière de deux tours jumelles prises sur le grand échiquier de la politique mondiale. Pour cela, il leur a fallu un rap à l’ancienne, simple, pêchu, énergique. Avec à la clef, cette question : et si c’était la première fois que les Beastie faisaient vraiment du rap, et pas du Beastie ?

Alors, To the 5 Boroughs, chant du cygne pour mieux entamer une cure de jouvence ? Hélas non. Avec le recul, c’était peut-être la dernière fois que les Beastie Boys ne regardaient pas en arrière. Ou la première ? Il y a bien eu début 2011 ce nouveau retour aux sources, qui encore une fois avait des allures de coup d’œil dans le retro. Le court métrage Make Some Noise, écho contemporain à 25 ans de carrière commencés avec le Hit « Fight for your Right (to Party !) », avait tout du revival avec son casting all star (Steve Buscemi, Susan Sarandon, Will Ferrell, Elijah Wood, Jack Black…). Un clin d’œil narcissique et nostalgique plein d’audace et de modernité. Mais pesait-il bien lourd face au fade The Mix Up, album instrumental qui n’a pas atteint ni éteint les sommets lumineux du « bootleg » The In Sound From Way Out sorti dix ans plus tôt ? Pesait-il bien lourd face à la maladie qui rongeait Adam Yauch depuis 2009 ? Qui s’étonnera que l’énergie, cette qualité qui a toujours permis aux Beastie de survivre, se soit mise en veille ? Depuis To the 5 Boroughs, le temps n’a cessé de tomber sur le coin de la gueule des Beastie. Celui de leur public vieillissant aussi vite qu’eux. Celui des albums de plus en plus sages, des causes de plus en plus nobles, et de la maladie de plus en plus vicieuse. Les filles nues dans les cages, les featuring avec Cypress Hill ou les postiches potaches portées devant la caméra de Spike Jonze se font loin. Durant les six ans de silence qui ont séparé Hello Nasty de To the 5 Boroughs, les Beastie Boys ont semblé avoir tout loisir de saisir que le temps passait. Vite.

Trop vite peut-être. Au point que The Hot Sauce Committee, double album originellement prévu par le groupe à l’orée de 2009, a finalement vu son volume 2 sortir avant le 1. Comme si les Beastie Boys sentaient que le point final allait précéder tout le reste. Les rumeurs de guérison d’Adam Yauch qui ont couru début 2011 n’ont jamais vraiment pris. Qui pouvait sincèrement croire que tout allait bien à Brooklyn si les trois MCs et leur DJ ne descendaient même pas sur scène pour défendre leur album ? Le clip vidéo de « Make Some Noise » ne faisait que renvoyer aux Beastie des années 80. Comme si la fin de carrière était celle d’une boucle qui prenait des allures de boomerang. On se renvoie une époque dans la figure, on se souvient du bon temps. L’audace était encore là, mais elle n’était désormais que façade. L’énergie n’y était plus. Aujourd’hui, chanter en cœur « What’s the Time ? It’s time to get ill !!«  n’a plus tout à fait le même goût. Il n’y a pas que dans le rap où on peut dénier vieillir sans pouvoir dénier les effets du temps qui passe.

2004, c’est pourtant « Time to Get Ill » que chantait en cœur l’Élysée Montmartre. La rumeur avait tourné dans tout Paris et s’était avérée fondée. Trois semaines avant la sortie de To the 5 Boroughs, les Beastie Boys honoreraient bien Paris d’un concert semi-privé. La moitié des places furent – de mémoire – mises en vente à la FNAC Bastille, à peine quelques jours avant le concert. La veille peut-être ? Je ne m’en souviens plus. La salle était par contre remplie comme un œuf de gens remplis de l’illusion, qu’ici, ce 21 mai 2004, tout le monde était comme eux : bercé (un peu trop près du mur, ça va de soi) par les Beastie Boys depuis toujours. Alors, comme d’autres font bien mieux que nous les notices nécrologiques, on s’est dit que diffuser un petit document qui dormait dans nos tiroirs était le meilleur moyen de rendre hommage aux Beastie Boys, naturellement morts en même temps qu’Adam Yauch, ce 4 mai 2012. En cadeau donc, ce concert parisien de 2004, retransmis par Canal + donc pas tout à fait inédit, mais que nous avions pris soin de pirater à l’époque, tels de vrais bootleggers, et au point de perdre la couleur de l’image. Aujourd’hui, il sera encore temps de gueuler une derrière fois « So What’s the time ? It’s time to get ill !« . Sauf que cette fois, ces mots auront définitivement la couleur du Noir et Blanc.

La programmation complète des Eurockéennes 2010 vient d’être dévoilée. Après Kanye West en 2009, le festival monte la pression d’un cran en invitant Jay-Z à se produire sur la Grande Scène. Piqués au vif, et toujours autant fascinés par Shawn Carter (Blueprint 3 ? Et alors !),  on a tenté d’en savoir plus sur un tel événement en questionnant Christian Allex, l’un des programmateurs des Eurocks.


Abcdr du Son : Pourquoi Jay-Z aux Eurocks, et pourquoi cette année ? Y a-t-il eu un déclic particulier ?

Christian Allex : On avait essayé de le faire il y a deux ans. Ça n’avait pas fonctionné, la feuille de route faisait qu’il ne pouvait pas passer par les Eurockéennes. Pour moi, Jay-Z est dans la droite ligne des artistes qui correspondent à notre festival. A la grande époque, il y avait eu Public Enemy, NTM, tous ces groupes de hip-hop qui étaient novateurs sur scène. Aujourd’hui, des gens comme Jay-Z ou Kanye West sont très novateurs au niveau de la scène. Ils n’ont pas peur de venir se frotter à des festivals dits « de rock » comme nous. Quand on écoute l’album de Jay-Z, sa façon de collaborer avec des groupes comme MGMT [NDLR : sur son dernier album, Jay-Z n’a pas collaboré avec MGMT mais Empire of the Sun], je trouve ça intéressant. C’est quelqu’un qui décloisonne le hip-hop.

A : Justement, on sent qu’il y a une volonté aussi chez Jay-Z de faire de la musique de stade…

C : Je ne sais pas si c’est de la musique de stade, mais en tout cas il a envie de faire de la scène. Il a neuf musiciens avec lui, comme un frontman dans un groupe de rock. Il a envie de dépasser ce qu’il faisait au début des années 2000 où il venait juste avec un DJ. C’était un peu sec. Là, c’est quelque chose de beaucoup plus assumé.

A : Comment se passent les négociations avec une légende vivante du calibre de Jay-Z ?

C : Déjà, on ne négocie pas directement avec lui mais avec des agents qui le représentent. Des agents américains, anglais et français. On négocie par rapport à une période de tournée : on essaie de s’assurer que sur notre période, il est en tournée en Europe – car il ne va pas venir que pour les beaux yeux des Eurockéennes. Le plus dur à travailler, c’est de faire en sorte que les dates concordent. Après, il y a des négociations financières comme avec n’importe quel groupe. Ce ne sont pas forcément des négociations de très haut niveau, elles correspondent simplement à toutes les têtes d’affiche qu’on a pu faire dans un festival comme les Eurockéennes. Après, il y a toute la finalisation qui porte beaucoup sur la production car Jay-Z est quelqu’un de très exigeant sur les demandes techniques. Il demande beaucoup – mais bon, on s’est déjà frotté à d’autres groupes assez costauds.

A : Ces exigences, elles peuvent prendre quelles formes ?

C : Ce sont les exigences de quelqu’un qui vient avec neuf semi-remorques et une production scénique assez forte, quelqu’un qui veut un respect de son plan de lumière, du plan de son… L’exigence est plus dans la technique que dans des délires de diva – j’ai l’impression que Jay-Z est resté assez simple et terre à terre dans la façon d’aborder les choses. Ce n’est pas forcément quelque chose de compliqué, mais il faut répondre au cahier des charges qu’il demande.

A : Vous aviez suivi la polémique Glastonbury il y a deux ans ? [NDLR : En 2007, la programmation de Jay-Z en tête d’affiche du festival anglais avait provoqué un tollé chez les puristes rock, Noel Gallagher en tête. Jay-Z avait répondu guitare au poing en entonnant le tube d’Oasis, ‘Wonderwall’, lors de son entrée en scène.]

C : Les polémiques sur les groupes de hip-hop dans les festivals rock, je trouve ça un peu minable. Que les gens soient encore étonnés aujourd’hui que des festivals comme les Eurocks ou Glastonbury accueillent des groupes de rap, qu’ils disent que ces groupes n’y ont pas leur place, je trouve ça un peu ridicule. Jay-Z est autant estimable que des groupes comme Slipknot, Rammstein ou Muse. Aux Eurocks, on n’est pas trop pour le pré carré des styles. Pour nous, Jay-Z est comme Rage Against the Machine. C’est la même chose. Polémiquer sur sa place dans un festival comme le nôtre, c’est un peu stupide.

A : Quel bilan vous aviez fait du concert de Kanye West l’année dernière ?

C : C’était un concert assez mitigé parce que Kanye West, on aime ou on n’aime pas. Sur scène, Kanye West est quelqu’un qui va développer son côté mégalomaniaque encore plus que dans la vie. Mais malgré tout, les gens aiment bien ça. Moi, j’appelle ça les concerts Las Vegas. Quand j’étais gosse et que j’allais dans  les gros festivals, j’aimais bien voir des types que je ne voyais que dans les magazines ou à la télévision. Des gens qui n’avaient pas peur de faire dans la démesure sur scène. Je me rappelle, quand Marylin Manson était venu aux Eurockéennes en 1998, il y avait eu une grande polémique avant : on parlait de satanisme, de ce type un peu bizarre, etc. Mais malgré tout, quand on peut le voir sur scène, en vrai, et découvrir ce qu’il peut développer, c’est vraiment la magie du spectacle. Et Kanye West, j’ai trouvé que c’était ça aussi. Quand on voit un artiste en concert, on ne veut pas forcément avoir l’impression qu’un type du public vient de monter sur la scène. On a envie d’avoir une part de rêve. C’est le cas pour des artistes comme Prince, mais aussi Kanye West. Jay-Z est aussi dans cette lignée.

A : Un mot à ajouter à son sujet ?

C : Je suis impatient de voir le concert et d’accueillir ce grand bonhomme. A la différence de Kanye West, Jay-Z est quelqu’un qui a toujours été assez égal dans son attitude et sa manière de travailler. Il a toujours poussé de jeunes artistes et finalement, il ne s’est jamais mis trop en avant. C’est un bosseur, un type qui a toujours envisagé les collaborations avec des artistes de tous les milieux. Il a toujours gardé le respect de tout le monde. C’est un grand de la production musicale depuis des années.

A : Je tente quand même une dernière question : son cachet, vous êtes prêt à le communiquer ?

C : Non, je trouve que ça casse un peu la magie. C’est un peu comme quand un film sort, dire que Gérard Depardieu a touché tant, Bruce Willis a touché tant… Ce qui est intéressant, c’est l’histoire, pas la façon dont elle s’est montée en coulisses. Je n’aime pas trop montrer le décor.

Prenez Polo avec son bonnet cousu par mémé vissé sur la tête et ses marqueurs confisqués par le vigile du Batofar. Il lui a pourtant dit la vérité : « je suis graphiste. » Soklak aurait bien répondu : « je suis artiste pictural. » Comme quoi, toute vérité s’interprète. Polo, il a rodé les albums de Fabe dès son adolescence et est revenu à la Scred avec Au front. « J’avais été très déçu par « Du mal à se confier » explique-t-il, stoïque sur les quais parisiens qui connaissent un hiver curieux. Comme la météo, c’est vrai que la France comme le monde hésitent. Réformes, pétrole, politique étrangère, industrie du disque, amplitude thermique qui ressemble aux cours de la bourse… Bref, tous les climats sont à géométrie variable en ce début 2008 où rien n’a jamais semblé aussi peu acquis. A quelques centaines de mètres du Quai François Mauriac, le Ministère des finances, où les fonctionnaires du Trésor ont des sueurs froides. En face, la Bibliothèque Nationale, icône moderne de la nostalgie d’un socialisme qui a tout fait pour s’approprier la culture. A tort peut-être, à travers surement. Caché derrière ce panorama, le POPB, la plus grosse machine de la capitale en matière de concert. Et puis entre deux eaux, il y a le Batofar amarré à la Seine, jamais aussi ocre et trouble qu’en hiver.

A l’Abcdr, on aime bien les longues histoires d’amitiés et leurs folklores. Anthokadi a son mythique Guy Georges, moi j’ai Polo, qui avec sa grippe de Janvier est une sorte de Papa-au-Rhum version light. Il est parmi les premiers à s’engouffrer dans la petite salle, qu’il regarde se remplir doucement. R-Ash, l’acolyte de Haroun et l’un des DJs français les plus cotés du moment, y enchaine classiques américains saupoudrés avec parcimonie de claques hexagonales. Deux pupitres sont installés devant la table du mixmaster du soir, décidément trop haute pour voir ses mains. Polo enrage. Pour lui, écouter un Dj sans voir ses mains, ce n’est plus que l’entendre. Sceptique devant mixvibes, il aurait aimé constater de visu ce que donne ces nouveaux outils qu’affectionnent les turntablists. Tant pis, ses yeux se rabattront sur les rares représentantes de la gente féminine présentes. Prenant son mal en patience et sa première déception sous le bras, il ira noyer son virus de la grippe en voie d’extinction au fond d’une bière prise au bar, quasi désert, du Batofar. L’ambiance qui règne ici est étrange. Sans être tendue, elle est ambivalente. Les b-boys semblent se jauger du regard, qu’ils préfèrent aux mots.  To be real or not to be real, that is the question.

La scène s’agite doucement, R-Ash achève son mix, et le staff de Justlikevibes prend le micro pour annoncer le début d’un jeu concept intitulé Questions pour un B-Boy. Sorte de Questions pour un champion, le jeu importé d’outre-atlantique voit deux personnalités issues du Hip-Hop s’affronter sur leurs connaissances rapologiques. Cassidy fait face à JR Ewing. Quand le premier explique avoir essayé tant bien que mal de réviser, le second adopte une démarche coulante voire avachie et laisse balader ses yeux fendus et hilares au dessus de la ligne d’horizon tracée par son verre. Cuir et survet versus baggy-jeans et T-Shirt débraillé, tête rasée contre casquette. Pas d’encyclopédie Larousse à la clef mais plutôt quelques beaux bides, arbitrés par Bachir, qui face à la timidité et au manque d’engouement du public s’évertuera à appliquer une maxime des Svinkels : « Si il y a un abcès comme Julien je le perce. » Ca ne suffira pas. Si l’intention est bonne et à creuser, le concept n’est définitivement pas assez rodé et rythmé, encore trop « artisanal ». Peut-être à cause d’un manque d’habillages sonores et visuels même si les vannes et absences de Jr Ewing se sont collées à merveille sur ce que les spectateurs ont pris dans leur majorité pour un vide spatio-temporel. Cassidy et son complice d’un soir remporteront le jeu grâce à un brillant érudit perdu dans le public, soufflant des réponses assez difficiles pour faire autant autorité que Don King donnant des consignes à un boxeur. Quant à Polo, à défaut de pouvoir noyer l’attente dans plus d’une pinte coupée à l’eau, il prend son mal en patience avec ses antiviraux. Confidence de comptoir : « Je crains que le mélange médicaments / alcool me fasse écouter Haroun depuis les chiottes de ce rafiot. »

Daz-ini prend la relève et vient présenter son album Le magicien. La tache n’est pas évidente pour la seconde moitié de Force Pure, qui constatera rapidement que l’immense majorité des gens présents sont à l’image de Polo : ils sont là pour Haroun et personne d’autre. Accompagné de son DJ et d’un graffeur réalisant des mini-toiles en direct -offertes au public tout au long du concert-, Daz a d’abord semblé quelque peu retenu et s’est parfois pris les pieds dans le tapis. Le public s’est pourtant laissé aller à découvrir un répertoire chaleureux, offert par un rappeur possédant une qualité qui manque a de nombreux MCs sur scène : poser avec sourire et conviction tout en lâchant des paroles qui respirent l’humanité. Il ne fait ni dans la légèreté ni dans le divertissement, simplement dans la sincérité, même si son flow et ses phases ont parfois un côté surfait. Son attitude transpire le plaisir de rapper, celui de lâcher des mots soignés distillés comme des remèdes qui n’ont pas le goût de l’huile de foie de morue de la mémé tricoteuse de Polo. Et tant pis si il butte à plusieurs reprises sur le début d’un morceau, il l’enverra balader avec autodérision pour reprendre son concert, toujours avec le sourire. Il compensera ses légères erreurs de relance de flow par un slam d’une qualité rare. Définitivement, Daz-Ini a su donner une portée encore plus touchante à ses textes, fait de confidences, de chaleur et de sensibilités, dépassant ainsi le cadre parfois très feutré de son album. La fosse ne s’y est pas trompé en finissant par bouger la tête. A défaut d’engouement hors-norme et d’acclamations, Daz-Ini aura réussi à faire passer son état d’esprit. Même Polo, éternel sceptique, -sans alcool la grippe est moins folle expliquera-t-il- a été vu en train de laisser son corps chavirer sur le lit que creusent les « bonnes vibes » des textes du MC.

Les heures ont passé, la soirée est bien entamée. Les auditeurs de Haroun, venus en force, rongent leur frein. Daz-Ini a quitté les planches, désormais envahies d’une fumée teintée par des projecteurs rougeoyants. R-Ash rejoint la scène et lance l’intro d’Au front en se frottant les mains. La voix d’Haroun surgit des coulisses. Si un crew français ne fait pas de rap slogan tout en ayant le meilleur, c’est bien celui d’Haroun : « Jamais dans la tendance ? » « Mais toujours dans la bonne direction !!!! » répond le public après un premier temps de surprise. Des ovations répondent aux interpellations de celui dont le flow fait kiffer les scarlas et les petites zoulettes. Pour ceux qui en doutaient encore, ce soir, le Batofar est acquis au MC de Barbès, qui à chacun de ses mots, fait tanguer le navire comme une bouteille pleine de nitroglycérine. Polo n’est pas de ceux là. Il n’a jamais douté et fait parti de ces nombreuses personnes qui communient maintenant ensemble en backant le MC. Il y a trois heures ces mêmes personnes se regardaient de manière suspicieuse. Les miracles de la musique.

Haroun en concert, c’est à l’image de son album : « dès l’intro tu sais que c’est du lourd. » Le MC est accompagné de Warlock et Nasme. Ce dernier prend une toute autre dimension sur scène, particulièrement lors d’un morceau solo qui frappera jusqu’en fond de cale. Le zonard traverse lui Au front de long en large, lâchant immédiatement l’énorme ‘Mon Poster’ histoire de plonger le Batofar et son public dans l’ambiance d’une mer démontée. Le flow d’Haroun est digne de celui délivré sur son opus. Sa voix et son ton sont strictement les mêmes, accentués par ses backeurs qui tiennent leur rôle de soutien et occupent l’espace tout en mouvement. Les premiers rangs sont totalement captivés par celui « qui n’est pas le beur qu’on tartine ni celui qu’on baratine ». Public de guerriers : bras en l’air et mains battant le rythme, têtes nues ou encapuchonées qui hochent à chaque kick et punchlines backées en force, en premier lieu par le virus grippal que Polo a décidé de partager avec ses congénères de tranchées. A la guerre comme à la guerre. « Mon rap est au front. »

Entre deux titres, Haroun claque un medley de ses couplets avec la Scred. Peut-être que le Batofar reste cool, mais sur le beat il gaze. R-Ash distille modérément mais avec brio ses impitoyables scratches. Plusieurs passages de l’album, déjà très forts, gagnent en puissance de frappe, que ce soit sur des faces B ou sur des détails, comme le sampling de Nicolas Sarkozy ou le dialogue entre Nasme, Warlock et Haroun, qui reconstituent la vente d’une barrette. Quelques pétards daignent s’allumer dans les travées.  C’est alors qu’un colosse de plus de deux mètres apparait et fend la foule. Démarche de terminator, vue de sioux et odorat de chien de douane pour un videur qui vit son métier comme un lanceur de nain. Haroun est lui à la barre de son set. « Dans  le pera jusqu’au cou », il s’accapare la petite scène du Bato’, check des mains et arpente l’estrade jusque dans ses moindres recoins, multipliant les échanges avec son public sans aligner une seule excentricité.

Hormis l’organisation du Batofar, plus personne ne semble se demander depuis combien de temps les MCs sont sur scène. Une chose est sure Haroun a en tout cas écumé la majorité de son album et joue avec R-Ash et son pitch pour démarrer ‘Les routes de l’oseille’. Hommage au sampling et à la soul, ça vaut bien le plaisir de faire écouter le sample original du morceau avant de l’accélérer pour le kicker sur le beat. Aussitôt dit, aussitôt fait, sauf qu’après quelques mesures, le morceau s’interrompt brutalement. Haroun interpelle les techniciens à la console. Dans le public, on comprend que le son des retours scène a été coupé. Chacun sa manière de faire passer le message, et celle-ci, pas des plus respectueuses, a failli coûter au Batofar une mutinerie générale.  Nombreux sont ceux qui doivent se dire que l’équipe de la salle a eu de la chance de tomber sur Haroun, qui plus tôt, avait expliqué qu’il ne fallait pas donner de pain à manger à ceux qui attaquent le rap et qu’il n’y a rien à gagner dans la surenchère de la racaillerie. Le MC fait autorité. Assez pour éteindre le début d’incendie avec quelques mots raisonnés et bien placés, tout en faisant comprendre aux ingés son du bateau qu’ici, « c’est pas la foire à la saucisse ».

« J’ai le flow qui fait kiffer les scarlas et les petites zoulettes quand je suis sur scène dans mon survet’ plein de trous de boulettes »

C’est sur cette phase qu’Haroun termine son set, après avoir remercié un public chaud bouillant. « Ça fait super plaisir, on avait une bonne salle, j’ai fait plein de fois le Batofar et c’était des autres ambiances que je ne kiffe pas trop » confiera-t-il, avant de promettre une prochaine scène plus vaste.  Le coup de pression des équipes techniques du Bato’ a neutralisé toute velléité de rappel. Dommage, il parait que Nasme est un excellent improvisateur. Polo lui ressort d’une grappe de b-boys : « c’était énorme, ce mec tue ! La preuve, les mecs ont tellement kiffé que les quelques jolies belettes que j’ai zieuté ne se sont ni faites chauffer, ni faites peloter ! J’ai jamais vu ça dans un concert ! » Il perd pas le nord Polo. Quant à Haroun, auteur d’un des meilleurs albums français de 2007 (dont il n’a pas fait une seule fois la promo), il vient probablement de placer la barre très haut pour les rappeurs hexagonaux qui arpenteront les scènes en 2008. L’année a débuté il y a seulement 25 jours. En terme de concert, elle aurait pu se finir ce soir. Ca n’aurait pas été grave.