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Si on ne ferme pas les grandes gueules avec des morceaux de sparadraps, on ne réduit pas au silence les contestataires avec des procédures judiciaires. Assigné à comparaître au tribunal de grande instance, à la mi-novembre, pour diffamation publique envers la police nationale, et séparé de la multinationale EMI (désormais simple distributeur des productions du label La Rumeur Records), La Rumeur continue de circuler. Déterminée à faire entendre sa voix, à la fois sereine et enragée.

Un an après un maxi quatre titres transitoire, le groupe parisien continue plus que jamais son office, criblant de nouveau de balles lyricales les institutions, l’Etat et ses fouines policières en tête, au travers d’un morceau unique ‘Pourquoi On Resterait Calme ?’. Le seul Soul G, séparé pour la première fois de son fidèle comparse Kool M, réalise l’architecture sonore de cette diatribe au vitriol, appuyant les propos du trio Ekoué-Hamé-Philippe. Sans foncièrement décevoir, sa production, sombre et infiniment dépouillée, s’avère trop en retrait pour emporter l’adhésion.

Placés au centre de toutes les attentions, les trois rappeurs établissent un état des lieux explicite de la réalité sociale française. Justifiant une nouvelle fois son surnom de franc tireur, Hamé déverse un nouveau couplet finement ciselé. Acéré et amer il pointe du doigt l’immobilisme des institutions dans un couplet explosif, « rien de bien nouveau sous le soleil, les même vieilles chiennes sur leurs bonnes vieilles piles d’oseilles, ces bonnes vieilles lois pour nos bons vieux trous à rats… ». Philippe confirme enfin ses dernières bonnes prestations solo (‘Au fond du cratère’, ‘Hache de guerre’), délivrant notamment cette rime pleine de sens « assis au banc des accusés puisqu’absent au banc des priorités. »

Si ‘Pourquoi On Resterait Calme ?’ s’inscrit indéniablement dans la lignée de la discographie de La Rumeur et s’avère pour le moins efficace, il laisse tout de même un certain goût d’inachevé, eu égard aux sorties passées. L’omniprésence du refrain et le minimalisme extrême de cette production déçoivent quelque peu. A défaut de relancer les ventes de maxi vinyle, Pourquoi On Resterait Calme ? a le mérite d’annoncer un Regain de tension pour une rentrée s’annonçant d’ores et déjà brûlante…

Abcdr : Pourquoi avoir accepté aujourd’hui une interview dans Radikal, alors que vous l’aviez refusée à la sortie de l’album ?

Ekoué : Premièrement, depuis qu’Olivier Cachin et Thomas Blondeau travaillent dans ce journal, ça s’est largement amélioré. C’est-à-dire qu’au niveau des interviews, il y a un certain parti pris. Ils prennent aussi certains risques, avec notamment des couvertures comme Gang Starr ou The Roots, qui sont des choix assez courageux, contrairement au choix de mettre des gros trusts français bombardés partout. Gang Starr, c’est pas le groupe le plus vendeur en France, mais qualitativement, c’est un groupe extrêmement Hip-Hop. On a des affinités artistiques et humaines avec Cachin et Blondeau, donc on a pris ce risque-là. Deuxièmement, je sais qu’ils ont aujourd’hui des petits ennuis par rapport à leur rubrique graff. On leur a complètement daigné le droit d’avoir une rubrique graff dans le magazine. On considère que ce n’est pas normal, quel que soit le support, parce que le graff, c’est avant tout les balbutiements de cette culture. Donc, ce n’est pas normal qu’on leur enlève ce droit-là.

A : Pourquoi avoir sélectionné les interviews que vous donniez, à la sortie de l’album ?

E : A l’époque, le rédacteur en chef de Radikal était un gros imposteur. Groove, c’est trop de la merde, il n’y a pas moyen de parler avec ces fils de putes. RER, je t’en parle même pas. Ce qu’il restait, c’était Real, parce que c’est un excellent journal. A notre sens, il est très proche, en terme de créativité, de ce que produit le vivier underground comme talent. Je trouve le contenu adulte et qui va dans le sens de mes convictions. Le reste…

A : Tu ne mentionnes pas Get Busy ?

E : Aujourd’hui, en terme de hip hop, Real est le journal le plus satisfaisant. Voilà, point.

A : Vous êtes invités à l’émission de Thierry Ardisson, Tout le monde en parle, qui doit être diffusée le 7 juin. Sachant que l’émission est montée, et non en direct, ne prenez-vous pas un risque de ne pas contrôler la diffusion de vos propos ?

E : Le Hip-Hop est basé sur une prise de risque. Aller à la télé, ce n’est pas ce qui nous enchante le plus, mais aujourd’hui, La Rumeur se trouve dans une situation délicate. On a tous les syndicats néo-fascistes de la police sur le cul. Sarkozy a écrit une lettre de sa main, expliquant qu’il comptait faire de cette affaire un exemple, parce qu’il considère qu’on est dans un État de droit, et qu’il est interdit de tenir certains propos. Donc, aller vers les média, c’est faire connaître l’injustice dont on est victime. Et c’est aussi une manière se protéger. Après, des émissions montées, tu n’as que ça. Aucune des émissions qu’on a faites n’était en direct : celle de Paul Amar, le JDM, le JBN, le Contre journal, celle de Guillaume Durand, le reportage de Philippe Roizès, etc… Si le type veut nous défoncer au montage, il peut le faire, il est chez lui ; on en est conscient. Maintenant, on va essayer d’arriver avec un contenu digne de notre démarche et de nos convictions, pour limiter la casse, voire faire une prestation tout à fait satisfaisante. C’est une émission qu’on prépare. Après, Tout le monde en parle, ça fait partie des rares émissions que je regarde. J’ai pu me retrouver face à des points tout à fait sérieux. Je pense à Thierry Meyssan, à celui qui a dénoncé la machination qu’il y a eu en Irak, à l’intervention d’une des dames d’Act Up, qui était venue clasher Ardisson en direct, même s’il l’a coupé au montage. Mais si Thierry Ardisson émet le souhait de nous recevoir, on espère que c’est pas pour nous niquer. Maintenant, on n’a confiance en rien, donc on attend de faire l’émission, et on verra.

A : Concernant les média, quelle est la limite à ne pas franchir ? Après Tout le monde en parle, vous seriez prêt à aller chez Ruquier, par exemple ?

E : Comme on le dit dans l’interview pour Radikal, on n’a pas la prétention de bouleverser l’establishment. On a réussi à faire parler de nous sans les média, et surtout sans la télé. Je ne mettrais pas sur le même plan l’émission d’Ardisson, où j’ai pu y voir des Thierry Meyssan ou des Jacques Vergès, et les conneries de Ruquier et consorts, ce n’est pas du même acabit. Si Ardisson nous offre l’opportunité d’alerter l’opinion publique de ce qui nous arrive, c’est évident qu’on va y aller. On ne l’a pas fait avant, parce qu’on ne s’en sentait pas capable. Avec le temps, on a mûri notre réflexion, on a fait des concerts devant 20.000 personnes. Je pense qu’on est plus à même d’affronter ce genre d’émission. Maintenant, on ne sait pas comment on va en ressortir. Par exemple, on doutait à l’idée de faire Le contre journal, parce qu’on place Karl Zéro et Thierry Ardissson sur le même plan. Hamé y est allé. De notre point de vue, on considère que sa prestation a été remarquable. Et remarquée. Si on a la possibilité de faire des interventions chirurgicales de cet acabit-là dans des émissions correctes, on ira. Aux heures de grandes écoutes, le paysage audiovisuel français est assez grave. Des émissions à caractère de débat sur le service public, à part celles de Fogiel et Ardisson, j’en connais pas. Il fallait choisir une des deux, on a choisi la seconde. On n’y voit aucune forme de compromission en soi. On considère que c’est de notre intérêt d’alerter l’opinion publique. Et ce n’est pas seule chose qu’on fera. On compte faire des concerts de soutien. On compte faire des conférences, activer les réseaux qu’on a en banlieue, pour se servir de ce problème-là pour parler des violences policières. Les problèmes avec les flics, ce n’est pas la première fois qu’on en a, mais c’est la première fois que ça va aussi loin. Et il faut savoir qu’on n’aurait jamais eu de plaintes des flics si Skyrock n’était pas venu déposer nos propos sur le bureau du procureur de la République. Quand on cogne sur Skyrock ou sur la police, c’est qu’on en est nous-mêmes les victimes. Les embrouilles avec les flics, je m’en passerais volontiers. Mais soit on décide de faire tête basse, de ramasser nos couilles et de dire : « Pardon, M. le ministre, on ne recommencera plus« , soit décide de leur rentrer dans le lard. Et là, le seul moyen, c’est d’alerter un minimum l’opinion publique. On est directement concerné : ce n’est pas que la maison de disques qui paiera l’amende. Les attaques sont nominatives : Hamé de La Rumeur, pour avoir écrit l’article, et le PDG d’EMI, pour l’avoir fait paraître. Les deux devront sortir de l’argent de leur poche. Cette affaire-là est sérieuse. Si certains voient une compromission dans le fait de vouloir la médiatiser, on n’est pas là pour leur faire changer d’avis. Mais aujourd’hui, on n’a pas le choix. On a envie de dire qu’il se passe des choses dans ce pays, parce que personne n’est foutu de le dire. Skyrock, on continuera de les insulter.

A : Au Contre journal, à propos du conflit irakien, Hamé présentait son point de vue, à savoir de soutenir le gouvernement de Saddam Hussein, d’une manière qui donnait l’impression de vouloir avant tout choquer les gens…

E : On a choqué Karl Zéro, ça ne veut pas dire qu’on a choqué les gens. Par rapport à ce conflit, les média aimeraient qu’on leur dise ce qu’ils veulent entendre : dénoncer la politique unilatérale des américains, et présenter Saddam Hussein comme un méchant qui traumatise son peuple. Donc, il faudrait tous être derrière l’étendard de Chirac, qui devient colombe de la paix et défenseur des droits de l’homme et de certaines valeurs universelles. Ce n’est pas un point de vue qu’on adopte. On considère que si Saddam Hussein était au pouvoir, c’était pour servir des intérêts, aussi bien français qu’américains. Donc, nous sortir que c’est un dictateur, c’est un argument un peu court, un peu trop facile. L’Irak, c’est un pays seul face à des pays armés jusqu’aux dents, qui sont venus lui spolier de son pétrole, dès l’instant où Saddam Hussein avait comme optique de nationaliser ces richesses. Qu’il ait perpétré des massacres, c’est une question que je suis obligé d’évacuer, dans la stricte période du conflit, parce qu’aujourd’hui, c’est lui et son peuple qui sont dans la position de victime, et pas l’inverse. En plus, j’aimerais qu’on me cite un chef d’État qui n’a pas de sang sur les mains. Saddam Hussein a peut-être commis des génocides, mais M. Chirac qui passe pour la colombe de la paix, ça ne nous fait pas oublier les chambres noires d’Omar Bongo, le génocide rwandais ou les rapports avec Eyadéma au Togo. Sachant que la France entretient des liens tout à fait cordiaux et étroits avec des dictateurs qu’elle a elle-même installés et nourris, c’est un peu l’hôpital qui se fout de la charité. Donc, non, ce n’était pas par provocation. On soutient la résistance civile et la résistance militaire irakiennes dans ce conflit. Enfin, le conflit irakien existe depuis 1993. Et on n’a pas vu de mobilisations internationales pendant tout ce temps. Les américains ont voulu rafler le gâteau, d’autres puissances occidentales n’y ont pas trouvé leur intérêt, et la crise irakienne s’est révélée être un conflit entre impérialistes.

« Au-delà des circuits underground, La Rumeur est un groupe qui commence tout juste à éclore. »

Ekoué

A : Hamé a écrit un morceau à ce sujet, ‘A minuit l’égorgeur’. Pourquoi faire simplement un couplet acappela sur scène, alors que le morceau est prêt et que vous avez l’instru ?

E : Pour la simple raison que ce n’est pas un morceau adrénaline. ‘Premiers sur…’, c’en est un. Il est vieux de neuf mois ; on l’a fait en réaction à la plainte pour incitation au meurtre que Skyrock nous a collé au cul. Après, je considère qu »A minuit l’égorgeur’ est un texte qui a été écrit avec beaucoup de soin. Donc, pour ceux qui n’ont pas pu écouté ce morceau avant, on préfère faire le morceau acappela pour le mettre en avant. Une fois que le morceau sera sorti, c’est évident qu’on le jouera instru et paroles.

A : Ce morceau fait partie de ceux qui seront rajoutés lors de la réédition de L’ombre sur la mesure. Pourquoi ne pas sortir les quatre nouveaux titres sur un maxi à part ?

E : Les quatre nouveaux titres seront sur un maxi. On ne va pas se foutre de la gueule du monde. On ne vas pas refaire acheter l’album à ceux qui l’ont déjà, c’est complètement ridicule. Donc, on a prévu la sortie d’un maxi vinyl quatre titres pour ceux qui ont déjà l’album, et la réédition de l’album en rajoutant ces quatre titres, pour ceux qui le découvrent. Aujourd’hui, La Rumeur, c’est un groupe qui vend plus de 35.000 disques. On avait une mise en place de 18.000 au départ : on l’a explosée. Et ensuite, on en a pressé 5.000 par 5.000. Mais il s’est avéré que ce fonctionnement au compte-goutte pouvait être complètement préjudiciable, donc on a pris l’initiative de réinjecter 10.000 disques dans le mois, en y ajoutant les nouveaux morceaux.

A : Cette sortie des quatre morceaux sur vinyl a moins été mise en avant que l’annonce de la réédition, ce qui a provoqué pendant quelques temps un doute quant aux propos que vous aviez tenus par rapport à l’aspect mercantile des rééditions…

E : J’ai pas le souvenir d’avoir tenu ce genre de propos. Si ça a été le cas, c’était dans un contexte particulier. C’est évident qu’une réédition putassière où il s’agit de baiser le public, en occultant l’aspect vinyl, c’était hors de question. Après, la réédition sort le 10 juin, les gens verront bien qu’on sort aussi le vinyl. On ne va pas partir en croisade marketing pour annoncer qu’on sort les deux, ça coule de source. Avec le contexte catastrophique dans lequel se retrouve le rap, on aurait vendu 18.000 disques, ça aurait déjà été une bonne chose. Il s’avère qu’on a doublé ce chiffre. Donc on se doit de réinjecter des disques dans les bacs, pour un public qui ne nous connaît pas. Parce qu’au-delà des circuits underground, La Rumeur est un groupe qui commence tout juste à éclore. Imposer notre album et la sortie de ce vinyl dans une multinationale, c’est un défi qu’on s’est donné et qu’on a forgé dans l’underground.

A : Avez-vous rencontré des obstacles inattendus depuis que vous êtes signés en tant qu’artistes chez EMI ?

E : On est resté quatre ans en indépendant. On a vendu plus de 10.000 exemplaires de chaque volet, plus L’entre-volet. On a fait des scènes partout en France, parfois dans des conditions dérisoires. Donc, il n’était pas question de laisser cet héritage-là à la porte de la major. On avait suffisamment d’arrières pour affronter la réalité d’une multinationale. Quand l’album est arrivé, ils se le sont pris dans la gueule et l’ont considéré comme un ovni. Ils trouvaient les propos extrêmement violents par rapport à la France coloniale et à la police, et pensaient que c’était un album dangereux, qu’ils n’avaient pas l’habitude de travailler, parce que les produits qui sortent en major sont habituellement facilement empaquetable. On leur a dit que l’album sortait tel quel ou ne sortait pas. On a pris nos précautions, comme par exemple le bip sur ‘A 20.000 lieues de la mer’. Si le maire d’Élancourt nous tombait dessus, ça nous faisait beaucoup d’ennuis (surtout pour nos parents), donc, ça ne servait à rien de surenchérir. Après, pour des morceaux comme ‘Je connais tes cauchemars’, c’était quitte ou double. Soit ils nous tombent sur la gueule à la sortie de l’album, soit on s’en sort plutôt bien. Des obstacles, il y en a forcément. Ils auraient préféré avoir des mecs doux comme des agneaux, mais ils ont tout sauf ça. Ils ont des procès qui arrivent. Le groupe commence à prendre de la notoriété sur un registre qui n’est pas celui de la fête, la joie et la bonne humeur. Ils ont fait ce contrat juridique et tacite avec nous que c’est nous qui allons faire ce qu’on veut avec leur argent et non l’inverse.

A : Donc, pas de mauvaises surprises de votre côté ?

E : Non, on en a même eu des bonnes. La personne qui s’occupe de notre promo sait exactement travailler le groupe et dans quel circuit l’insérer. On est plutôt satisfait par rapport à ça.

A : Vous avez quelle position par rapport aux groupes indépendants qui se font aussi consensuels que les groupes signés en majors ?

E : Comme on a coutume de le dire, la première des indépendances, c’est de mener à bien ses projets et de défendre ses convictions. L’indépendance juridique, ça vient après. On était indépendant, peut-être par dépit, mais on l’assumait tout à fait car ça nous a permis de nous forger dans l’ombre. En essayant de tenir tes engagements lorsque tu passes de l’underground à une major, c’est là que tu vois si le groupe a une personnalité et de réelles valeurs indépendantes. Notre rapport au média, notre façon de travailler et notre rapport à la scène sont des démarches alternatives et indépendantes, de fait. Les indépendants qui veulent pleurnicher à la porte de Skyrock en demandant : « Passez-nous parce qu’on est indépendant« , on n’en a rien à branler. Il existe de vrais indépendants en France, mais pour certains, c’est un concept marketing.

A : Dans son morceau ‘J’t’emmerde’, MC Jean Gab’1 s’adresse à Sheryo en tenant des propos qui pourraient vous concerner : « Pour les pseudo-indépendants, signés en maison d’skeud, S.H.E.R.Y.O, rap d’immigré à bon dos, tu défies p’t’êt’ X-or, c’qui f’ra pas d’toi un cador, king de la récup’ et sans réput’, ta révolution c’est Virgin, le pognon ». Vous l’avez pris comme une critique ?

E : Il ne s’adresse pas à nous. Il a un différend avec Sheryo, ils le règleront comme des bonhommes. Sheryo n’est pour l’instant pas là pour en parler. Après, je crois que ce titre est assez anecdotique. Il faut savoir qu’aujourd’hui, Sheryo n’est plus chez Virgin, puisqu’il s’est fait lourder après l’affaire d’Akhenaton. Il est sans contrat parce qu’il voulait garder ses convictions debout. Et Sheryo n’a jamais eu la prétention de brandir l’étendard de rap de fils d’immigrés. Rap de fils d’immigrés, c’est un concept qui appartient aussi bien à Sheryo qu’à Casey, Less du Neuf ou La Rumeur. Gab’1, c’est quelqu’un que je connais, et je sais qu’on s’apprécie mutuellement. Je peux d’ores et déjà vous dire que son album est de haute tenue et qu’on l’apprécie. C’est très loin du morceau ‘J’t’emmerde’. Ce sont des textes intimistes, bien écrits, bien rappés, et en indépendant. Ce qui nous a réconcilié avec le personnage, c’est le contenu de son album ; le morceau ‘J’t’emmerde’, on n’en a rien à foutre.

A : Peux-tu nous dire plus sur la situation actuelle de Sheryo, à qui vous témoigniez votre soutien à la fin de l’interview de Radikal ?

E : Il est en prison depuis trois mois. Il sortira cet été. C’est pour ça qu’il fait peu parler de lui.

A : Il est en préparation de son album ?

E : Oui. Avant qu’il tombe, il avait déjà pas mal de textes d’écrits, enregistrés et mixés. Casey prépare également son maxi, et arrivera après avec Spécial Homicide.

A : Vous étiez avec Sheryo et Casey sur la BO de Samouraï, projet assez éloigné de votre ligne de conduite. Pourquoi y avoir participé ?

E : C’est un pote à moi, Karim Attia [co-producteur du label Desh Music] qui a monté cette BO. Il nous a proposé très simplement de poser un morceau dessus, et on l’a fait. La compilation, je l’ai pas écoutée, le film, je l’ai pas vu, et je m’en bats les couilles.

A : Vous semblez marcher surtout par amitié sur ce plan. C’était le cas pour la compil Time Bomb ?

E : Quand je suis sur le maxi de Sheryo ou l’album de Less du Neuf, oui, c’est parce que ce sont nos amis avant tout. On partage les mêmes affinités artistiques. Après, ça arrive qu’on le fasse parce que les gens veulent nous avoir. Mais c’est vrai qu’on marche beaucoup à l’affect, c’est important pour nous.

« Skyrock, c’est une radio politique qui marche avec le PS et SOS Racisme. On leur chie à la gueule. »

Ekoué

A : A l’occasion d’un concert contre la double peine, place de la République, à Paris, vous avez joué deux fois le morceau contre Skyrock. Est-ce qu’en faisant ça, vous ne détournez pas la cause que vous êtes venus défendre ?

E : Symboliquement, Skyrock n’était pas loin, vers la rue St-Denis. Donc, on espérait qu’il y ait des répercussions directes. Et on n’a pas détourné la cause. Skyrock, c’est une radio politique qui marche avec le PS et SOS Racisme. On leur chie à la gueule au même titre que n’importe quelle institution. Et il ne faut pas oublier que c’est Skyrock qui nous a amené le problème des flics, parce qu’ils marchent avec des syndicats de police, comme Alliance, qui nous ont déjà dans le collimateur. Donc, on ne les insultera jamais assez. S’il faut faire le morceau dix fois, on le fera dix fois. On n’a que ça pour les atteindre.

A : Sauf que les personnes qui étaient là avaient peut-être du mal à voir le rapport avec la double peine…

E : En tous cas, je peux te dire que les réactions étaient très bonnes. Quand tu as plusieurs milliers de personnes qui répètent : « Nous sommes les premiers sur le rap, fils de pute« , c’est que ça ne les a pas saoulé du tout. Après, c’est vrai que ça concernait la double peine, mais on fait notre show tel qu’on l’a fait ce soir. Ni plus ni moins. Ici, le morceau sur Skyrock, on l’a fait deux fois, ça ne nous a pas empêché de faire ‘Pas de justice pas de paix’, ‘Blessé dans mon ego’, ‘A 20.000 lieues de la mer’, ‘Je connais tes cauchemars’, ‘Les coulisses de l’angoisse’, ‘L’ombre sur la mesure’, etc. On joue notre répertoire normalement. On n’essaye pas de se conditionner sous prétexte que c’est un concert sur la double peine, on n’est pas des démagos. Et à ce concert, il y avait plus de gens qui ne nous connaissaient pas que de gens qui nous connaissaient.

A : Nicolas Sarkozy a parlé d’abolir la double peine. Comment vous placez-vous par rapport à ça ?

E : Il faut déjà attendre avant les : « Bravo, M. le ministre« . A ceux qui, comme Bertrand Tavernier, déroulent le tapis rouge à Sarkozy, je dirais que pour l’instant rien n’est fait. Et il y a des détails juridiques qui peuvent faire de ce truc une grosse carotte. C’est par exemple possible de supprimer les interdictions du territoire français tout en maintenant les arrêtés d’expulsion. Ce qui aboutirait à continuer les expulsions. Après, la majorité de l’UMP est contre ce projet de loi. Et que Sarkozy abolisse la double peine ou pas, c’est un mec foncièrement réactionnaire, qui communique bien. Alors, si pour lui la double peine, c’est une violation trop flagrante des valeurs démocratiques, c’est dire à quel point cette loi est une injustice criante. Il faut dans tous les cas abolir cette loi. Ce n’est pas possible d’expulser quelqu’un qui est né en France, sous prétexte qu’il n’a pas la nationalité française. Que ça vienne de la gauche ou de la droite, on s’en fout ; qu’on nous débarrasse de cette merde. Mais on est très sceptiques sur ce qui va arriver derrière.

A : « Y a des chaînes qui nous maintiennent en bas de l’échelle, et pour que ça change, faudra attendre que la banquise dégèle ? ». Cette phrase traduit un constat plutôt pessimiste, finalement…

Philippe : On n’est pas si pessimistes que ça, parce que déjà on fait de la musique. On sort des disques, on croit en ce qu’on fait, on rencontre tous les jours des gens qui nous confortent dans l’idée que ce qu’on fait est utile. Mais pessimistes au regard du climat actuel et de la politique répressive qu’on subit dans nos quartiers, oui, forcément.

E : On n’a pas la prétention de vouloir faire réfléchir en dansant. C’est soit l’un, soit l’autre. Je ne me sens pas artiste au point d’arriver à faire les deux. Peut-être que j’y arriverais plus tard, mais aujourd’hui, je ne m’en sens pas capable. Mais comme dit Philippe, la démarche qu’on a est nourrie par un certain espoir, quelque part. La joie, la bonne humeur, la gaieté, on les laisse à d’autres qui savent le faire très bien, et sûrement mieux que nous. Qu’on nous demande pas de faire comme tout le monde. On ne veut pas alterner les morceaux tristes et les morceaux gais. On souhaite faire des albums avec un ton qu’on établit du premier au dernier morceau. Là-dedans, ça peut être avec colère, avec dérision, avec de l’humour noir. On essaye juste d’être entiers ; que ça plaise ou pas, ce n’est pas de notre ressort.

P : On a un rapport avec la musique qui est de l’ordre de la souffrance. Peu importe le style de musique. Tant qu’il y a des sons et des mots posés sur des blessures, ça peut nous toucher. Forcément, aujourd’hui, on a envie de parler de ce qui nous fait gerber. Et je crois que c’est toujours comme ça qu’on abordera la musique.

E : Moi, c’est quand j’ai le cafard que j’aime écrire. Quand tout va bien, je consacre mon temps à ma famille. Mais quand ça va pas, quand j’apprends qu’untel est bé-tom, quand je me fais contrôler, quand je fais un bref panorama de mon environnement, là, j’ai envie d’écrire. La bonne humeur et le côté bon vivant, je le réserve aux gens qui me côtoient de manière assez familière. Akhenaton disait dans une interview : « Oui, mais le rap, c’est aussi la fête« . On l’empêche pas de faire la fête. Apparemment, il est très bon là-dedans, qu’il la fasse. Il s’avère que notre démarche commence à marcher, sur le terrain économique ou de la reconnaissance, parce qu’elle est sociale et entière. Laissez-nous faire ce qu’on a envie de faire. Et puis, il faut préciser qu’il n’y a pas un morceau d’IAM qui m’a fait danser ; ni quasiment aucun morceau de rap français. Maintenant, il y a des morceaux de rap français, au niveau des textes, qui me touchent. Profondément. Donc, ceux qui viennent nous reprocher notre vision, qu’ils fassent des morceaux faisant danser et réfléchir. En attendant, qu’ils ne nous fassent pas chier.

A : Comment réagiriez-vous si quelqu’un vous disait qu’il a aimé l’album uniquement pour l’aspect musical, notamment grâce aux instrus de Soul G et Kool M, sans s’être penché sur les textes ?

E : Très bien. Chacun interprète un album selon ses références. Le travail des DJ a été fait avec autant d’acharnement que les textes. A propos, c’est uniquement un travail de sample, rien n’est rejoué. On est des pilleurs, sans pitié. Quand j’ai fait un peu de tag, c’était uniquement par pur vandalisme. Donc, oui, piller, c’est un travail. De même que savoir les faire tourner avec une certaine originalité, avec un certain grain ou trouver la bonne caisse claire. Maintenant, trouver des mots qui collent aux ambiances, leur donner un caractère filmique, c’est un truc que j’adore faire. J’adore l’écriture. J’adore la langue française, je suis féru de cette langue. Pas des institutions, mais la langue, oui, car elle est riche. Alors, après, ceux qui viennent me parler de mon flow… Pour moi, un artiste qui a du flow, c’est un artiste qui est capable de faire écouter ses propos à un mec qui n’écoute pas de rap. Donc, si ton flow s’adresse simplement à ceux du milieu, c’est que t’as pas de flow. Et la plus grosse sanction, c’est sur scène. Parce que tu n’as pas de drop, tu ne peux pas recommencer.

A : Tu es le seul membre de La Rumeur à avoir fait évoluer ton flow depuis le premier volet. C’est lié à cette conception du flow ?

E : Je considère que mon flow d’aujourd’hui est plus travaillé. J’essaye de faire en sorte qu’il épouse les sons et les instruments et de le garder le plus proche possible de mon parlé usuel, tout en le rendant suffisamment dynamique pour qu’il ait de la patate sur scène. C’est ça mon style : un style qui n’a l’air de rien. Et j’entends la même définition du flow quand j’entends Hamé, Casey, Kimto ou Gab’1 rapper. T’as pas l’impression qu’ils sont entrain de te mentir. Ils rappent comme ils sont. Nous, notre gimmick, c’est de ne pas faire sentir tout le travail de rythmique et de technique. Ça doit couler de source. Quand on ne comprend pas ce qui est dit, ça ne m’intéresse pas. On a joué avec des groupes qui faisaient fuir la salle. Ça sert à rien de rapper pour toi et ton DJ qui est derrière. On a fait des concerts devant un public de reggae, la réaction était la même que ce soir : le feu du premier au dernier morceau. Pareil devant le public rock de Noir Désir. Notre concept est pensé pour pouvoir être présenté devant n’importe quel style de public.

A : Sur scène, Hamé, Philippe et toi êtes très présents, mais Mourad est assez effacé. Comment ça se fait ?

E : Mourad est moins présent sur l’album car c’est, avec Kool.M, le seul membre du groupe qui travaille à plein temps. On espère, avec le temps, pouvoir remédier à ce décalage pour que chacun puisse avoir le même temps de parole. Mais on ne veut pas non plus faire de la redondance. Je ne me sens pas capable d’écrire ‘365 cicatrices’, tout comme je ne vois pas Hamé écrire ‘Le dortoir des grands’ ou ‘Premiers sur…’ . Chacun amène sa pierre à l’édifice. Quand tu nous vois sur scène, tu sens une vraie complicité. Tu sens qu’on est là parce que ça nous fait plaisir, devant n’importe quel public, dans n’importe quelle condition.

Mourad : Ma participation est moins importante quantitativement, mais pas qualitativement. J’avais moi aussi envie de ramener des textes durs. Donc, je n’allais pas m’obliger à écrire vite des textes de merde et me ridiculiser par rapport aux autres membres du groupe. Et, en effet, je bosse à plein temps, j’ai ma petite vie de famille. Et, on a beau dire, le rap ne ramène pas d’argent, donc, il faut bien en ramener. Donc, j’essaye de lier les deux.

E : On commence tout juste aujourd’hui à vivre de notre musique. Mais ça reste simplement suffisant pour vivre normalement, pas plus. Aujourd’hui, on est le groupe de rap qui tourne le plus. Je voyais récemment dans un reportage sur Canal+ que c’était impossible pour un groupe de rap de tourner : c’est faux. On est toutes les semaines sur la route. Cette année, on a fait quarante dates. Après, on a nos vies à côté. Moi, je suis étudiant, Hamé aussi, Philippe, Mourad et les DJs travaillent. C’est aussi ça la réalité de La Rumeur.

M : Pour revenir à nos réalités économiques, certaines personnes disaient qu’on avait changé de côté de la barrière, en passant d’un label indépendant à une major. Mais ça n’a pas changé nos vies. Le combat est le même des deux côtés. Il est peut-être même plus difficile du côté de la major. Vouloir ramener un album dur, imposer nos choix, c’est un combat de tous les jours. Même si on est chez une major, on n’a pas palpé des tonnes d’argent. La seule chose qu’on a obtenue, c’est la possibilité de sortir un album avec la vision qu’on avait dès le départ.

E : L’album est plus dur que les volets. Des morceaux comme ‘Je connais tes cauchemars’, ‘Le prédateur isolé’ ou encore ‘On frappera…’, il n’y en avait pas dans les volets. La seule histoire qu’on avait eue, c’était sur un festival en Normandie, une embrouille avec des keufs suite au morceau ‘Pas de justice, pas de paix’. Les propos sont bien plus durs dans l’album…

A : Le volet d’Hamé l’était quand même aussi…

E : Oui, c’était un brûlot, il était violent. Mais l’album est d’autre calibre, et est plus exposé.

A : Tu disais être encore étudiant. Qu’avez-vous fait comme études et avec quelle optique ?

E : Si, en disant aux petits de mon quartier que je rappe et que je continue à m’instruire, je peux créer un déclic chez eux, c’est une bonne chose. Deuxièmement, on a l’opportunité de s’en sortir un petit peu avec la musique ; tant mieux si ça me laisse le temps de continuer à faire des études. Aujourd’hui, je fais une maîtrise de sciences politiques, et je rends mon mémoire sur la double peine en juin. Philippe a un BTS, Mourad un DEUG de sociologie et Hamé prépare un DEA de cinéma. On est conscient de l’importance du savoir et la reconnaissance sociale que peuvent apporter les diplômes. On ne les brandit pas comme MC Solaar, mais on a envie d’apprendre, de confronter nos points de vue de MCs à des institutions. Et je n’ai jamais été aussi bon à l’école que depuis que je me suis accompli dans le rap.

A : Donc, c’est dans un seul souci d’acquisition de savoir ou dans une perspective de réorientation future ?

E : On ne sait pas de quoi demain est fait. Ça reste une soupape de sécurité. J’encourage tous ceux qui font du rap, peu importe à quel niveau, à avoir quelque chose de contraignant à côté. Comme on dit, de la contrainte naît la création.

A : Une dernière question, qui fait souvent polémique dans le milieu rap : beaucoup de rappeurs prônent la tolérance et l’anti-racisme, tout en étant ouvertement homophobe. N’est-ce pas contradictoire ?

E : Il ne faut pas mettre sur le même plan l’homophobie et le racisme. Faut arrêter les conneries. Le racisme a fait beaucoup plus couler de sang que l’homophobie. Donc, il ne faut pas faire d’amalgame entre les minorités noires et les minorités homosexuelles. Après, la tolérance, elle a des limites aussi. J’ai reçu une éducation telle que l’homosexualité est un tabou et ne rentre pas forcément dans le cadre de mes valeurs. Chacun fait ce qu’il veut. Mais je ne pourrais pas te dire que je trouve ça extraordinaire. Je ne vais pas partir en croisade contre les homosexuels, j’en ai rien à foutre, ils font ce qu’ils veulent.

A : Un dernier mot ?

E : Merci de votre soutien. On en aura besoin ces jours prochains. Merci à ceux qui nous soutiennent. On fera en sorte de ne pas les décevoir.

Après une brillante trilogie de maxis permettant aux différents protagonistes de La Rumeur d’affirmer une identité individuelle et collective forte, le groupe parisien ressort enfin de l’ombre avec un premier album très attendu. Très attendu, eu égard bien entendu à la qualité de chacune des prestations discographiques et scéniques mais aussi à l’inébranlable intégrité du groupe. Au sein d’un rap français médiocre, sans surprise et ayant sacrifié ses dernières convictions à l’autel du profit, La Rumeur fait en effet partie des rares rescapés de cette grande vague de formatage et de stérilisation musicale.

L’ombre sur la mesure s’inscrit indéniablement dans la lignée des trois volets précédents. L’ambiance tout d’abord est une nouvelle fois résolument sombre et empreinte d’une tension pesante, perceptible tout au long de cet opus. Kool M et Soul G, sont une nouvelle fois à l’origine de l’ensemble de la production musicale, à l’exception de ‘Premier matin de novembre’ et du dernier morceau ‘A les écouter tous’. Puisant leur inspiration à la fois dans le jazz, la soul, le funk et quelques musiques de films, les deux producteurs et DJs élaborent ici un univers musical riche, varié et surtout parfaitement en alchimie avec les sentiments et émotions véhiculés par les quatre rappeurs. Une complicité établie à travers les années, et perceptible tout au long de cet album. Enfin, certaines sonorités cinématographiques, un développement très logique établi en dix-neuf temps et la fine utilisation d‘extraits de vieux longs métrages (‘Le coffre-fort ne suivra pas le corbillard’, ‘Les petites annonces du carnage’) apporte à L’ombre sur la Mesure une dimension imagée, une atmosphère sombre, proche du film noir ou du vieux polar.

On retrouve ce coté visuel dans l’exposition des nombreux thèmes traités par les quatre rappeurs du groupe, notamment sur ‘Le cuir usé d’une valise’, retraçant les pérégrinations des parents de ses fils d’immigrés sur le sol français. Un récit brillant mêlant mélancolie et désillusion. Grandiose. »En cette pleine période d’exode qui accompagne l’exil, commence un triste épisode lorsqu’il débarque des îles, pour finir empilée sur l’armoire du foyer, témoin du gain dur à envoyer« .

Fidèle au concept de rap de fils d’immigrés, le groupe s’attache dans le même temps à évoquer les sévices du colonialisme et ses répercussions dans la société actuelle (‘365 Cicatrices’, ‘Premier matin de novembre’). Le ton est grave, la parole acide et toujours juste. « Ils étaient fiers, enrôlés, tirailleurs et, en fin de guerre, tu as su comment leur dire d’aller se faire voir ailleurs. Et qui on appelle pour les excréments ? des travailleurs déracinés laissant femmes et enfants« . La Rumeur s’emploie aussi à établir un état des lieux réaliste de la vie dans les quartiers, loin des mythes et excès. Si ‘A 20 000 lieues de la mer’ mêle avec justesse nostalgie, amertume et colère, ‘Le silence de ma rue’ ou ‘On frappera’ dévoilent un coté plus brut. Le vrai rap conscient écrit ici ses lettres de noblesses d’une plume à la finesse infinie. L’impressionnante richesse lexicale de certains morceaux (notamment l’excellent ‘Moha’) inspire une forte impression de maturité. La construction des récits et l’aisance avec laquelle ils sont exposés confirme un peu plus ce sentiment. L’ombre sur la mesure conjugue en effet avec un égal succès le travail de fond et la forme, parfaitement maîtrisée. Ekoué, le poison de la Rumeur, exprime ainsi toute son amertume et sa colère sur ‘Le prédateur isolé’, déjà sorti en maxi quelques mois avant. Dans un style plus posé, ‘Moha’, autre morceau solo, dévoile la fine technique d’Hamé, à l’expression plus déliée que par le passé.

Les rimes s’enchaînent avec une fluidité déconcertante, jusqu’à ‘A les écouter tous’, terminant l’album sur une dernière note explicite. Soutenu par les fidèles Casey-Acto (Spécial Homicide), l’irascible et charismatique Sheryo et le Téléphone arabe, la Rumeur s’emploie une nouvelle fois à mettre à mal les institutions et les idées préconçues qu’elles peuvent véhiculer. « A les écouter, on est tous du mauvais coté, du mauvais quota, persona non grata, venus juste pour les gratter. Ingrats, aigris et ratés, tas de renois et de ratons, immigrés à dénigrer et à mater sous le bâton. » Une bonne conclusion.

Particulièrement attendu, le premier album de la Rumeur tient toutes ses promesses. La fine plume des quatre rappeurs, empreinte d’une maturité certaine, se mêle avec excellence aux productions sombres et riches du duo Soul G-Kool M. Aucun doute, on tient ici l’album de rap français le plus abouti sorti depuis très longtemps. Puisse cette rumeur désormais circuler.

Abcdr : Je vous laisse vous présenter…

Mourad : Mourad de la Rumeur.

Hamé : Hamé, La Rumeur. Je présente les autres, Gerald compositeur, programmateur, DJ. Mehdi, qui n’est pas là, qui est aussi un des DJ du groupe. Ekoué et Philippe, rappeurs du groupe La Rumeur.

A : Pourquoi avoir choisi ce nom La Rumeur ?

H : Ce qui nous a séduit de prime abord, c’est l’aspect subversif, sans contours précis définissable. L’aspect un peu sous-marin, qui sort des sentiers battus et des schémas traditionnels, et qui se répand contre toute attente dans un domaine donné. Subversif et politisé.

A : Un petit historique du groupe ?

M : Le groupe existe depuis une dizaine d’années, discographiquement depuis 1995. On a sorti trois volets, trois maxis cinq titres. Le premier était Le Poison d’Avril, maxi d’Ekoué. Puis, le maxi d’Hamé, le Franc-tireur. Et après le maxi de Philippe et moi, donc le Bavar et le Paria. On a enchaîné avec un entre-volet, édité uniquement en vinyl, version collector. Deux ans et demi après, la sortie de l’album depuis le 16 Avril, l’Ombre sur la mesure, premier album de la Rumeur.

A : Quels ont été les grands points d’accroches musicaux, qui ont fait que vous ayez eu envie de commencer le rap ?

H : Nos symboles en matière de rap sont assez variés, mais ce sont avant tout les plus grandes et les plus belles définitions du rap hardcore, politisé, ayant à la fois une démarche artistique sans compromission. Les premiers à qui on pense c’est Public Enemy. Tous les artistes qui ont parlé uniquement des États-Unis dans un premier temps, avec ce refus de la condition qui est faite au ghetto, ce refus de l’Amérique ségrégationniste et de ses valeurs. En France, à la naissance du rap français, les incontournables qui à l’époque étaient pour nous des valeurs sures, qui pouvaient être nos représentants. Aujourd’hui, à ce niveau là c’est le jour et la nuit. On peut plus dire ça d’eux. Les NTM, IAM, Ministère A.M.E.R. à l’époque de leur premier album. En dehors du rap, il existe d’autres artistes dont on apprécie la démarche et la musique. Tracy Chapman, LKJ, Gil Scott Heron, Bob Marley, Peter Tosh possèdent une authenticité et une expression artistique d’une certaine résistance et d’un certain combat. Même dans la chanson française des gens comme Jacques Brel ou Renaud.

A : On utilise très souvent des pseudos dans le rap, vous préférez de votre coté mettre en avant vos prénoms, pourquoi ?

H : On est pas trop du genre à s’enticher de pseudos, d’alias. On a donné un nom ou un titre correspondant à chaque personnalité du groupe à travers les volets. Quand je m’adresse à Ekoué je l’appelle pas le Poison. Enfin on accorde peu d’importance à ces alias.

A : Philippe, pourquoi le bavar sans d ? 

Philippe : C’était avant tout la manière phonétique qui importait, pas l’orthographe. Le Bavar c’est plutôt une étiquette qui te permet de t’affirmer en tant que MC, lorsque tu fais des scènes. C’est plus le coté égotrip du MC. Quand tu te retrouves entre amis, t’oublies tout ça, on t’appelle par ton prénom comme tout le monde.

A : Sur les trois volets précédant l’album vous cachiez vos visages avec un disque vinyl, c’était par volonté de ne pas vous exposer, de ne pas donner de visage à la Rumeur ?

M : On cachait nos visages parce qu’on voulait mettre plus en avant la musique, que les personnalités et le physique.

H : A une époque où le marché du vinyl était en déclin flagrant, et on connaît l’importance du vinyl dans l’histoire du rap, c’était aussi revendiquer le vinyl comme la première source matérielle et technique du rap. Tout part de là, tout part des platines. C’était aussi un petit clin d’œil par rapport à ça. On se construit par rapport aux bases historiques de cette musique.

A : Quel bilan faites-vous des trois premiers volets ?

Ekoué : Le bilan est évidemment au-delà de nos espérances. Un peu plus de 40 000 ventes, beaucoup de sollicitations, avec une promotion au sens marketing du terme, quasi-nulle. Ces maxis ont reçu un accueil extrêmement favorable. Le bilan qu’on peut tirer, c’était un rendu artistiquement à la hauteur de nos moyens, avec quelque chose de brut, un coté pas fini, qui donnait son charme aux titres.

A : Le troisième volet datait de 1999, soit trois ans, avec entre temps juste un maxi deux titres (l’entre-volet), pourquoi un si long silence ? 

H : C’était un silence voulu, pas un silence subi. On arrivait à une période charnière de l’itinéraire de la Rumeur. C’était une période de transition, une période où il fallait qu’on se repositionne, qu’on réajuste nos fusils, parce qu’on entamait un autre morceau de notre histoire, une nouvelle page. Il fallait se remettre en question, tirer le bilan. On est passé de la réalité d’un indépendant à la réalité d’une major, avec en point de mire la réalisation de l’album. Un très grand chapitre donc, avec logiquement beaucoup de préparations. On s’est enfermé dans nos ateliers, tels des petits artisans afin de construire cet album. 2 ans et demi, trois ans après le dernier volet c’était un minimum.

A : Depuis quelques temps les structures indépendantes prennent du poids, on le voit notamment avec 45 Scientific, pourquoi avoir choisi de sortir l’album sur une major ?

E : On a connu la réalité de l’indépendant de 1996 à 1999, et on est très bien placé pour en connaître ses avantages et ses limites. On considère aussi que la première des indépendances se situe au niveau de la démarche. A la façon où tu veux emmener ton produit, et ce que tu es prêt à faire et surtout à ne pas faire. Après que ce soit sur une major ou un indépendant, la forme contractuelle n’a pas grand chose à voir. A l’exception de 45 Scientific, d’ailleurs un clin d’œil à eux, ils font du bon boulot, pas mal d’autres indépendants dont on ne citera pas le nom, ont prôné cette indépendance par dépit avec des produits pas à la hauteur de leurs attentes et sont allés courtiser les majors. Ils se sont mangés des râteaux, et aujourd’hui brandissent l’indépendance comme une espèce de gage de qualité incontestable, de bannière d’authenticité. C’est complètement faux. Aujourd’hui le rap est infesté par de la merde à la fois dans l’underground et dans les majors.

A : Tu parles de IV my People en particulier ?

E : Non, absolument pas. Je ne parle pas de ces groupes comme NTM ou Ministère Amer qui ont eu cette volonté d’amener de nouveaux artistes sur le marché. Je parle de toute cette nouvelle garde, courtisant les majors, et qui se retrouve en autoproduction par dépit, plus que par conviction. On a fait nous, à l’époque, de l’autoproduction parce qu’on considérait que pour un groupe comme le notre, avec les paroles qu’on avait et la connaissance qu’on avait du business, c’était et de loin le plus approprié. Maintenant, on a évolué, mûri, grandi. On a eu des propositions de majors avant la trilogie et donc forcément après, et on a su avec calme avec pondération, choisir ce qui allait le plus dans le sens de nos intérêts.

« On est passé de la réalité d’un indépendant à la réalité d’une major, avec en point de mire la réalisation de l’album.  »

Hamé

A : Comment ce sont passés les relations avec EMI, notamment au niveau de la médiatisation de l’album ?

E : Très mal. Mal, mais à bon escient. Mal, parce que l’objectif d’EMI c’était d’avoir son groupe hardcore Skyrockisable, et avec un album purgé en trois mois après la signature. C’était pour eux le schéma idéal, mais ils n’ont eu rien de tout ça. Ils ont eu un album qui est arrivé deux ans plus tard, avec des textes bruts et crus. Travailler un produit comme celui-là, parce qu’on est avant tout un produit, on a un code barre au cul, et c’est comme ça que la maison de disque nous conçoit, c’était pour eux compliqué. On entendait vraiment pas trahir notre démarche et les enseignements de notre indépendance contractuelle ni cracher sur notre héritage, mais au contraire utiliser le moyen de la major pour les adapter à une démarche alternative. On voulait se servir de la force de vente de la multinationale et ne pas suivre les chemins que tout le monde suit. Arrêtons de nous faire dicter notre art par rapport aux tendances et à la loi du fric, faisons l’inverse; et ça marche, sinon on serait pas là.

Faire comprendre cet ensemble de choses, ça a forcément entraîné des conflits. Mais le groupe La Rumeur est né d’un conflit, d’un tiraillement de pas mal de questionnements personnels. Forcément dans la manière dont on allait défendre notre musique, c’était évidemment conflictuel et le rendu est adéquat. C’est un album s, qui sent la haine où on sent une tension du premier au dernier titre. On voulait rendre au rap ces lettres de noblesse, celles d’un art marginal, qu fait peur. Un rap revendicatif, vindicatif contestataire, dissident et militant. Du rap tout simplement.

A : Vous avez choisi de donner des interviews uniquement à certains magazines et journaux, comment ça a été pris au sein d’EMI ?

E : On affectionne certains magazines et rédacteurs en chef, Real et Get Busy, qui ont une démarche différente du reste de la presse spécialisée. On accorde beaucoup plus de crédit à ces gens là. Maintenant, tu trouves des gens de valeur au Monde, chez les Inrockuptibles. Nous on est content de l’accueil qu’a reçu l’album, il est reconnu, très reconnu, et on va voir comment cette presse spécialisée va réagir. Notre magazine est aussi une bonne alternative. Personnellement, si on devait faire un magazine ça aurait plus cette gueule là.

A : Comment vous avez abordé l’élaboration de cet album, notamment par rapport aux maxis précédents, c’est pas le même travail ? 

H : Non, c’est effectivement pas le même travail, pas le même niveau d’exigences. On a pu bénéficier de moyens et de conditions de travail comparables avec ce qu’on a connu en indépendant. De bons studios, avec la possibilité de travailler avec des ingénieurs intéressants, avec aussi peut-être plus de temps. L’album représentait pour nous un grand rendez-vous qu’il ne fallait surtout pas manquer. Il a fallu prendre en compte tous ces paramètres. Le travail artistique ça a été maintes et maintes réécritures, trois-quarts des titres qui ont été jetés à la poubelle. Ca c’est fini épuisé, fatigué. On a pressé tout ce qu’on pouvait donner de nous, jusqu’au bout. Et c’est pas encore fini, il va falloir le défendre maintenant l’album. Une fois que l’album est dans les bacs, 50% du travail a été effectué. Maintenant, il va falloir le faire connaître cet album, le défendre sur scène, le capitaliser afin de pouvoir consolider nos assises.

Après le travail artistique en lui-même, sur le plan de la musique et des textes on ne pouvait plus faire la même chose. Il fallait mûrir certains sujets. Dans la manière d’écrire on a aussi essayé de cultiver l’aspect visuel plus que l’aspect didactique ou démonstratif. On voulait plus s’adresser au sens mais toujours avec les même convictions de base et le fond politique. On a mené des réflexions sur la forme, sur le travail, la manière d’écrire, le type de musique, l’atmosphère et l’univers. Ça donne un album assez s, avec une tension latente, avec un coté film noir policier, aussi dans le choix des samples, les DJs ont samplé beaucoup de musiques de film. Tout comme nos styles d’écritures essaient de cultiver l’aspect découpage, synopsis et scénario, les musiques viennent se fondre aux exigences des textes et des raps. Tout ça, c’est deux ans et demi de discussions parfois houleuses à l’intérieur du groupe et des remises en questions nécessaires.

A : On sent une ambiance un peu jazz sur certains morceaux…

Soul G : Oui, c’est ce qu’a résumé Hamé. C’est aussi notre génération pour Mehdi (Kool M) et moi. On vient de cette source là. On cherche même pas à donner cette ambiance là, parce qu’elle est en nous. La musique pour nous, c’est la sensation qu’on a à un moment, un coup de blues, une joie, une peine ça peut être plein de choses. Automatiquement, si tu composes à ce moment là, ça va s’en ressentir.

A : Comment c’est fait la répartition des membres au sein des morceaux ? Vous avez écrit chacun de votre coté, vous étiez regroupés ?

H : C’est en fait une confrontation et une concertation permanente. Au départ la proposition des thèmes et des angles d’attaque sont ouverts. Ceux qui se sentent la fibre d’aborder tel thème se mettent à deux à trois voire à quatre ou en solo. On amasse de la matière, chacun écrit de son coté et en fait part aux autres. Une fois qu’on a toute cette masse là, c’est un peu comme le montage d’un film. Tu amasses de la pellicule et à la fin tu passes au montage pour donner un espace cohérent et un fil conducteur. Y’a pas eu de schéma précis, ou de quotas de morceaux drôles, de morceau sérieux, et de morceaux avec la larme à l’oeil.

Très rapidement trois thèmes et positions se sont dégagés. Une position par rapport à l’industrie du disque, au microcosme rap à tous ses travers et dérives. Et un positionnement sur la condition des quartiers en France, sur la fascisation en France et la poudrière que peuvent être les quartiers. Et puis, un troisième positionnement par rapport à notre histoire, par rapport à la situation des pays d’origine de nos parents, au pillage et à la saignée du Tiers-Monde. Petit à petit ces idées se sont dégagées, et on a estimé bon d’équilibrer les titres en fonction de ces trois veines. Après il s’agit d’extraire le meilleur et de travailler ça, en laissant le moins bon et le passable au garage.

A : On retrouve au sein de l’album plusieurs thèmes récurrents, comme les conséquences actuelles des actes passés ou encore des références au colonialisme…

E : Je considère que c’est sur ces textes qu’on s’attarde le plus. Instinctivement, en écoutant La Rumeur, tu retiens avant tout ces textes empreints de références anti-colonialiste et tiers-mondiste. Ce sont ces textes qui peuvent séduire le plus, où sur lesquels on nous attend le plus. Ces textes quand tu regardes bien n’occupent qu’un tiers de l’album, mais les deux autres tiers avec des morceaux comme Les coulisses de l’angoisse jusqu’au Petites annonces du carnage ou bien de « Moha » jusqu’à « A les écouter » tous sont consacrés à d’autres thèmes. Quand t’écoutes la première partie tu peux te dire que les textes comme « On m’a demandé d’oublier », « Blessé dans mon égo », « Champs de canne » à Paname ne sont pas présents. Mais tu te rends compte en écoutant la deuxième partie que ces textes là brillent encore plus que précédemment.

En général on fonctionne par triptyque, la trilogie des volets, l’album réparti en trois parties. Mais les adeptes de la Rumeur retiennent inconsciemment ce genre de textes. Personnellement, je considère que ces textes occupent la place qu’ils doivent occuper. Dans la première partie des morceaux comme « Je connais tes cauchemars », « L’ sur la mesure » n’ont rien de tiers-mondiste. Les textes à mémoire sont très denses, brutaux, et forcément on les retient plus facilement ceux-là.

A : Toujours sur ce thème, Philippe tu dis sur 365 cicatrices : « avoir ton avis sur la suite des colonisations »…

P : Oui, je voulais montrer les traces que le colonialisme a pu laisser, notamment toutes les séquelles psychologiques. Et aujourd’hui ce n’est pas un hasard si ces descendants de l’immigration occupent aujourd’hui les emplois les plus précaires, et se retrouvent aujourd’hui à une place qui n’a pas vraiment évoluée. On me parle d’esclavage aboli, mais à mes yeux de l’esclavage j’en vois tous les jours et dans toutes sortes d’industries.

E : Pour compléter ce que disait Philippe, l’esclavage a évolué à mesure de la technique, et inversement.

A : On retrouve dans l’album une unité musicale dans la lignée des trois volets, on peut dire que vous avez une identité musicale bien définie ? Quels sont vos influences premières par rapport à ça ?

H : L’influence musicale est assez variée. C’est à la fois Soul, la Soul spirituelle, pas la Soul marketée, cette soupe. Le Jazz aussi, une certaine forme de Funk et des musiques nationales du Tiers-Monde et aussi les musiques des grands compositeurs de film. Tous les produits hybrides entre le Funk, le Jazz, les musiques de certains pays du Tiers-Monde métissées avec le Jazz.

« L’objectif d’EMI c’était d’avoir son groupe hardcore Skyrockisable, et avec un album purgé en trois mois après la signature. »

Ekoué

A : Que représente pour vous le Hip-Hop en 2002 ? 

E : Y’a du bon, mais bien évidemment il est extrêmement minoritaire. Je considère bon, des rappeurs avec une conception du flow où le texte ne dessert pas le propos, et où on comprend ce que tu dis tout en conservant un coté musical. Tu peux comprendre le texte parce qu’il est bien véhiculé. Nous notre travail d’artisan, c’est non pas de faire du rap un outil de propagande, sinon on ne ferait même pas de musique, c’est de faire tout un travail technique, de mise en forme pour que le texte soit compris. Et c’est là toute la difficulté de l’épreuve. Derrière n’importe quel texte de l’album, il y a un travail de la mesure. C’est la raison pour laquelle on a appelé l’album L’Ombre sur la mesure, en hommage à la rime et à la métrique. La technique du verbe sur la musique ça représente un travail de ouf’. Le coté aussi « méfiez-vous de l’eau qui dort » est très important. Moi, je veux que lorsque les gens écoutent cet album, ils comprennent les textes, qu’ils les aiment ou pas mais que ça coule de source.

Aujourd’hui, au niveau artistique je peux tomber sur des produits incompréhensibles. Je pense que le meilleur des juges, c’est de faire écouter ton produit à un non initié à quelqu’un qui n’est pas forcément habitué aux codes, et qui puisse « écouter » les textes. La technique pour la technique, le flow incompréhensible c’est un rap qui m’intéresse pas, c’est inaudible, c’est de la merde tout simplement. Moi j’aime écouter des artistes comme Al & Adil où tu sens qu’il y a du métier derrière, parce que tu comprends ce qu’ils disent.

Maintenant par rapport à la direction commerciale et la façon dont le rap se vend, je pense qu’on est arrivé à un point où on pourra pas faire pire. Le rap c’est pour moi un espèce de travelo qui est en train de froncer les sourcils, qui essaie de te faire peur, mais qui est un travelo quand même et qui se fait enculer. Moi ça me fait pas peur et ça me dégoûte. C’est une apparence de gars rompu au show-biz, à la merde, à tout ce qui est de plus dégueulasse et de plus bas, qui essaie de se raccrocher lamentablement à une espèce d’éthique de rappeur qui n’existe même plus.

P : Notre conception du rap c’est celle d’un rap subversif et revendicatif. Aujourd’hui on assiste à un rap complètement dénué de sens à 80%. Les 80% de rap pourri c’est ce qu’on préférera te mettre en avant, pour enfermer ces jeunes de l’immigration dans ces clichés, dans lesquels eux-mêmes s’enferment. Parce qu’on trouve aussi des collabos au sein du rap.

A : Tu disais tout à l’heure Ekoué qu’un bon moyen pour savoir si ton message était intelligible c’était de le faire écouter à des gens qui n’écoutent pas de rap, cet album est en fait susceptible d’intéresser des gens qui ne baignent pas forcément dans cette musique…

E : Bien sur. Je considère qu’à partir du moment ou tu es profondément Hip-Hop, ton Hip-Hop tu l’amènes où tu veux. A partir du moment où tu sais rapper, tu dois savoir rapper autre chose que des faux MCs, des bons et des mauvais. Philippe, Hamé, Mourad et moi ça fait 12 ans qu’on fait du rap, on fait partie des rappeurs de la première heure. Les DJs sont des DJs old-school, début des années 80. Récemment, je parlais avec un vieil ami à moi, un graffeur qui est arrivé à la même analyse que moi. C’était un tueur dans son art, il faisait des fresques à tomber par terre, à l’époque il dessinait des B-Boys, et il cultivait son style. Maintenant, derrière ses graffs, il a envie de donner un message politique et de faire des fresques qui au delà de l’aspect esthétique, t’interpellent par le message politique qu’elles véhiculent. Mais, ça il peut le faire, parce que c’est un artiste, il sait manier la bombe comme nous on sait manier le micro et la plume. Tu arrives à cette étape là avec le temps, le travail. Cette capacité à parler à un plus large public vient avec le temps. Cet album est un hommage à la communauté Hip-Hop du moins ce qu’il en reste, et il s’adresse évidemment à un public qui dépasse le microcosme de la communauté Hip-Hop.

H : On a pas dessiné des courbes et fait des graphiques pour définir le public qu’on voulait toucher. La prétention qu’on a avec cet album, c’est de toucher nos semblables, et quand je dis toucher nos semblables c’est pas nécessairement avoir la même couleur de peau que nous ou la même origine sociale que nous, c’est partager les même cicatrices, avoir subi le même type d’humiliation et partager surtout le même type de colère. Et ce que tu sois familier au Hip-Hop ou pas. Aller dans les oreilles qui n’est pas issu de notre milieu, mais qui se reconnaît dans le type de tableau qu’on dépeint de la réalité actuelle. Si l’album réussit à remplir cette mission alors ce sera pari gagné.

A : On trouve très peu de featurings sur l’album, uniquement les très proches avec lesquels vous avez fait de la scène, pourquoi ce choix ?

H : Ce choix c’est fait tout naturellement. Les gens qu’on a réuni lors du freestyle final sont des gens qu’on a connu alors qu’on était au fond du gouffre, avec lesquels on s’est serrés les coudes pour avancer ensemble. Ce ne sont pas des relations d’opportunisme, ni de copinage. Ce sont des gens qui mènent le même type de combat que nous et qui défendent la même définition du rap que nous. Sheryo, Casey, Special Homicide, Hisham (le Téléphone Arabe.) Ils sont représentatifs du type de rap qu’on aime entendre, et font progresser à leur manière la définition du rap qu’on veut amener au plus haut point.

« Le rap c’est pour moi un espèce de travelo qui est en train de froncer les sourcils, qui essaie de te faire peur, mais qui est un travelo quand même et qui se fait enculer.  »

Ekoué

A : Ekoué, tu es l’un des seuls à participer des tiers albums, comme Less du Neuf ou des compilations extérieures, c’est une volonté de rester uni, ou plus simplement ce type d’opportunités ne s’est pas présenté ? 

E : Oui, y’a eu des sollicitations, des trucs qui branchaient plus ou moins les autres membres de La Rumeur…Après géographiquement c’est important, j’habite à Paris, et les contacts transitent beaucoup via mon portable et celui de Rissno (manager du groupe) . Les gens considèrent qu’avoir un représentant de La Rumeur c’est avoir un peu le groupe. Je considère que j’ai ce rôle d’ambassadeur de la Rumeur, un rôle que j’assume pleinement. Je porte le groupe partout où je pose des featurings, et je le fais pas pour moi mais avant tout pour le groupe. Preuve en est, ce premier album n’aurait jamais pu exister si c’était Ekoué en solo, Hamé, Philippe ou Mourad en solo. Je fais partie d’un collectif qui appartient à une entité. Mais je suis également aussi un électron libre, quelqu’un qui peut aller poser des bombes sur divers produits, avec toujours estampillé la Rumeur. Après effectivement ça se fait aussi par affinités humaines et artistiques, tu prenais l’exemple de Less du Neuf, si c’était pas des gens que j’appréciais humainement et artistiquement j’aurais pas rappé sur leur album. Et bien d’autres, bien d’autres et encore…même si là on va se calmer [rires].

A : Mourad a fait un morceau avec le Téléphone Arabe, les autres vous pouvez retracer votre parcours ?

H : Moi à titre individuel, j’en ai fait très peu, il y a eu juste des projets qui n’ont jamais vu le jour. Je n’ai pas non plus été sollicité.

M :Celui que je retiens le plus, c’est celui que j’ai fait avec le Téléphone Arabe sur la mixtape de Tenzano, le DJ de Less du Neuf. Après, y’a eu des projets avortés, des maxis qui devaient sortir mais ne sont pas sortis.

P : Moi, ça fait une dizaine d’années que je rappe avec Ekoué. Au départ, on rappait tout les deux dans nos premiers groupes. On a fait nos premières scènes ensemble. Sur disque, j’ai juste fait une apparition sur l’album de Faouzi Tarkhani et donc quelques mixtapes.

A : Vous avez réalisé en complément de l’album un magazine, qui sera distribué gratuitement chez les disquaires , pourquoi avoir réalisé de ce magazine ?

H : Avec le constat affligeant qu’on faisait de la presse rap en France, à quelques exceptions près, on savait qu’on allait pas afficher nos gueulesdans la plupart des presses. On devait donc imaginer un moyen alternatif d’être présent dans la presse, Real et Get Busy n’étant pas suffisants. On avait aussi envie de créer notre propre média presse, et de le diffuser le plus largement possible. C’est un gratuit, tiré à 50 000 exemplaires. On a pu laisser libre cours à nos plumes et de la même manière que sur l’album on a essayé de matérialiser la définition d’un magazine qui se veut Hip-Hop aux travers de chroniques, d’articles et de billets d’humeur. Le magazine me semble assez représentatif du disque et du ton adopté par le groupe. Le point de départ c’est qu’on avait énormément de mal à nous retrouver dans la plupart des presses, on s’est alors dit qu’a cela ne tienne on va créer la notre.

A : Vous aviez un projet de court métrage pour illustrer visuellement vos morceaux, où est-ce que ça en est aujourd’hui ?

H : On a du à ce niveau là réviser nos ambitions à la baisse. On voulait partir un dans un truc assez cinématographique, avec une histoire. On a rencontré des problèmes de temps et d’argent. Ces trois clips mettent en image trois titres ‘Le cuir usé d’une valise’, ‘L’ombre sur la Mesure’ et ‘Le coffre-fort ne suivra pas le corbillard’. Il s’agit plutôt d’un triptyque de clips avec un fil, mais on ne peut pas vraiment considérer ces clips comme un court métrage. On aurait aimé dealer les trois en bloc pour amener quelque chose d’original. Avec un budget de 50 000 francs pour trois clips le résultat est tout de même plus que satisfaisant. Moins de 100 000 francs par clip, c’est un budget ridicule, un clip de rap français moyen c’est entre 500 000 et 1 million de francs. Ces clips vont être diffusés le plus tôt possible.

A : Ekoué, d’un point de vue plus personnel, peux-tu nous expliquer d’où te viens cette rancune envers Akhenaton ?

E : Nan, pas rancune. Très sincèrement, je m’en fous de ce type, il m’empêche pas de dormir la nuit. Maintenant il s’avère qu’il nous a attaqué moi et Farid (Sheryo) dans un journal, par un fils de pute de journaliste du nom de Jean-Eric Perrin. Il s’est permis de nous dire qu’on était jaloux de son succès et qu’on était une petite bande d’aigris qui avait toujours le morceau « Reste underground » en travers de la gorge. Il a aussi affirmé qu’il était près à le rechanter ce morceau. Il nous a insulté une fois c’était pas nécessaire d’essayer de remuer le couteau dans la plaie. Après, on l’a appelé cordialement et on lui a demandé des comptes, parce qu’on comptait pas en rester là. Y’a un morceau qui existait dans son album, C’est ça mon frère, ou sans citer explicitement des noms, c’était très clair qu’il s’en prenait à des gens comme moi ou Sheryo, qui ne sommes pas d’accord avec lui. Après, il a menacé de retirer ses billes et de faire pression pour que le maxi de Sheryo ne sorte pas, et c’est ce qui s’est passé. Le maxi n’est pas sorti chez Virgin. Ils ont alors cassé leur petite tirelire et distribué le maxi eux-mêmes un peu partout pour que ce morceau soit entendu. Alors que les gens du rap viennent me donner des leçons par rapport à ce morceau, non. Moi, à partir du moment ou on m’attaque je réponds. Si demain tient quelqu’un des propos diffamatoires sur toi dans un journal, et que t’es pas dans le copinage de la presse et des mass media, le seul moyen que t’as à ta disposition c’est de rapper. Il s’est avéré que ces rimes ont été assassines, et elles ont fait parlé d’elles.

Maintenant, Akhenaton fait partie de ces rappeurs qui m’ont poussés à écrire. Il a écrit de très beaux textes, notamment dans son premier album Métèque et Mat. Après malheureusement sa démarche n’a pas été à la hauteur, et on a été les premiers déçus, mais quand ça se traduit par un comportement « si vous parlez comme ça, c’est que vous êtes jaloux de moi » là on est pas d’accord et on se défend. Après, je considère qu’Akhenaton coulera au même titre que le navire Skyrock et le navire des prostitués du rap. Et à ce moment là, les gens du rap et ceux dont il a usurpé des réalités pour en faire son fond de commerce, lui demanderont des comptes.

A : On a déjà parlé brièvement tout à l’heure de la dimension consciente du groupe, il serait inconcevable pour la Rumeur de ne pas suivre ce genre de thématique ?

E : Moi, j’aurai tendance à dire que le rap dépourvu de tout ça, c’est plus du rap. Nous on revenait à cette époque un peu old school où des gens comme Biz Markie arrivaient avec un message ironique et drôle mais avec derrière un fond social. Maintenant, si c’est pour être rigolo et avoir un public de branchés ou hardcore et ne pas toucher directement tes pairs, je considère personnellement que c’est plus du rap. Le rap a pour moi vocation à toucher tout le monde et a être le témoin de son époque. Après, dans le marasme actuel des thèmes et préoccupations des rappeurs on apparaît comme un groupe militant et conscient mais c’est pas difficile. Le rap conscient aujourd’hui ça renvoie directement à la Rumeur, mais la Rumeur c’est quoi ? Trois maxis à 40 000 exemplaires, c’est très peu, par rapport à la masse d’argent que le rap a généré. Avoir déposé une éthique sans promo ça relève de l’exploit. Les mecs qui disent faire du rap et ne pas faire de politique, Hélène Segara pour moi dit exactement la même chose, elle chante et ne fait pas de politique. Si tu rappes et que tu ne fais pas de politique, fais autre chose. Après, il y a eu la politique au sens Assassin du terme, cet espèce de constat froid, pompeux, chiant, avec rien d’intimiste et de personnel, le tout sur un ton professoral. T’as l’impression d’écouter un mec du haut de son pupitre en train de t’expliquer comment le monde tourne, et ce sans savoir à qui tu avais réellement à faire. Nous, La Rumeur on vous dit qui on est, d’où on vient, et après on peut éventuellement parler.

« Qui a parlé du bruit et des odeurs ? Qui a dit que la France ne pouvait pas accueillir toute la misère du monde ? »

Hamé

A : En parlant de politique, quels ont été vos réactions après les résultats du premier tour des élections présidentielles, et la triste victoire de Le Pen ? 

H : Rien d’étonnant. On ne découvre pas le visage de la xénophobie depuis dimanche, et Le Pen n’en a pas l’apanage. Nos problème ne se règleront pas dès la mesure où on fera barrage au Front National. Depuis une vingtaine d’années, qui a instauré les charters ? Qui a relancé la politique de discrimination des milieux immigrés ? Qui a parlé du bruit et des odeurs ? Qui a dit que la France ne pouvait pas accueillir toute la misère du monde ? Le Front National n’a pas eu besoin d’être au pouvoir pour que des lois racistes et sa logique soient au pouvoir.

Oui, c’est donc dans la logique dans des choses que le FN finisse par faire un score qui l’amène au second tour, et ce parce qu’il y a eu 20 années de concession à ses thèmes. Les lois Pasqua, Chevènement, la politique de la ville de Mitterrand des années 80, les crimes policiers étouffés, Le Pen était pas au gouvernement et pourtant ce sont des lois qu’il aurait pu signer de sa plume. Il existe un profond malaise pour les gens qui se retrouvent à choisir entre Chirac et Le Pen. Personnellement, j’ai pas voté au premier tour et j’irais pas voter Chirac. Si on se retrouve à un fasciste au pouvoir, le pouvoir est déjà fascisant de toute façon, mais on en tirera les conséquences. Aujourd’hui on essaie de se battre à travers l’expression artistique et musicale, si ça suffit pas dans l’avenir pour préserver notre intégrité morale et physique, on s’armera d’autre chose. Mais on y est pas, et Le Pen correspond pas à la période historique dans laquelle se trouve la France. Quoi qu’on en dise, ce ne sont pas les partis politiques qui font la vie de ce pays, les partis politiques sont là pour faire avaler la pilule au peuple, les plus grands intérêts sur lesquels s’alignent les politiciens, ce sont les intérêts des gros banquiers, des gros industriels et des multinationales. Le vrai monde de l’argent ne veut pas du discours protectionniste, de fermeture des frontières de Le Pen donc, de toute façon il ne passera pas. Il passera un jour si les conflits dans le pays s’aiguisent en faveur des gens du bas, si il y a des dangers de renversement de régime, et c’est pas le cas aujourd’hui.

A : Sans verser dans la soudaine euphorie pro-Chirac et oublier du coup tout ce qu’il a pu faire par le passé, il me semble malgré tout important d’aller voter pour faire barrage à Le Pen…

E : Je comprends ton point de vue et il me semble tout à fait responsable. Mais malheureusement on a subi une campagne en forme de crachoir ambiant sur les immigrés, l’insécurité, l’insécurité et encore l’insécurité. A nous montrer des exclus, des précaires, des chômeurs être à l’origine du marasme et de la pire des inquiétudes des français. Si la France tourne mal, s’il y a du chômage, toute cette angoisse ambiante est stigmatisée autour des gens qui créent cette insécurité, et derrière ces gens qui créent cette insécurité encore une fois il y a l’immigration. La vraie question elle est là. Après on trouve des formules pour criminaliser à un degré différent l’immigration en général. Malheureusement, les médias se sont largement portés échos de cette voix là. On a jamais autant criblé d’insultes et d’injures les pauvres de ce pays, et de fait les immigrés.

On nous a fait croire que siffler la Marseillaise c’était ce qui pouvait arriver de pire dans le pays des droits de l’homme. La guerre d’Algérie de 54 à 62 c’était des millions de morts des deux cotés de la barrière, entre des gens qui avaient soifs d’indépendance et des gens qui avaient été envoyés au front malgré eux. En un seul match de foot on veut nous réconcilier par rapport à tout ça. Le foot on a vu le résultat, Zidane, deux buts contre le Brésil, les problèmes d’immigration n’existent plus, les algériens sont réconciliés avec les français autour du foot. C’est se foutre de notre gueule et insulter notre intelligence.

J’ai entendu des gars comme Bernard Henri Levy avoir exactement les même discours qu’un Le Pen, disant que c’était des espèces de petits connards de voyous algériens, musulmans qui avaient sifflé la Marseillaise. Mais après ce sont ces gens là qui nous disent d’aller voter parce qu’on se retrouve face au danger du fascisme. Mais le fascisme est là, et Le Pen c’est la suite logique d’un an de criminalisation des quartiers, de discours autour de l’insécurité, c’est l’aboutissement de tout ça. On demande aux personnes à qui on a craché dessus, de trouver la solution, en l’occurrence le vote et de faire barrage à ça. Mais non, désolé, la solution pour moi viendra de la mobilisation sociale et de la rue, mais elle viendra sûrement pas par le vote.

J’ai l’impression qu’on fait ce qu’on veut des immigrés. Quand on veut les faire défiler pour la Coupe du Monde avec des drapeaux français on le fait, quand on veut leur cracher dessus, on le fait, quand on veut montrer qu’ils sont pas tous méchants et bons sportifs, on le fait aussi. C’était ça pendant deux ans, et ça c’est absolument insupportable.

Maintenant, j’irai jamais jeter la pierre à quelqu’un qui considère que faire barrage à Le Pen, ça consiste à aller voter Chirac, si tel est son choix très bien. On veut pas donner de leçons, mais qu’on ne nous en donne pas non plus, parce que ça on le subit tous les jours.

Beaucoup d’auteurs contemporains estiment que 10% de la population est politisée, 5% peut avoir une analyse politique, et le reste est fait de moutons qui suivent. A partir du moment où on considère que la politique est un sujet grave, il faut être sérieux. Tant qu’on rendra pas le débat sérieux, avec des vraies analyses, et des sujets non-occultés parce que l’immigration c’est la responsabilité de la France par rapport aux pays du Tiers-Monde, la politique on en a rien à foutre et on ira pas voter.

Et Chirac c’est pas le messie. Attention, Chirac au pouvoir ce sont des tissus de réseaux, des dictatures Africaines soutenues, financées et corrompues.

A : Là en l’occurrence le choix de Chirac se fait vraiment par défaut…

E : Encore une fois, je comprends ton point de vue. Mais moi je considère que ces stigmatisations ces derniers mois envers l’immigration ont révélé le vrai visage de la politique. Le schéma à l’Américaine on va y venir. 50% d’abstention, des politiques en forme d’hommes de paille qui sont là pour faire avaler la pilule au peuple. C’est ce qui se passe en France, c’est le capital qui contrôle le politique et non l’inverse. On va pas me faire croire que demain si Le Pen arrive au pouvoir, il va mettre tous les immigrés dehors et donner du boulot à tous les français. C’est faux, complètement faux. C’est un schéma qui est économiquement parlant pas viable. Aujourd’hui, le système de mondialisation dépasse les frontières de la France et voire même de l’Europe. En ce moment tout le monde est nourri d’un sentiment partisan «Non au fascisme», c’est bien, mais dans deux mois on passera la Coupe du Monde et ainsi de suite. Encore une fois, c’est la loi du fric qui aura le dernier mot sur tout.

H : Chirac une fois arrivé au pouvoir, aura toute la latitude pour mettre sur pied la plus réactionnaire des politiques. Les gens n’obtiendront pas leur salut parce que barrage aura été fait à Le Pen. Mais on verra quand ils lanceront des mots d’ordre sur les sans-papiers s’il y aura autant de monde dans la rue, et à plus forte raison si le PS revient au pouvoir, et s’il y a une nouvelle cohabitation. On verra si tout ces gens dans la rue seront aux cotés des bougnoules et des négros qui subissent tout ça de plein fouet. Une fois que la gauche est arrivée au pouvoir, la question des sans-papiers n’a plus existé.

E : Pour rejoindre ce que disait Hamé, on me faisait récemment une remarque tout à fait pertinente. Au lieu d’essayer de vous racheter une conscience en vous occupant des clandestins, occupez-vous de ceux qui en ont, qui subissent des sévices. Quand un jeune français, entre deux grandes parenthèses, se fait assassiner par la police, ils sont où les gens qui défilent avec des banderoles et disent non au fascisme ? Pourtant, abattre quelqu’un froidement en toute impunité, c’est du fascisme, du totalitarisme.

Donc, non on se le laissera pas embrigader dans cette liesse et d’euphorie unanime où Chirac c’est le gentil et Le Pen le méchant. Quand nos parents sont arrivés ici, la France avait une culture de gauche, une culture tiers-mondiste marquée, mais maintenant si cette différence droite-gauche n’existe plus c’est parce que les gens ont voulu que ce soit pareil. La résistance aujourd’hui se fait avec des gens comme Besancenot, Arlette Laguiller, qui veulent les même places au chaud que les gens qu’ils sont censés combattre.

P : La gauche était par exemple les premiers à distinguer la bonne immigration de la mauvaise, les sauvageons et les bons immigrés. Ils ont aussi des responsabilités à ce niveau là.

E : Le Pen, c’est un grand aristocrate qui fait des colloques sur des péniches avec des amis industriels, et Chirac c’est la même chose. Maintenant ces gens là avec des discours démagos et ils ne me feront pas croire qu’ils sont proches du peuple; c’est faux et complètement faux. Les lâches qui ont voté Le Pen et considèrent que Le Pen représente la voix du salut, pour moi ce sont ces gens là qui méprisent encore plus la France, ses valeurs républicaines et son histoire. Tous ces électeurs de Le Pen qu’ils soient riches ou pauvres, et les riches encore plus, quelqu’un qui a de l’argent et vote Le Pen, je vois pas de débat possible. Un fasciste qui a de l’argent, qu’est-ce qu’il veut ? Des camps de concentration ? Un beauf, on lui met Tapie, une bière et du foot…

Mais dans ces deux cas, ce sont des gens qui ont un mépris de l’histoire de leur pays et des gens qui se sont battus pour la France.

Perçu comme une curiosité après son morceau ‘Maximum boycott’, Sheryo a déclenché une forte polémique au sein d’un rap français linéaire, et peu surprenant. Clamant haut et fort mais surtout explicitement son dépit, voire sa haine pour plusieurs groupes et artistes français particulièrement bien installés, Sheryo a imposé sa griffe, brisant les conventions et les accords tacites d’un milieu gangrené par l’hypocrisie et des intérêts économiques croissants. Après un premier mini album 7 titres, puis une tape (Que d’la Haine) rassemblant une partie de ses freestyles et autres morceaux, le résident du Blanc Mesnil refrappe un grand coup avec ce nouveau maxi deux titres; sorti sur Anfalsh, structure indépendante montée à l’occasion de « Ghetto Trip ».

Si beaucoup ont œuvré pour que la face B ‘Je reste Underground’ ne voit jamais le jour, ce n’est pas seulement parce qu’elle fustige une nouvelle fois Skyrock (prononcez Skywack), mais plutôt parce qu’elle s’attaque directement à l’un des acteurs majeurs du rap français, en l’occurrence Akhenaton. Ce dernier reçoit ici un violent retour de bâton. Accompagné d’Ekoué (La Rumeur), Sheryo aligne les insultes les plus crues  »…remballe tes disques de merde, tes lyrics de merde, tes films de merde, face à nous tu risques de perdre… » et plusieurs arguments irréfutables, comme l’écriture des textes du clownesque Bambi Cruz, ou les pressions exercées auprès de Deburtel et Delabel. Enfin, le titre de ce lynchage musical est pour le moins symbolique, puisqu’il s’inspire de ‘Reste Underground’ morceau sorti par IAM après le succès commercial du Mia. Le groupe marseillais y revendiquait une certaine éthique et une démarche artistique propre, se moquant des railleries du milieu, c’était il y a un peu moins de dix ans…Si ‘C’est ça mon frère’ était grotesque, cette contre-attaque s’avère sanglante et diablement efficace. Nul doute que le message est bien passé.

La face A, ‘Le Salaire de la galère’, aborde un thème plus classique, en l’occurrence l’exposition d’un quotidien de quartier sans surprise et sans avenir, rythmé par une succession d’embûches. Cette chronique urbaine rythmée par le flow nonchalant et charismatique de Sheryo, recèle de rimes accrocheuses « …tu peux aller où tu veux, les jeunes sont de plus en plus vieux… »(…) »…tu l’ouvriras quand les étrangers auront le droit de vote, en attendant v’là les menottes… »

Sheryo signe ici un de ces morceaux les plus aboutis, prouvant (si nécessaire) qu’il peut aussi s’appuyer sur une écriture plus fouillée. Sheryo fait indéniablement mouche avec ce maxi deux titres. On attend du coup assez impatiemment la suite…

Trois très longues années après le troisième et dernier volet venu clore la trilogie des maxis des membres de La Rumeur, le groupe annonce enfin la sortie de son premier album. L’ombre sur la Mesure sera disponible début mars, et en attendant cette date, le collectif parisien nous livre un maxi deux titres en guise d’hors d’œuvre.

Comme à l’accoutumée, Soul G et Kool M signent les deux productions de ce maxi, s’inscrivant dans la droite lignée des opus précédents. Les sons sourds et sombres venant appuyer la rhétorique dure et réfléchie des trois MCs ici présents (seul le Paria manque à l’appel.) C’est animés de cet état d’esprit que Hamé et le Bavar mettent en scène, sur la face A, les cauchemars d’un juge, poursuivi par les âmes de ses victimes. Le franc-tireur y excelle, exposant avec un réalisme saisissant une poursuite sans fin d’hommes assoiffés de sang et de revanches, démontrant du même coup un déconcertant talent pour l’écriture, déjà largement entrevu par le passé.  »…Elles aiguisent leurs dents grises sur ta nuque, ta chaire blanche perruque, et l’odeur de la loi, qui colle à tes robes de magistrat… » Les quelques cris d’horreur contribuent un peu plus à établir ce portrait obscur, empreint d’une tension palpable.

Déjà auteur d’un lynchage musical sanguinaire en compagnie de Sheryo sur ‘J’reste underground’, Ekoué déverse en face B toute sa haine, ‘‘à tous ceux qui se sentiront visés. » Le poison de la rumeur se mue en prédateur isolé, réglant ses comptes d’une voix toujours aussi rauque, mais peut-être plus déliée que par le passé. Entre bilan du passé, et vision sociétaire aigrie, Ekoué remet  brutalement les pendules à l’heure  »quelques années d’absence, à réfléchir dans mon coin, cogiter ce premier album dans des conditions de chien, je n’en ressors que amer, encore plus aigri ».

Ce maxi deux titres inaugure pleinement ce que sera à coup sur cet opus tant-attendu, à savoir un des très grands albums de l’année 2002. Verdict dans à peine un mois.