Tag Archives: le bruit de mon âme
L’écoute presse du deuxième album de Kaaris, Le bruit de mon âme avait lieu le jeudi 5 mars, 15 heures, au studio de La Seine, dans le 12e arrondissement de Paris. Officiellement, je suis présent pour le compte du magazine IHH International Hip Hop. Mais quand même, l’Abcdr représente. J’ai joué des pieds et des mains auprès du boss pour pouvoir en être et je vais sûrement cravacher jusqu’à 21 heures ce soir mais tant pis. Rien que pour écouter Kaaris crier « je suis dans le carré bande d’enculés » sur des grosses enceintes, ça vaudra forcément le coup.
Je suis un peu en avance. Je croise Emma – l’attachée de presse – dans la rue et nous sommes les premiers à arriver sur place. Petite frayeur lorsqu’elle se rend compte que l’album n’est ni au studio, ni dans son sac. Est-ce que je vais vraiment retourner au taf la queue entre les jambes ? Heureusement une demoiselle, dont j’ignore la fonction chez Def Jam France, nous l’apportera quelques minutes plus tard. Il est 15 heures pile et Mehdi, qui lui vient pour le compte de l’Abcdr, me rejoint. On discute de l’émission avec Joe Lucazz, d’Ali, de Rocca et plus globalement de ce début d’année incroyablement chargé en sorties rap français. Le temps de voir débarquer quelques têtes plus ou moins connues (Fif de Booska-P, Olivier Cachin sur lequel nous n’aurons, malheureusement, aucun visuel durant cette écoute), que tout le monde se déleste de son smartphone, et le disque était lancé. Tracklisting sur les genoux, cahier Oxford dans les mains.
« Kadirov »
« Back To The Future. » Comme c’était déjà le cas pour son prédécesseur, c’est par ces quatre mots que débute Le bruit de mon âme. L’instrumental est pesant, et l’entrée en matière est impressionnante. Quand j’ai vu « Kadirov » sur le tracklisting, j’ai trouvé ça mignon à dire. « Kadirov ». En fait c’est mignon comme un dirigeant tchétchène, ça porte une kalachnikov et ça arrose sans broncher dans les grandes largeurs. « Ce rap est mon putain de terrain de jeu, Kim Jong II » : le ton est donné, on sait déjà qu’on va s’amuser durant la prochaine heure. À un moment, Kaaris parle d’applaudir avec les fesses. On s’est retenus pour le principe, mais l’envie y était.
« Se-vrak »
« Four »
[Nom, masculin] Appareil faisant subir une chaleur intense aux choses qui sont dedans.
À ce moment-là, j’ignore comment le studio tout entier ne se casse pas la gueule. Le niveau des basses est ha-llu-ci-nant. Ça rappelle le Enta Da Stage des Black Moon. Ça défonce. On connaissait tout l’amour du rappeur de Sevran pour la cuisine mais là, ce morceau est une immense boucherie. Dans le petit guide Michelin du rap, c’est chef Kaaris au fourneau dans un hôtel 270 étoiles. Assertion ultime de la prise de pouvoir (et gros pouf de rire pour nous) : « Si tu veux baiser avec Riskaa, tu dois d’abord sucer un de mes gars ». Je voudrais bien ajouter quelque chose, mais je ne vois pas quoi.
« 80 ZETREI »
« El Chapo » ft. Lacrim
Flow en deux temps, d’abord régulé puis largement accéléré, soutenu par Lacrim venu pousser la chansonnette. Il y beaucoup de références sudistes bien placées chez Kaaris. Après Lil Boosie dans « Binks » : « la beuh me casse la voix comme Yo Gotti. » Ça change des rappeurs français qui ne parlent que de Rick Ross. Sinon, le K double A s’attribue le titre de « plus grand baron de la drogue de tous les temps » (dans la vraie vie affublé à l’honorable Joaquín Guzmán) mais milite quand même contre les contrôles de papiers abusifs (« Jugé à la gueule comme Patrick Dils »). « Fuck Tony fuck Sosa fuck Pablo, vient dire bonjour à El Chapo. » Globalement il nous rappelle, au cas où on l’aurait oublié depuis le morceau précédent, son inattaquable suprématie. On se croirait dans Breaking Bad, saison 5, épisode 7 : « Say my name ». Question : Scarface et Tony Montana seraient-ils enfin passés de mode en 2015 ?
« Zone de transit »
Nouvelle référence américaine et maligne : « chasse les rêves comme Meek Mill », en renvoi à la série des tapes Dreamchasers. Kaaris en a sous la pédale. Avec son instrumental aérien mais pas trop léger quand même, sa voix presque doucereuse, « Zone de transit » est à ranger aux côtés de « Or noir » et de quelques autres dans la catégorie des morceaux cœur d’artichaut. « Tu peux me flatter, je m’ennuie partout ». Quand il cite Fellini, on a un petit pincement au cœur et une grosse pensée pour De Palma. Puis on réalise qu’en fait il y avait une rime pour Tony et Many trente secondes avant. Réponse : peut-être pas.
« Trap »
Sûrement blasé de voir les deux-tiers du rap français se mettre à entonner la musique des États du Sud (« Dès que je fais une sieste, tu fais de la trap »), Kaaris décide d’enterrer le débat une bonne fois pour toutes. Ce qui va sûrement lui valoir de devenir le nouveau point Godwin du rap (« Je suis pas sur le son, ça parle de moi dans les commentaires »). Il lâche en lousedé un « je défouraille comme Tony. » Putain, c’est donc pas encore fini cette histoire.
« Crystal » ft. Future
« Tripoli »
Derrière la production évidemment pesante, il y a une espèce de petite mélodie guillerette qui vient (un peu) égayer l’ensemble. Kaaris parle grosso-modo de « malaxer de la C, même frelatée la bazarder » et de buter tout le monde. Du coup sur cet instrumental, ça a l’air de l’amuser encore plus que d’habitude. « Sabre laser à l’échographie », « La putain de ta grand-mère » : la famille est au complet, la prestation est boobaesque.
« Magnum »
NB : Tony et Many sont de retour, again. Les mecs sont indestructibles. Mais comme la phase est cool, ça va, on pardonne.
« Vie sauvage » ft. 13 Block
Là, on tient un truc intéressant. Si la prestation des 13 Block n’a rien d’incroyable en soi, les mecs sont tellement échauffés et leur rythme tellement effréné que Kaaris se sent obligé d’augmenter le level. Du coup, il est encore plus énervé que d’habitude (c’est à dire très létal). Il faut dire que la production de Therapy, bestiale, aux accents limite punk, appelle clairement à la sauvagerie. Pendant ce temps les MC’s, eux, « pissent le sang dans les toilettes des dames ». A part ça, Kaaris n’a que de l’amour pour Lefa de la Sexion d’Assaut et le montre via deux déclarations enflammées : « J’préfère mourir plutôt qu’un homme me touche la bite » et « J’préfère avoir du sang sur les mains plutôt que du sperme sur la langue. »
« Le bruit de mon âme »
« Les oiseaux »
Je ne retiens pas grand-chose de ce morceau, somme toute assez dispensable à l’ensemble. La production ne décolle pas vraiment, et sur le coup j’ai un peu de mal à comprendre cette histoire d’oiseaux. Kaaris y livre tout de même l’une des phrases les plus humaines du disque : « Seul le souvenir ou le regard de la daronne peut me faire verser des larmes. » Un peu moins décent, il « encule le prix Goncourt et le Renaudot ». On repense alors à une phrase de « Kadirov » : « Je maîtrise la langue de Molière mieux que maître Capello. » Kaaris serait-il en quête de la reconnaissance de son écriture ? Une chose est sûre, il va l’arracher, pas la mendier.
« Mentalité cailleras »
D’une manière globale, on remarque que Kaaris élargie sa palette sur cet album et tente beaucoup de choses en terme de flow, d’accélération, de chant. Ici, l’instrumental file comme une balle de Famas. Et Kaaris rappe vite, très vite. Ce n’est pas facile de tout suivre. Il est de nouveau très énervé. Il troque sa grosse queue de loup-garou contre une grosse queue de canasson. On mise sur une grosse queue de baleine bleue pour le troisième album.
« Comme Gucci Mane »
« Voyageur » ft. Blacko
On ne va pas se mentir : dès le départ, on était un peu fébrile à l’idée d’en arriver à cette seizième piste. Il se trouve que le morceau passe plutôt bien. Un peu comme « Zone de transit », l’instrumental a quelque chose de planant et le refrain de Blacko, au final, s’insère assez adroitement dans l’ensemble. Il a aussi le mérite de redonner un peu d’humanité à Kaaris (« Je ne suis qu’un homme »), qu’on avait fini par prendre pour une bête sanguinaire mi-homme mi-hyène.
« Situation » ft. Ixzo & Solo le Mythe
Comme pour « Vie Sauvage », on remarque une nouvelle fois que les prestations enragées de Ixzo et Solo le Mythe poussent Kaaris à gonfler son verbe et ses pecs jusqu’à se faire sauter le t-shirt. Ça donne envie de le mettre à côté de Casey, juste pour voir ce qu’il se passe. Pour le reste c’est un festival de références, pleines d’amour et de bon goût, où il est notamment question d’une virée sur Namek avec Végéta, de kidnapper RoboCop et de tiraillement intérieur (« Les Dents de la Mer ou la chatte à ta mère, je sais pas ce qui me fait le plus flipper »).
« Le temps »
« Je sors de Jumanji avec du Givenchy. » L’album avait très bien démarré, il finit sur un véritable morceau de bravoure. Avec son atmosphère de fin du monde, ses claquements emphatiques, ses sons de cloches sentencieuses, « Le temps » est une conclusion parfaite, à la fois sauvage et solennelle. J’ai d’ailleurs été tellement pris dedans que je n’ai pas noté grand-chose et que je n’ai rien d’autre à dire dessus. « Le temps c’est de l’argent, met de la coke dans ton sablier. »
Verdict
Puisque je dois rapidement retourner au bureau avant de me faire flageller par mon patron, les échanges avec les autres journalistes tourneront court. Pour faire simple, j’ai l’impression qu’on ressort tous de la salle comme on serait ressorti d’un match de boxe avec Yvan Drago : mis à mal par la cruauté et la barbarie sans limite de la machine de guerre qui se trouve en face de nous, mais quand même content d’être venus.
Avec Mehdi, on a le temps d’échanger un peu dans le métro avant de se quitter à République. On se dit que c’était le feu. Il y a des longueurs, des morceaux dispensables, des répétitions. Mais c’était le feu. Parce que Kaaris rappe foutrement bien, que Therapy (semble t-il à l’origine d’au moins 90% de la production) fait un quasi sans faute, et que la démesure de l’ensemble est quand même extrêmement jouissive. On est notamment d’accord sur deux choses. Un : « Four » défouraille comme Tony sévèrement. Deux : l’album est sauvage, brut(al) et va, encore, faire couler le sang, l’urine et l’encre par litrons. Rendez-vous le 30 mars pour écouter Le bruit de mon âme ou la cacophonie du concassement.