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Réaliser un mix pour explorer l’année 1997 ou 1998 du rap français est finalement chose plutôt aisée : les nombreux grands disques sortis au cours de cette période donnent une trame large et assez évidente autour de laquelle il suffit de broder en évitant (autant que faire se peut) les fautes de goût. Pour 1999, la tâche se corse : il y a bien quelques incontournables, à commencer par Les Princes de la Ville, KLR ou Le Code de l’honneur. Mais le socle que constituent ces quelques passages obligés est plutôt restreint. Il faut donc, afin d’étoffer, revisiter en profondeur ces derniers mois du vingtième siècle. Et constater que 1999 fut une année foisonnante, loin d’être avare en grands moments. Fin de millénaire et de cycle obligent, le rap hexagonal a semblé se chercher, faisant feu de tout bois pour le meilleur et pour le pire. Sur les blockbusters bastonnés par Skyrock comme sur les maxis obscurs d’artistes jeunes et ambitieux, les bons morceaux étaient partout, souvent mis bout à bout avec des tentatives assez peu inspirées. En résulte une sélection forcément moins convenue que pour les millésimes précédents. Voici donc une plongée de plus de deux heures dans le rap français de 1999 à la subjectivité assumée.
Tracklist :
- Saïan Supa Crew – Raz de marée
- Puzzle – Reste sport
- Svinkels – A coups de santiags
- Diam’s – Diam’s c’est qui ?
- The 5th Dimension – Dimension 5ive
- Octobre Rouge – 1918
- Mafia Trece – Champion
- Lady Laistee – Les Keufs me matent ft. Fdy Phenomen
- Schyzomaniac – Les Survivants
- Intouchable – Intouchable Clique
- Faf Larage – Putain d’bouffon
- Zoxea – Vengeance ft. Beat 2 Boul, Don Choa, IMS & Nisay
- La Brigade – Libérez
- La Cliqua – Rap Contact 3
- Pino Donaggio – No Tresspassing
- D.Abuz System – La Concurrence ft. Doudou Masta
- Oxmo Puccino & Bauza – Premier Suicide
- Rocé – Ricochets
- Dontcha – Le Schizophrène
- Julie Driscoll, Brian Auger & The Trinity – Light My Fire
- Cut Killer, 113, Doudou Masta et Fabe – Ambiance Assurée
- Scred Connexion – Bouteille de gaz
- Koma – Avec S’Qu’On Vit
- Zoxea et Salif – Rap et drogue
- Kamnouze – La Légende du manoir ft. Prince d’Arabee
- Lunatic – Civilisé
- Rohff – Génération sacrifiée
- Mo’Vez Lang – C’est ça gars ft. Mala
- Freeman – L’Palais de Justice ft. K.Rhyme Le Roi
- IAM – Un Jour comme un lion
- X-Men – Blablabla
- Ben-J, Jacky, Mystik, Pit Baccardi & Rohff – On fait les choses
- Afro Jazz – Lutèce
- La Clinique – Playa
- La Rumeur – Champs de canne à Panam
- La Bande des 4 – Tout s’perd ici ft. Pyroman, Kalash et Aro
- Electric Light Orchestra – Sweet Talkin’ Woman
- Fonky Family – Si je les avais écoutés
- Curtis Mayfield – Make Me Believe in You
- 113 – Les Princes de la ville
Tracklist :
Intro Blood Sweat & Tears – Sometimes in the Winter
Fonky Family – Cherche pas à comprendre
Fabe – L’impertinent
Al et Duke – Les Lions vivent dans la brousse
Les Sages Poètes de la rue – Sur le beat yo !
X-Men – One One One
Busta Flex – J’fais mon job à plein temps
Puzzle – On perd not’vie à la gagner
La Mixture – Les têtes à battre
Interlude Thelma Houston – Don’t Leave Me This Way
KDD – Résurrection
Interlude Val Fourré
Expression Direkt – 78
Boboch 1Pakt – La Voix du tan-shi
Daddy Lord C – Le Retour du dad
NTM, Busta Flex, Zoxea & Lord Kossity – IV My People
Eben – Noir et blanc
Kabal – Masquarade
113 ft. Doudou Masta – Truc de fou
La Rumeur – Plus que ça à faire
Interlude Sade – Jezebel
ATK – Qu’est-ce que tu deviens ?
Faf Larage et Shurik’n – Le Destin n’a pas de roi
Ärsenik – Une Saison blanche et sèche
Chiens de Paille – Maudits soient les yeux fermés
Mafia K’1 Fry – Rêves perdus
Zoxea – Rap, musique que j’aime
NTM – That’s my people
Oxmo Puccino – L’Enfant seul
Doc Gynéco – L’Homme qui ne valait pas dix centimes
Shurik’n ft. Akhenaton – Manifeste
Interlude Alex North – Spartacus Love Theme
Interlude Varouje – TC 2000 Theme
Ideal J – Hardcore
Interlude Philip Glass – Music Box
La Cliqua – Un dernier jour sur terre
Merci à zo.
La volonté de fédérer, de faire tomber les cloisons, qui débouche sur des projets collectifs mémorables. IAM, qui fait sonner un album de rap français comme jamais auparavant. Night & Day, qui continue de donner aux labels indépendants un accès au marché du disque digne de ce nom. Time Bomb qui explose, dans tous les sens du terme. Le millésime 1997 du rap hexagonal, c’est tout ça. Avant de revenir plus en détail sur cette année plutôt dense, place à la musique avec une sélection de ce qu’il faut retenir, à notre humble avis, de cette cuvée forte en bouche.
Tracklist :
- White & Spirt – Instru « 11’30 contre les lois racistes »
- Beat de Boul – « Dans la Sono »
- Koalition – « Eah Koi (Double H Remix) » feat. Busta Flex
- Soul Choc – « Garde ça pour toi »
- ATK – « Attaque à mic armé » feat. Zoxea
- Ménage à Trois – « La 3ème vie »
- Afro Jazz – « Strictly Hip-Hop » feat. Ol’Dirty Bastard
- Rocca – « L’Original »
- Ennio Morricone – « Restless »
- Different Teep – « Mon Pote et moi » feat. Dany Dan
- Busta Flex – « Le Zedou »
- Doc Gyneco ft. Arsenik – « Arrête de mentir »
- Fonky Family – « La Furie et la foi »
- DJ Kheops – « Mama Lova » feat. Oxmo Puccino
- Ekoué – « Blessé dans mon ego »
- Minnie Ripperton – « Perfect Angel »
- Fabe – « Des Durs, Des boss… Des dombis! »
- Papi Fredo – « Des Sapes plus reuch' »
- Oxmo Puccino – « Pucc Fiction » feat. Booba
- Akhenaton – « Pousse au milieu des cactus, ma rancœur »
- D.Abuz System – « Les Crews s’braquent »
- Kohndo – « Mike branché »
- Section Fu – « Ruff Reality »
- Rootsneg – « Le Biz »
- Lunatic – « Les Vrais savent »
- La Brigade – « 16 Rimes » feat. Lunatic
- Les Derniers Messagers – « L’Épopée »
- X Men – « C’est justifiable »
- X Men – « Retour Aux Pyramides »
- Passi – « Le Monde est à moi » feat. Akhenaton
- IAM – « Demain c’est loin »
« 19-4-75 date de naissance, 1.9.9.6 : premier lance-roquette en direct de nulle part. » « Le coup monté », extrait du premier volet, posait des jalons. Bien des années se sont écoulées depuis. Une trilogie de volets, puis d’albums plus tard, nous avons retrouvé Ekoué et Philippe le… 19 avril. Soit quelques jours avant la sortie de Tout brûle déjà, un quatrième album venu rompre un silence discographique.
Retour sur un moment partagé entre constat sur les années passées, présentation du nouveau-né, cigares, convictions et mises au point. Tout brûle déjà, le titre prend un sens encore plus fort après les résultats du premier tour des élections présidentielles. Tout brûle déjà. Plus que jamais.
Abcdr Du Son : Vous avez écrit le scénario et géré la mise en scène d’un projet cinématographique intitulé De l’encre : comment avez-vous eu cette opportunité ?
Hamé : Tout est parti d’une rencontre, en 2008, avec Bruno Gaccio. Au départ, on s’est vu pour un premier film qui avait failli être produit par Canal, mais qui au dernier moment est resté dans les cartons. L’année suivante, il nous a rappelé et il nous a fait part de sa volonté de produire quelque chose autour de l’univers du rap. Il nous a demandé de lui faire une proposition. Pendant quelques mois on y a réfléchi et les idées nous sont venus progressivement. Le ghostwriting, ce personnage féminin d’environ 25 ans… A l’automne, on a remis à Canal un synopsis un peu développé. On a eu une réponse positive en mars.
Ekoué : Tous les ans Canal fait un appel à scénario. Ils ont reçu plus de 650 propositions de projets sur différents thèmes. Au final, c’est notre projet qui a terminé en tête et a été retenu. Il faut savoir que l’organisation chez Canal est très collégiale et rigoureuse, tu passes par un comité de lecture, l’aval d’un directeur exécutif. On a été logé à la même enseigne que tout le monde, on n’a eu aucun passe-droit.
H : Depuis quelques années, on avait l’envie de concrétiser un projet audiovisuel. On avait même fait quelques essais avec MK2, plutôt pour des projets de documentaire. Ces projets avaient été avortés même si on avait eu des discussions sérieuses et concrètes. C’est la première fois qu’on planche à deux sur une fiction en long-métrage avec un partenaire sérieux et un producteur incontournable. Le projet devait convaincre et répondre à des qualités scénaristiques et dramaturgies, avec des enjeux originaux. C’est la seule case du paysage audiovisuel français qui revendique cette volonté d’expérimenter de la fiction un peu décalée.
A partir du moment où Canal nous a donné son accord, un vrai frisson nous a parcouru. On a eu la sensation de mettre quinze ans de notre existence et tout notre parcours sur la table. C’est La Rumeur qu’on mettait en jeu. Si on avait fait une bouse innommable, ça se serait retourné contre nous. On est passé par un paquet de péripéties.
A : Comment est-ce que vous avez fonctionné tous les deux au niveau de l’écriture ?
E : On a fonctionné exactement comme on peut le faire pour un morceau en duo, type « L’ombre sur la mesure ». Chaque duo avec Hamé reste un enjeu. Quand on écrit ensemble, on a tendance à définir et à faire murir un thème, on attend de trouver une méthode et une bonne corrélation pour faire des gros titres. C’est ce qui c’est passé sur « Non sous-titré », « L’ombre sur la mesure » ou « Ils nous aiment comme le feu ». Ce sont deux imaginaires différents, deux gouailles distinctes qui se confondent.
Sur ce projet, on est parti sur le même registre avec une difficulté supplémentaire. Là, il s’agissait d’écrire vite et beaucoup. Le tout avec une méthode efficace. Il nous a fallu plusieurs mois pour trouver cette méthode et ensuite tout est allé très vite.
« On a eu la sensation de mettre quinze ans de notre existence et tout notre parcours sur la table. »
Hamé
A : Vous avez chacun un parcours universitaire différent. Hamé, tu es diplômé en études cinématographiques à Paris I, et tu es passé ensuite par la Tisch School of the Arts de New-York, Ekoué tu as pris une autre voie. Compte tenu de cet état de fait, comment est-ce que vous avez fonctionné ?
E : A un moment, si tu veux faire autre chose que du rap, il faut que tu te formes. La capacité de synthèse, l’écriture, c’est le travail universitaire. Cette partie là, c’était dix pour cent du travail. Le reste c’était La Rumeur.
H : La Rumeur c’est la maison mère, là où tout converge. Pendant une année, en 2007-2008 on s’est chacun exilé. C’était un peu la fin d’un cycle et le début d’un nouveau. On venait de faire le concert des dix ans au Trabendo et on a senti chacun le besoin de se confronter à d’autres codes. Ekoué a repris ses études, à Sciences Po’, moi je suis parti à New-York. Cette année passée, on a mis en commun nos idées. Pour ce qui est de l’écriture du scénario, les choses se font faites assez naturellement. On a découvert pendant l’écriture et surtout pendant le tournage l’importance du background de La Rumeur.
J’ai abordé ce tournage en me disant que j’allais appliquer ce que j’avais appris dans mes études. On a été dans un rythme extrêmement intensif pour ce projet. On a tout tourné en moins de trois semaines. On a retrouvé ce qu’on avait appris dans le rap : faire bien, vite et avec peu. On a compris au bout de deux-trois jours comment fonctionnait un tournage, avec trente personnes autour de toi. On a compris qu’il fallait faire confiance à La Rumeur et à nos quinze ans de background. La direction d’acteurs, le cadrage, la mise en scène, on a fait autant que possible du one shot.
E : Tu noteras que les détails de mise en scène sont toujours extrêmement minimalistes. On construit autour du minimum. On avait vraiment envie que les acteurs puissent disposer du confort suffisant pour débiter leurs textes en faisant du bon jeu. Mais à chaque scène on a eu besoin d’avoir un détail de mise en scène très fort. On a voulu une approche laissant la place au jeu mais aussi un aspect très réaliste. C’est à l’image de La Rumeur. On a une approche de la musique et de l’enregistrement qui a toujours été rythmée par ça. On n’a jamais fait dans le spectaculaire, dans les gimmicks.
Pour faire un autre parallèle, cette expérience me rappelle le premier volet de La Rumeur. Ce premier volet on l’avait enregistré en deux jours, dans une certaine urgence, et ce disque là, il a conditionné tout le reste. Pour ce projet, on avait des envies et des exigences mais on ne savait pas vraiment où on allait.
On a écrit le scénario avec des gens en tête, des acteurs qu’on pressentait déjà pour chacun des rôles. Il faut savoir qu’on les connaissait déjà tous bien avant de débuter ce projet. Reda Kateb on le connait depuis des années, même chose pour Slimane Dazi ou Béatrice Dalle. Slimane par exemple c’est un pote du quartier et son petit frère était notre ancien éditeur.
H: Dès l’automne 2009, quand on a déposé le premier synopsis, le casting actuel était déjà défini. On a écrit à partir de ce qu’on savait de chacun et des rapports qu’on pouvait avoir. Dès le départ, on avait des visages en tête, sauf peut-être pour Malik [Malik Issolah qui joue Pat, D.A. de maison de disque, NDLR] et pour Thierry De Meyrand [PDG de la maison de disque Remake , joué par Frédéric Pellegeay, NDLR].
« On a voulu shooter ça comme un bon film indé’, caméra sur l’épaule, avec une équipe réduite et une putain de bande son. »
Hamé
A : Vous avez pris du plaisir à reconstituer cet univers qui vous est familier ?
H : Il y a quelque chose de jouissif à créer des personnages et des scènes jamais vues dans le cinéma français. Tout l’univers familial de Nejma, le beatmaker, le ghostwriter ce sont des choses inédites. On a le sentiment d’avoir ouvert un espace qui n’existait pas avant De l’encre . Il y a des enjeux quasi politiques derrière cette volonté de rendre visible un univers qui ne l’est pas. On a pris un plaisir fou autour de ce projet, en dépit des conflits et désaccords qu’on a pu parfois avoir avec la production. Après, tout tient dans ta capacité à argumenter et à défendre ta vision.
A: Vous avez ressenti une pression particulière à mettre en image une fiction autour du rap, étant donné qu’il n’y a eu quasiment aucun projet similaire jusqu’ici ?
H : On se sentait un peu orphelin vu l’absence d’historique sur le sujet. Il y a bien eu des documentaires dans les années quatre-vingt et quatre-vingt dix mais ça n’est pas exactement le milieu rap. En plus, on a adressé le rap à travers le milieu du disque, à travers les relations avec une major, cette opposition entre deux milieux sociaux distincts. On ne partait pas de rien puisqu’on avait nos envies visuelles, tout notre background. On a voulu shooter ça comme un bon film indé’, caméra sur l’épaule, avec une équipe réduite et une putain de bande son. Il fallait que la musique reste la marraine de la série.
A : Comment est-ce que vous avez pensé l’intégration de la musique dans ce projet ? Qui a réalisé la musique ?
H : Deux personnes sont à l’origine de la musique. Pour la plus grosse partie, c’est Demon qui avait déjà produit une partie de nos deux albums précédents. C’est un beatmaker qu’on adore. On le considère comme le meilleur beatmaker en France par son originalité et la puissance de ses productions. L’autre partie c’est un canadien qu’on a rencontré lors d’une tournée et qui nous avait filé pas mal d’instrus.
A: Vous n’avez pas eu envie de vous mettre en scène, d’apparaitre – même brièvement – dans ce film ?
E : Non, en faisant De l’encre, on s’est aussi rendu compte qu’il était aussi d’être difficile d’être un bon acteur que d’être un bon MC. On n’est pas mégalo au point de toujours ramener nos gueules [Rires].
« La genèse de toute la création artistique de La Rumeur, depuis le début, elle part du peu-ra. »
Ekoué
A : Vous avez pris du plaisir à reconstituer cet univers qui vous est familier ?
H : Il y a quelque chose de jouissif à créer des personnages et des scènes jamais vues dans le cinéma français. Tout l’univers familial de Nejma, le beatmaker, le ghostwriter ce sont des choses inédites. On a le sentiment d’avoir ouvert un espace qui n’existait pas avant De l’encre . Il y a des enjeux quasi politiques derrière cette volonté de rendre visible un univers qui ne l’est pas. On a pris un plaisir fou autour de ce projet, en dépit des conflits et désaccords qu’on a pu parfois avoir avec la production. Après, tout tient dans ta capacité à argumenter et à défendre ta vision.
A: Comment est-ce qu’il va être diffusé ? Sous une forme de trilogie ?
E : Au départ, il était question de faire trois épisodes de trente minutes. Mais plus on a avancé, et plus Canal et La Parisienne se sont rendus compte que ce découpage n’était pas judicieux. Nous, on l’a pensé comme un film, pas comme une série. Ce projet n’appelle pas forcément une suite, mais avec Hamé on a d’autres projets audiovisuels.
A : Quels sont ces projets ?
E : Le premier des projets c’est un nouvel album de La Rumeur. Ça fait quatre ans qu’on n’a pas sorti d’album et on a des comptes à régler. On a laissé le terrain vacant pendant tout ce temps, mais on va revenir avec un quatrième album début 2012. Toute la suite, elle sera déterminée à partir de ce nouvel album.
Sur la base de l’écriture de cet album on va faire naître des idées qu’on mettra en image. La genèse de toute la création artistique de La Rumeur, depuis le début, elle part du peu-ra. On a toujours eu un rapport assez filmique dans chacun de nos albums. L’ombre sur la mesure avait un côté très artisanal, avec une imagerie très parisienne, cinéma noir et pleine de références. Regain de tension était marqué par l’actualité judiciaire, il annonçait les émeutes, Sarkozy…
H : …. et Du coeur à l’outrage, on le considère comme une forme de synthèse de ce cycle. Sinon, on sera à La Cigale le 28 Juin dans le cadre du festival Paris Hip-Hop. En terme d’audiovisuel, j’ai un projet de court métrage d’une vingtaine de minutes pour Arte. Ce sera une fiction intitulée Je ne suis pas le gardien de mon frère . Elle va être présentée dans pas mal de festivals, et elle devrait être diffusée au printemps prochain.
A : Est-ce que vous avez des modèles, des influences en terme de réalisation ?
E : Moi j’ai une culture de manga assez forte. Je regarde aussi beaucoup de séries, mais je suis assez peu le cinéma français. Après, il y a certainement eu de très bons films cette année.
H : En cinéma, j’aime aussi beaucoup ce qui s’est fait à New-York jusqu’aux années quatre-vingt dix. De John Cassavetes à Jim Jarmusch, en passant évidemment par le Scorsese de Mean Streets, et ce jusqu’à Casino . Après, c’est devenu trop hollywoodien, trop boursouflé pour moi. Le cinéma coréen également, j’aime beaucoup. J’aime beaucoup The Wire, c’est la meilleure série au monde. Treme aussi, écrit également par David Simon. Il y a quelque chose du bon cinéma des années soixante-dix dans ces séries, cette façon de décortiquer les rapports de domination, d’aller très loin dans la psychologie des personnages. Tu prends The Wire, tu dois avoir au total une centaine de personnages. Au final, le bien et le mal sont ventilés dans des proportions plus ou moins équivalentes à travers chacune des couches de la société. On est loin du premier épisode où tu as d’un côté le bien avec les notables et les keufs et de l’autre les cailleras qui tiennent le deal et le crack. C’est vraiment soufflant.
1997 à 2007. Dix années affichées au compteur. Trois volets pour donner le ton et poser le décor. Trois albums massifs pour marquer les esprits et la décennie. Un paquet de scènes, d’ateliers d’écritures et un procès symbolique orchestré par l’ex-ministre de l’Intérieur devenu Président omnipotent. Autant de raisons pour évoquer La Rumeur et rappeler que le groupe parisien a définitivement quitté l’aile du silence pour celle du tapage organisé.
Dix années soit bien assez pour dresser un premier bilan et la compilation qui va avec. Sauf qu’ici la compilation en question s’affranchit des standards du genre. Le schéma classique des quelques inédits venus agrémenter un ensemble déjà connu se retrouve tout simplement inversé. Les rares morceaux déjà sortis, les deux titres de l’entre-volet (‘Pas de justice, pas de paix’ et ‘Les écrits restent’), ‘Les bronzés font du rap’, se retrouvent mêlés à un ensemble d’inédits.
Rythmé par de courts interludes partagés entre extraits de concerts et transitions musicales, ce medley rassemble ces moments perdus pour former une sélection désynchronisée des morceaux laissés pour compte. Désynchronisée mais fidèle au sillon creusé par La Rumeur depuis dix ans : réalité sociale de fils d’immigrés, relecture de l’histoire et passage à tabac des putains de l’industrie du disque. De l’eau dans du vitriol mais pas seulement. Si la cohérence thématique demeure infaillible, l’évolution musicale apparaît aussi évidente que progressive. Ecouter cette compilation c’est aussi se rappeler brutalement combien le rap a pu évoluer tout au long de cette dernière décennie.
« D’la paix, j’connais que ses putains de gardiens. »
Dans ce florilège d’inédits de haut niveau, on détache quelques perles particulièrement inspirées, tels le lugubre ‘Comme un oiseau dans la cage’ dont la description imagée du quartier semble faire écho au ‘Décor bâclé’ de Casey, ou ‘Le poumon des peuples’, morceau solo de Hamé, rappelant le non-moins marquant ‘Moha’ (L’ombre sur la mesure). Difficile de ne pas citer également l’électrique ‘Je cherche’ où la guitare de Serge Teyssot-Gay répond à la composition de Soul G, et ‘La petite rime assassine’, récit finement ciselé avec en filigrane les plaisirs et souffrances associées à l’écriture.
Ce trente-cinq titres est accompagné d’un DVD, une vision dénuée d’artifices du concert célébrant les dix années d’existence du groupe. Brute et brutale, cette heure passée au cœur du Trabendo à revisiter dans les grandes largeurs une discographie dense, rend plutôt justice à la puissance scénique du groupe. En sachant que les montages, même sophistiqués, ne remplaceront JAMAIS la tension jouissive des concerts.
Si ce coffret offre un nouvel éclairage sur la décennie passée, il laisse également une question en suspens : quelle suite attendre après dix années aussi riches ?
Abcdr du son : Dans quel contexte s’est fait ce troisième album ? Vous en aviez beaucoup parlé lors du deuxième…
Ekoué : Regain de tension, ça a été une tournée et un contexte assez épuisants pour nous. C’est un album qui est sorti sous le feu des attaques, et contrairement à ce qui a été dit ici ou là, il a pris autant de temps et de soin que les précédents, à la différence près qu’il fallait qu’on réagisse du tac au tac face à une actualité tristement prémonitoire. On a senti que le contexte social et policier en France s’était largement durci, preuve en est le fait qu’on soit attaqués par le ministère de l’Intérieur. Il fallait défendre nos propos devant un tribunal, et aussi sortir un disque qui les défende. En tant qu’artistes hip-hop, la seule réponse qu’on puisse donner au plus grand nombre, c’est un album, articulé à des interviews ; à la fois pour donner plus de poids à nos arguments, et pour apporter des réponses subsidiaires par rapport à l’album, en faisant notre magazine par exemple. Ensuite, énorme tournée pour Regain de tension, certainement la plus éprouvante, des concerts dans beaucoup de villes et à un rythme très soutenu.
Pour Du coeur à l’outrage, on a profité de cette « période d’épuisement » physique, intellectuel et moral, pour se dire qu’on devait faire un album « comme ça » et pas autrement. On assume complètement ce qu’on a fait dans le passé et on entend assumer ce qu’on fera dans l’avenir. On a le sentiment que l’expérience et le poids du deuxième album sont au service d’une démarche artistique plus mûrie, plus réfléchie. Avec aussi et surtout la volonté d’amener l’album exactement là où on a voulu. Je pense que c’est un fait inédit depuis que La Rumeur existe. Les types de morceaux qu’on voulait écrire, on les a amenés à la rime près. Une fois qu’on s’est mis d’accord entre nous sur le thème, on a fait trois, quatre, cinq versions avant d’arriver aux textes définitifs.
A : Il semblait en effet que Regain de tension avait été enregistré sur un temps plus court… Comment ça s’est passé cette fois-ci ?
E : En fait, le pouvoir ou l’« acuité » que te confère la scène, c’est de pas perdre de temps quand tu enregistres un morceau en studio. Tu peux amener la prise au niveau où tu veux le faire. Avec Philippe, on a commencé à écrire des textes et à faire de la scène à 14-15 ans, donc ça va faire grosso modo plus de la moitié de ma vie que j’ai un micro en main et que je rappe. La Rumeur, avant d’être des personnalités aux caractères ou aux parcours de vie différents, on est des purs produits de la culture hip-hop, vraiment. Moi, j’ai été graffeur, j’ai taggué (avec beaucoup moins d’investissement que dans le rap, évidemment), et j’ai fait du rap. Donc on considère que ce qui prend du temps dans la conception d’un album, c’est le recul que tu peux donner à ton oeuvre, parce que les thèmes on va pas les réinventer, on va pas écrire sur des sujets qui n’appartiennent pas à notre schéma de pensée et le soin apporté.
C’est là toute la magie de la rime finalement, c’est quand tu as le sentiment que tu peux amener ton rap où tu veux. Solaar disait une phrase juste, que je partage complètement, c’est que le rap, c’est « du cinéma pour aveugles ». Il y a des morceaux qui en trois minutes te permettent de voyager, avec suffisamment d’images, de lieux, d’évocations pour t’amener de A à B. C’est ça qui prend du temps. Cette démagogie qui consiste à dire « j’écris mes textes en studio… Personnellement, j’ai un peu plus de respect pour l’auditeur. Ou alors, tu fais des mix-tapes. Nous, on reconnaît clairement la différence avec le soin qu’on apporte aux albums.
A : De toute façon, en tant qu’auditeur, tu peux souvent reconnaître ce qui a été écrit vite fait… En ce qui te concerne, il y a plusieurs morceaux introspectifs qu’on imagine difficilement écrits en studio…
E : Disons qu’en studio, il y a des exutoires. Je kiffe poser sur Représailles ou Que d’la haine, ou c’est de la crasse du début à la fin, ou tu es pas forcément dans la morale, et tu sais que c’est confiné à un public beaucoup moins important qu’un album. C’est à consommer plus vite, tu essaies des trucs, tu te lâches… C’est le côté ludique qu’on peut apprécier dans le hip-hop. L’album, ça demande du soin, et aussi de coller à un certain contexte. Et il n’y aurait pas eu les albums sans la première trilogie, ni Du coeur à l’outrage sans Regain de tension. Avec Hamé et Philippe, on se dit qu’on arrive au terme de notre deuxième trilogie, après dix ans de parcours discographique. Il y aura normalement une troisième trilogie, et après, en tant que groupe de rap, on arrêtera. Après, ça peut prendre des formes différentes… Mais les cinq-six années à venir, on y réfléchit.
A : Philippe, on a l’impression que tes deux solos, sur cet album, sont interprétés un peu différemment que par le passé…
Philippe : C’est aussi le background qui fait que je les ai écrits différemment, en adéquation avec le climat social dans lequel on baigne. ‘Du sommeil, du soleil, de l’oseille’, j’aurais pas pu l’écrire sur le premier album, il est venu en réaction aux émeutes de 2005, donc émotionnellement… Je pense que chaque texte se doit d’appartenir à une époque précise.
A : Hamé, sur ‘Un chien dans la tête’, tu sembles vouloir illustrer combien l’écriture sert parfois de thérapie pour apaiser tes maux…
Hamé : Oui mais pas uniquement. Ce morceau évoque aussi le démon de l’écriture qui me ronge parfois profondément, il fait référence à toute cette période de gestation où tu te mets en disposition pour écrire mais où la plume se refuse à toi. ‘Un chien dans la tête’ traite cette relation paradoxale que je peux avoir avec l’écriture, la nécessité d’écrire mais aussi l’angoisse et l’errance, notamment nocturne, sur laquelle tout ça peut déboucher. Le paradoxe est aussi là, la rime ne soigne pas, on peut seulement nourrir l’espoir que ponctuellement elle soulage. J’ai eu une période insomniaque très problématique à un moment.
A : Ton morceau ‘La Meilleure des polices’ semble faire écho à des réflexions de Nietzsche sur la valeur du travail. Pour résumer, il explique que le travail représente la meilleure des polices. Ce que tu décris fait aussi penser au concept de discipline chez Michel Foucault dans Surveiller et Punir, est-ce que ces deux auteurs constituent des sources d’inspiration à tes yeux ?
H : J’ai croisé le chemin de ces auteurs au travers de mon parcours estudiantin. Après je dis ça sans vouloir faire mon mec bardé de références. Ces livres sur la question du contrôle des pulsions créatrices chez l’individu sont non seulement merveilleusement écrits mais ils ont une vraie puissance philosophique et politique.
Après, au-delà de ce parrainage involontaire, ‘La meilleure des polices’ rassemble avant tout mes propres expériences, mon parcours dans un milieu ouvrier. Ce morceau est aussi né d’une volonté de donner un petit frère à un titre que j’avais fait pour le deuxième volet : ‘Le pire’. Si ces morceaux sont nés dans des contextes complètement différents, je voulais de nouveau traiter ces questions de l’intériorisation de l’échec et d’une certaine fatalité, cette intériorisation de sa propre domination. Ce sont des thèmes qui m’intéressent et que je compte creuser d’avantage dans d’autres projets notamment cinématographiques.
A : Justement, il semble que tu aies pour projet de partir aux États-Unis étudier le cinéma. Peux-tu nous en dire plus, notamment sur les sujets que tu aimerais creuser et la continuité entre ton activité de MC et celui de réalisateur ?
H : Il y a forcément une continuité entre ces deux activités. En fait, je vais terminer mon troisième cycle de cinéma à NYU [NDLR : New-York University], troisième cycle que j’avais débuté à Paris, à la Sorbonne. J’ai l’intention de mener à terme un projet autour d’un auteur noir américain : Ralph Ellison. Il a beaucoup travaillé autour de la métaphore de la cave et l’invisibilité des noirs américains dans l’Amérique blanche en évoquant combien les fantasmes et stéréotypes pouvaient être nourris par la société dominante.
Je pars là-bas en me laissant le loisir d’apprendre des choses là-bas, pour tourner un truc, parachever mes études et y retourner. En plus on a commencé avec notre label, La Rumeur Records, à diversifier les supports. Les disques, le magazine, le documentaire que l’on finalise avec MK2…
A : Que va-t-on retrouver dans ce documentaire ?
H : Des images inédites de La Rumeur, une couverture du procès en première instance, des extraits du concert de l’Elysée-Montmartre. Le documentaire exposera aussi notre démarche, combien avec notre humble expérience on s’est toujours efforcé de croiser le politique et l’artistique. Il est prévu que ce documentaire soit exploité dans un certain nombre de salles MK2. Il sera aussi édité en DVD d’ici la fin de l’année. On a encore des choses à tourner, notamment l’arrêt de la cour de cassation qui doit être rendu le 13 juin. On saura à ce moment là si on a gagné définitivement… Ce sera une semaine après notre concert au Trabendo pour les dix ans de La Rumeur.
A : Il y a un changement important dans le cadre de l’album, c’est que vous faites appel à des producteurs extérieurs, dont Demon et P.A.T., plutôt investis dans la musique électronique, même si Demon a fait des trucs pour 113. Pour quelles raisons avoir fait appel à eux ?
E : On avait fait appel à d’autres producteurs pour L’ombre sur la mesure, mais effectivement, ça restait des cercles très proches de La Rumeur. Il y a un groupe que j’apprécie qui sont des amis avant d’être des rappeurs, c’est Specio, que je connais depuis dix ans et qu’on a invité sur l’album, et eux travaillaient avec Demon. Ils avaient exprimé la volonté de produire des sons pour nous depuis longtemps, mais comme on a un univers très précis, on n’avait pas forcément envie… C’est ce qui peut nous donner de l’extérieur, et que je peux comprendre, un côté « fermés sur nous-mêmes« , un peu autocentré.
Et pour cet album… Je vais faire un parallèle. Il y a une émulation entre les MC. Aujourd’hui, Hamé est arrivé à un tel niveau d’écriture, que pour Philippe et moi il s’agissait pas de courir derrière lui, mais de s’affirmer dans nos styles. On a chacun des atouts, donc une grande complémentarité entre nous. Mourad est moins présent, parce qu’il a un taf… Pour Hamé, Philippe et moi, je pense qu’aujourd’hui, les attributs qui font un rappeur complet, on les a. Hamé, ce qu’il n’avait pas, c’était partir en impro et se lâcher à la fin d’un concert ; maintenant il l’a et parfois il fait même mieux que nous. Inversement, Philippe, son atout c’est la métrique, la façon dont il assène les rimes, un découpage qui nous a toujours impressionnés, une façon de rentrer et de sortir des caisses… Moi, je pense avoir mes qualités aussi… Et derrière les discours et les thèmes, il y a un amour de la rime, de la technique au service du propos. Résumer en trois phrases ce que tu peux écrire en quinze, c’est toute la magie et toute la difficulté du rap, en tout cas comme nous on l’entend. Si les gens arrivent à apprécier nos textes, c’est parce qu’on consacre un effort de forme parfois presque plus important. Et on prend du plaisir à écrire un texte mais aussi à être sur scène ou à rapper parce que c’est notre métier et qu’on le fait avec soin et engouement.
Étant donné cette concurrence là, on s’est dit que Gérald aussi avait besoin de se retrouver face à d’autres mecs ayant un gros niveau, pour qu’il puisse sortir le meilleur de lui-même. Soul G c’est un mec qui a une culture musicale, qui joue de la basse, du piano, de la guitare, de la batterie ; et c’est vraiment un DJ à l’ancienne. Hier, on était sur scène à Bruxelles, et on s’amuse ! Gérald nous connaît, sur un clin d’oeil il cutte la musique puis la renvoie, il envoie des scratches à la Premier, pas trop appuyés, il a une musicalité naturelle…
Pour Du coeur à l’outrage, on a voulu ramener des mecs qui ont un univers à eux et qui sont costauds. C’est le cas de Demon, de P.A.T. et aussi de Laloo. Laloo, honnêtement, c’est aujourd’hui un des programmateurs qui me parlent le plus en France. Quand tu écoutes ses sons, tu as envie d’écrire des films dessus. Les beats qu’il a ramenés… Au début, le beat de ‘Nature morte’, ça devait être celui de ‘Qui ça étonne encore ?’ [On ouvre de grands yeux]. Et puis Demon a ramené un son et on s’est dit que ce serait plutôt celui-là… che-lou, hein ?
« ‘La meilleure des polices’ rassemble avant tout mes propres expériences, mon parcours dans un milieu ouvrier. »
Hamé
A : D’ailleurs, on ne sait pas quels sont les choix de singles, mais ‘Qui ça étonne encore ?’ défonce vraiment…
E : Hier on l’a fait sur scène, et ça renvoyait ‘Premier sur le rap’ et ‘P.O.R.C.’ à l’âge de pierre. C’est un morceau qui appartient à son temps, et quelque part c’est le porte-étendard de Du coeur à l’outrage. Il a une résonance qui, avec le contexte politique qu’on risque de vivre ces cinq prochaines années, est décuplée. Pour nous, c’est du rap… voilà, quoi. Nos couplets, c’est huit mesures écrites avec le sang de nos veines, plutôt que de partir dans un long monologue… La difficulté de ce morceau, c’était d’écrire en huit ou en douze mesures ce qu’on aurait pu expliquer en trente-deux. Quand je commence… [Il récite son couplet a capella], c’est vraiment le concentré de ce que j’avais en tête. « Qu’attendons-nous du système, à part ses euros ? » : on va pas se leurrer, on vit pas comme des ascètes, bien sûr qu’on veut de l’argent…. Tout ce côté attentiste : « Considérez-nous comme des citoyens, on est des Français comme les autres« , cette espèce de démagogie, moi je suis pas là-dedans. Ça peut d’ailleurs être perçu aussi comme de la démagogie pour certaines personnes, mais nous on est intègres par rapport à ce truc là. Bref, de l’émulation, quand Demon a ramené ce son, ça a joué sur Soul G.
P : Inversement, je pense qu’avant de nous faire écouter des prods, les mecs savaient déjà quel calibre il fallait, au vu de ce que Gérald avait fait sur les précédents albums. C’est une émulation saine, qui est là pour apporter quelque chose, pour contribuer à faire en sorte que ce soit un bon album.
A : D’ailleurs, il n’est pas toujours facile de deviner qui a produit quoi…
E : Ouais, les mecs connaissaient notre univers… Encore une fois, je ne juge personne, mais la démagogie qui consiste à faire passer du rire aux larmes, moi je me sens pas suffisamment « artiste » pour accomplir ce genre de trucs. Il y a Brel qui savait le faire. Ou Renaud. Des mecs qui ont une telle qualité d’écriture, que Renaud peut te faire ‘Ma gonzesse’, ou ‘Mort aux enfants’, ou ‘Triviale Poursuite’, et de l’autre côté ‘Je suis une bande de jeunes à moi tout seul’ ou ‘Marche à l’ombre’… Mais pour arriver à un tel accomplissement de soi, c’est pas quinze ans d’écriture qu’il faut, c’est vingt ou trente. Nous on s’en sent pas capables. Des fois on nous dit qu’on devrait faire des morceaux plus « rigolos« … Mais moi sincèrement, je sais pas faire ça. Il y a des groupes qui croient savoir le faire, mais je trouve que c’est pas bien fait.
A : Et puis il n’y a pas de format d’album unique, on est pas obligé de faire un morceau qui touche le coeur, un morceau rigolo…
E : Exactement, et le rap c’est ça maintenant. Nous, on assume notre caractère sombre, ce qui veut pas forcément dire qu’on l’est dans notre vie… Comme le disait Casey récemment dans une interview, les mecs d’Iron Maiden, ils mettent des têtes de mort sur leurs pochettes, mais le dimanche ils vont promener leurs enfants, et en vacances ils font du jet-ski ! [rires] Ta sensibilité artistique fait que tu es dans un registre sombre, mais voilà ; personnellement les groupes que je kiffe, c’est des trucs comme Smif-N-Wessun, Gangstarr, Mobb Deep, Ali Vegas, Cormega, CNN, Jeru… Après, heureusement qu’il y a des Jay-Z ou des 50 Cent… Même un groupe comme Pete Rock & C.L Smooth, avec un compromis entre un côté « club » et un côté « ghetto », les morceaux que je retiens c’est ‘They Reminisce Over You’ où il parle de la mort de son pote, des trucs qui, quand tu saisis un peu les paroles, peuvent de mettre la larme à l’oeil, c’est ça qui marque.
« NTM à l’ancienne, il y a pas de problème, pareil c’est des mecs que j’ai aimés de leur vivant. »
Ekoué
A : Tu parlais de Renaud tout à l’heure, il y a un morceau clin d’oeil dans l’album, c’est un hommage ? Aujourd’hui on a plutôt un regard consterné sur son évolution, sans oublier qu’il a fait des choses très bien…
E : Je suis complètement d’accord… Effectivement, Renaud aujourd’hui incarne tout ce que je peux détester, c’est-à-dire le vieux chanteur réac’ – même si j’ai l’impression qu’il est un peu revenu sur ses propos ces derniers temps – qui voit que ses rimes et sa façon de faire de la musique prennent des rides et qui se retrouve sérieusement concurrencé… Quand il vole au secours de Pascal Sevran, je peux que lui cracher à la gueule. Mais ses premiers albums, les compilations, je les écoute. Ça me fait penser à Desproges qui disait, avant que Gainsbourg meure, « J’appréciais Gainsbourg de son vivant« . Moi c’est pareil pour Renaud. Depuis le premier volet, j’ai toujours été inspiré par son style d’écriture… Donc il y a un clin d’oeil…
A : Même chose, le passage sur « Laisse pas traîner ton fils », c’est un clin d’oeil pour NTM « de leur vivant » ?
E : [rires] Ouais, c’est ça, pareil. Plein de monde m’en parle de cette phase. Ce morceau, ‘Quand la lune tombe’, c’est un peu un ‘Blessé dans mon ego’ dix ans plus tard. La phase en question, bon, des fois tu contrôles pas ton écriture… Je sais pas pourquoi j’ai pensé à ‘Laisse pas traîner ton fils’, et j’allais pas dire « qui glisse » ! Fallait que je trouve une rime avec « gens » [rires]. Tu crois que c’est un dédicace et puis en fait, c’est juste venu comme ça. Maintenant, NTM à l’ancienne, il y a pas de problème, pareil c’est des mecs que j’ai aimés de leur vivant. IAM pareil, bien sûr. On a peut-être des intérêts divergents, mais… Pardon, mais le dernier album d’IAM, j’ai écouté des trucs, c’est pas possible, j’ai juste envie de leur dire d’arrêter…
A : C’est pas évident de vieillir dans le rap non plus…
E : C’est vrai, mais je pense qu’IAM faisait partie des groupes qui auraient pu bien vieillir. C’est des mecs qui savent indéniablement bien écrire, enfin, qui savaient. est un super bon album, il y a pas à chier, pareil, il y a des morceaux terribles dedans. Mais là, ils ont tellement voulu courir derrière les tendances… Au bout d’un moment, ton rap a l’âge de tes artères. Et moi, mes préoccupations sont celles d’un trentenaire, comme je le dis dans ‘Quand la lune tombe’…
Souvent, les gens – à juste titre, et je pense qu’on en est en partie responsables – ont eu une idée préconçue de La Rumeur… Parce qu’on a fait des études et parce qu’à la télé, même si on n’est pas d’accord avec nous, on a une capacité à argumenter, ce qui pas le cas commun des groupes de rap aujourd’hui, et c’est triste, je le dis vraiment avec un pincement au coeur en oubliant qu’à côté du rap on a une vie, et qu’au-delà des discours, on est ce qu’on peut appeler des gars de la rue, mais vraiment. Ce que je raconte dans ‘Que la lune tombe’… Mes ramifications s’arrêtent pas à Sciences Po’ Paris ou à l’université machin : je connais des gens de tous les milieux. Toutes les images évocatrices du morceau, ça vient de virées nocturnes, La Chapelle-Place de Clichy… J’ai des potes qui tiennent des sex-shops, des voyous au sens sociologique du terme, des mecs qui ont consacré leur vie au crime, des « Monsieur« . Ce regard, ça permet de démystifier tout le gangstérisme dans le rap, parce que c’est pas cette réalité là. La vraie mafia, d’une elle fait pas de rap, deuxièmement elle vend des organes, troisièmement elle vend de la coke et elle fait tapiner des putes. Quand tu fais du rap, t’es un poète, point. Ce qu’on aimerait entendre, c’est un discours construit et cohérent, pas des mecs qui sont en train de singer un truc alors qu’ils en sont à des années-lumière, parce que c’est tout simplement incompatible.
Maintenant, on a toujours été sensibles et fait des clins d’oeil à un certain Paris noir, à un Paris des voyous, sans que ce soit explicitement dit, comme ‘Le coffre-fort ne suivra pas le corbillard’, ou sur ‘Paris nous nourrit, Paris nous affame’… Mais ce que t’apprend Paris, c’est que ceux qui font de l’oseille ne roulent pas avec du son à fond, ils sont discrets. Le Paris des non-dits, celui qui hérite d’une tradition de Pigalle, les différents gangsters… Ce qui est unificateur, c’est l’agent, mais c’est aussi le jargon, les références… ‘Quand la lune tombe’, c’est un hommage à la frontière entre le « milieu » et le fait que toi, humblement avec ton rap, tu essaies juste de donner des codes.
A : Mais c’est aussi ce qui vend, les adolescents qui recherchent le côté violent ou criminel en perdant un peu cette différence là…
E : Ouais, mais la conception qu’on a, c’est un rap qui colle à une certaine réalité. Après, il y a toujours un côté fantasmagorique, une certaine exagération que tu peux faire, un côté freestyle… Mais quand on aborde des sujets sérieux, on essaie de jamais trop en faire.
A : Le fil est parfois mince, pour éviter de tomber dans la caricature…
P : Le but, c’est décrire au plus juste, le plus près possible…
E : On a toujours eu cette espèce de mystique : si un jour on avait le sentiment de trahir les fondamentaux de la Rumeur, ou si on partait dans des choix hasardeux ou des morceaux formatés pour Skyrock, si on commençait à retourner notre veste, le concept se retournerait contre nous.
Franchement, le hip-hop, le rap, je finis par croire que ça a été un don du ciel. Ça m’a redonné fierté, ça m’a resocialisé. Je suis pas venu aux études comme ça, j’ai toujours eu un rapport conflictuel avec, mais le rap m’a permis d’abord d’avoir confiance en moi, et ensuite d’aller vers le savoir. Et donc on a coutume de dire, même si ça peut paraître un peu démago, que c’est une musique qui nous a tellement apporté qu’on considère qu’on a beaucoup à lui rendre. On peut nous trouver excessifs ou butés dans nos propos, je comprends que de l’extérieur ça peut parfois être déroutant ou énervant. Mais on le vit tellement sincèrement et pleinement, que… Moi je refuse qu’on fasse n’importe quoi. Je dis pas du tout que tous les groupes devraient être comme nous, et tant mieux s’il y a différentes options, le rap a toujours été comme ça : heureusement qu’il y a des Biz Markie ou même des 2 Live Crew. Mais il y a avait un truc qui fait que tu savais que tu avais affaire à des mecs hip-hop.
« Franchement, Noir Désir et Serge Teyssot-Gay en particulier, je les considère comme des « grands frères » sur le plan musical, c’est vraiment le groupe qui manque aujourd’hui en France. »
Ekoué
A : Pour revenir à l’album, une… rumeur avait circulé, selon laquelle il aurait pu s’appeler « Entre les deux tours », idée abandonnée ou intox ? En tout cas la date de sortie de l’album n’est pas anecdotique…
P : [Philippe et Ekoué sont pliés de rire] Pure intox ! C’est un hasard que l’album tombe entre les deux tours, je te jure. Au départ, on devait le sortir quelques mois plus tôt, et on a pas pu pour des raisons d’organisation, donc il a été repoussé au mois d’avril. Et si ça nous convenait complètement, c’est parce que ça correspondait à quelques jours près aux dix ans de La Rumeur.
E : Le premier volet est sorti en CD le 14 avril 1997 ; Du coeur à l’outrage était d’abord prévu pour le 16, puis le 23 avril 2007. Parole d’honneur, par rapport aux élections : hasard de calendrier. Et même mieux : c’est pas forcément une date de sortie avantageuse…
P : Les gens sont tellement préoccupés par autre chose, ils ont pas forcément envie de consommer de la culture.
A : Vous avez à nouveau invité Serge Teyssot-Gay (sur scène ça donnait vraiment bien), pourquoi cette nouvelle collaboration ?
E : Franchement, Noir Désir et Serge Teyssot-Gay en particulier, je les considère comme des « grands frères » sur le plan musical, c’est vraiment le groupe qui manque aujourd’hui en France. Bon évidemment il y a l’histoire Cantat, regrettable, mais c’est mon pote et je l’assume ; c’est aussi ça qu’on apprend au quartier, ne pas désavouer quelqu’un pour ce qu’il a fait. Quand tu vois ceux qui les ont pompés pour les désavouer ensuite, ça fait vomir.
Noir Désir, ils sont venus nous voir après L’ombre sur la mesure alors qu’on était qu’un petit groupe issu de l’underground, et ils nous ont permis d’ouvrir plusieurs Zénith. Si on a vendu presque 60.000 albums, c’est en partie grâce à Noir Désir. L’expérience de ‘Paris nous nourrit, Paris nous affame’ était concluante, mais je préfère le résultat de ‘Je suis une bande ethnique…’. Ensuite, Hamé et Casey ont un projet avec Teyssot-Gay…
A : On allait justement t’interroger là-dessus Hamé. D’où est née cette idée ? Quelles sont vos envies et objectifs autour de cet album ?
H : On partage avec Casey un goût pour le rock. Elle en écoute beaucoup, moi également. On s’échange régulièrement des disques de rock, parfois même de hard rock. Ça peut aller jusqu’à AC/DC, un groupe que j’aime vraiment. J’aime l’énergie qui peut émaner de groupes comme ça, ces groupes qui ont pu être influencés par le blues, je pense à Led Zeppelin, Hendrix, même Deep Purple. Le blues est à mon sens le parrain de toutes les musiques dites actuelles.
J’ai proposé un jour à Casey de rencontrer Sergio [NDLR: Serge Teyssot-Gay] et de lui soumettre une idée sur laquelle on avait cogité, elle et moi. Notre idée était d’expérimenter et réaliser une sorte de fusion entre rock et rap, quelque chose qui ne serait pas une énième redite de Rage Against The Machine. On avait envie de travailler avec un musicien rock et à ce titre Sergio de Noir Désir était tout désigné. On avait déjà avec lui beaucoup de discussions vraiment enrichissantes. On a fait des essais ensemble pour voir comment sa guitare pouvait s’apposer à des breakbeats qui obéissent moins aux codes binaires classiques du rock, avec cette volonté de jouer d’avantage sur le pied et la basse, construire quelque chose autour de ça pour aboutir à un truc funk épais.
En dehors de Noir Désir, Sergio a un groupe qui s’appelle Zone Libre. Le groupe est composé d’un batteur et de deux guitaristes. On s’est rencontré tous les cinq et on s’est isolé en janvier dernier dans un studio à Angoulême. Ils ont pondu dix morceaux qu’on compte balancer à partir de l’été 2008. On a aussi prévu de jouer cet album sur scène.
On veut faire un projet qui soit une réponse à l’embourgeoisement complètement consommé du rock…et du rap dont on connaît la situation. On va prendre le temps de travailler ce projet qui musicalement peut vraiment être énorme. Dans un an, on découvrira la bête et ce sera alors au public de juger.
A : Ekoué, tu es le seul membre du groupe qui apparaît régulièrement ailleurs. Les autres, ça vous intéresse moins, ou ce sont des opportunités qui ne se sont pas présentées, ou… ?
P : Si, il y en a, mais il faut avoir le temps, ce qui n’est pas toujours évident, on se renvoie la balle, ça dépend… Et puis même si on est sollicités, on prend pas tous les projets, des fois honnêtement on calcule pas…
E : Comment dire… Disons que dans le milieu très rap, très parisien, les gens ont besoin de symboles, ou d’une mascotte pour chaque collectif, je sais que c’est con à dire… Au départ j’ai été pas mal sollicité, mais récemment Philippe et Hamé aussi, et puis ces derniers temps je me suis calmé, en m’éparpillant moins pour me consacrer à La Rumeur. Le dernier truc que j’ai fait, c’était avec Ludo, un mec de Sarcelles que j’apprécie, pour la compilation « Fat Staff »… Et puis bon, je suis pas une machine à écrire non plus ! Des fois, quand on écoute des couplets qu’on a posés sur un projet comme Que d’la haine, ça nous fait rire nous-mêmes ! Sauf si Casey m’appelle, les proches etc., je préfère garder ce que j’ai pour un album. Mais maintenant, avec Sarkozy au pouvoir, ça va pas arrêter.
A : On t’a entendu par exemple avec Flynt…
E : J’aime beaucoup Flynt. C’est un des rappeurs les plus prometteurs de sa génération. Il rappe simplement, il est flow, il écrit bien… Pour moi c’est vraiment du bon rap français.
P : C’est un bon rappeur, il est carré. En fait, on écoute pas beaucoup de rap français, à part nos potes, ou des gars comme Flynt… Même si ça s’arrête pas là…
A : Quelqu’un comme Oxmo ?
E : Ouais, Oxmo : indéniablement, c’est un mec qui sait écrire. La Scred Connection, j’aime bien. Kimto [Less du 9] aussi, c’est indéniablement un mec qui sait écrire, même si on a des intérêts divergents avec eux… [Suit une référence à Ol’ Tenzano, qui dérive en une mini-discussion bordélique sur le fait que le fils de Sarkozy serait producteur…].
« Les mecs comme Dieudonné, je les laisse dans les poubelles idéologiques du FN… »
Ekoué
A : La procédure judiciaire contre vous est en cours depuis cinq ans. On devine bien les problèmes que ça pose, mais inversement, est-ce que vous en avez retiré quelque chose de positif ?
E : Ce qu’on apprend surtout, c’est que celui qui a initié la procédure et qui se pourvoie en Cassation, Nicolas Sarkozy, est aujourd’hui Président de la République. Il y a eu d’autres affaires sans intérêt dans le fond, mais les médias sont friands de ce genre de spectacularisation de la violence et de l’insulte facile, ça vient nourrir les clichés, c’est vendeur. Il y a autre chose qu’on a peut-être eu tort de pas mettre en avant, c’est que La Rumeur est un groupe pluri-ethnique. Mes deux meilleurs amis, c’est des Français de souche, un Breton et un, on sait pas trop… [rires] Dans La Rumeur, il y a un métis Arabe-Polonais, un métis marocain, un guadeloupéen, notre attachée de presse est juive…
Je ne veux surtout pas tomber dans l’écueil racial. Il y a des constats objectifs : si tu es noir de peau et même si tu es diplômé, tu auras beaucoup plus de difficultés à trouver un emploi, etc. Mais le fait de racialiser toutes les questions sociales, c’est justement le danger des cinq ans à venir, notamment dans le rap. On se bat contre ça. Les mecs comme Dieudonné, je les laisse dans les poubelles idéologiques du FN… Et c’est ces mecs qu’on va mettre en avant aujourd’hui.
Si on gagne ce procès, si le jugement en Cassation fait jurisprudence, on pourra dire que le ministère de l’Intérieur ne fera pas état des centaines de nos frères abattus sous les balles de la police, sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété. Là, on est vraiment sur le terrain politique pur, pour le coup subversif et dangereux, même si j’aime pas trop cette rhétorique de « l’ordre établi », ou simplement d’une corporation comme la police. On est allés défendre notre cause dans les médias, ça s’est toujours mal passé dans le sens où on restait sur nos positions. Chez Ardisson, on s’est retrouvés devant Malek Boutih, Hamé l’a mouché ; chez Fogiel, impossible d’en placer une, le seul truc qu’il voulait c’est que tu répondes par oui ou par non. On s’en fout, on cherche pas le consensus et on sait que notre point de vue est minoritaire ; on essaie au moins de conforter les gens de la culture hip-hop, ceux qui comprennent nos codes, et si les autres nous rejoignent, tant mieux.
A : Le procès vient du magazine, et vous avez prévu d’en sortir un troisième numéro. Quelles sont vos motivations, et quel contenu est prévu ?
E : Une ébauche est prévue dans le sens où on pense distribuer un tract sérieux, un bel objet pour le concert au Trabendo. Il annoncera un peu le magazine, avec une espèce de charte. Pour cinq ans, on a Sarkozy au pouvoir, les supputations sont terminées. Et ce qui va se passer, c’est grave. C’est pas de l’idéologie de comptoir : c’est le candidat du patronat, ça va être la politique des Dassault, des Lagardère, des Bolloré, des Bouygues. Au niveau des disparités sociales, l’écart entre les riches et les pauvres et la disparition de la classe moyenne vont s’accroître à une vitesse et une violence… Donc pour tenir les gens au calme, il va y avoir de plus en plus de flics, mais la police ça sera aussi, comme dit Hamé, TF1 et son bourrage de crâne idéologique, c’est aussi eux le pouvoir institutionnel. Et les années qui viennent seront américanisées…
A : … Il a déjà fait très fort avec l’enchaînement Fouquet’s et vacances sur le yacht de Bolloré à Malte [NDLR : deux jours et demi dont le tarif normal est évalué à dix-sept ans de SMIC par l’Association de défense des chômeurs et précaires]
E : Même les parrains de la Mafia dans les pires scénarios d’Hollywood n’affichent pas une telle arrogance le jour du sacre. Et finalement tout le rap bling-bling… J’ai même pas envie de rentrer dans la discussion tellement ça me paraît insignifiant… Et là, ça se sent dans les quartiers, c’est tendu. Il y a des mecs qui ont vraiment le sentiment qu’on leur a mis profond.
A : De toute façon, son premier discours annonce le retour à la morale et à l’ordre : pas besoin d’une grande explication pour savoir ce qu’il va faire… Pour revenir à La Rumeur, on a évoqué un aspect imagé, « cinématographique », ça fait partie de l’identité du groupe ?
E : Les gens qui nous écoutent depuis le premier volet savent qu’on a un champ lexical et une façon d’aborder les thèmes stéréotypés, d’avoir une « élasticité » qui fait que tu peux tenir une conversation dans des milieux très différents. Et les images, j’essaie de les choisir et de les interpréter pour qu’elles collent aux facettes de ma personnalité. C’est l’expression de tout à l’heure, « du cinéma pour aveugles »…
Finalement, il y a en gros cinq textes qui sont essentiels dans notre discographie, c’est ‘Blessé dans mon ego’, ‘Le Hors Piste’ (même si personnellement je préfère ‘Le Pire’, un des meilleurs textes d’Hamé), ‘365 cicatrices’, ‘Qui ça étonne encore ?’, couplé avec ‘Premiers sur le rap’, parce que c’est nous aussi. Si tu regardes en profondeur, ça donne différents univers, pas aussi catégoriques que ceux dans lesquels les médias essaient de t’enfermer.
Si aujourd’hui on dit que Du coeur à l’outrage est le meilleur album de La Rumeur, c’est que… Disons qu’après la première trilogie et L’ombre sur la mesure, le côté « rap conscient sur boucles de jazz » était éculé. Je comprends tout à fait que la transition avec Regain de Tension ait pu frustrer. Mais on avait envie de sortir de ça, d’aller vers des choses plus électriques. Et puis sur scène, ça a un autre impact, ça fonctionne tout de suite et on s’éclate sur les morceaux de Regain de Tension. Du coeur à l’outrage, c’est la quintessence, le point culminant de ce qu’on a voulu faire, sans tomber dans la redondance artistique. Si on a sorti en premier ‘Non sous-titré’, c’est parce qu’on savait que c’était pas un morceau facile, qui dérouterait, que certains aimeraient mais qui laisserait d’autres sceptiques. Et c’est sur scène que tu te rends compte de toute l’efficacité d’un morceau comme ça, qui a l’air de rien. Du coeur à l’outrage, c’est un album somme, sans être une synthèse des précédents. Un truc à la fois carré et fort. A la réécoute, on aurait pas fait autrement.
La Rumeur est un groupe qui vend entre 35.000 et 60.000 disques. C’est énorme, compte tenu du fait qu’on passe pas en radio. Pour vendre des disques aujourd’hui, il faut passer à la radio, c’est clair et net ; les beaux discours, c’est pas ce qui fait vendre des disques. Je m’explique pas vraiment comment les deux premiers albums ont vendu autant, même avec le procès et l’actualité médiatique, donc il doit bien y avoir un truc en plus, qui fait qu’un an plus tard on continue à les vendre. On a fait beaucoup de tournées… Je pense qu’au bout d’un moment, l’intégrité est concluante, et l’opportunisme ne paie pas, même si tu as du talent. Et puis le hip-hop c’est une culture complexe, c’est pas un truc d’écervelés.
A : Comment tu expliques la disparition d’une presse hip-hop de qualité ?
E : Même les magazines de merde se cassent la gueule… Le dernier magazine correct c’était « Radikal ». Je l’ai beaucoup critiqué à une époque, mais je dois reconnaître que Cachin et Protche avaient ramené une ligne avec des articles sérieux… Sinon… voilà.
A : Puisqu’il y a toujours un lendemain, quels sont les projets à venir ?
E : Il y a un DVD du live de l’Elysée-Montmartre agrémenté d’autres trucs, et normalement un DVD avec MK2 une fois mis d’accord sur des questions contractuelles. Hamé va à New York pour y faire sa première année de thèse, sur le cinéma. Philippe et moi, on réfléchit à des projets solos pour l’année prochaine.
P : Maintenant on a le label qui nous permet de nous produire, espérons qu’il grossisse pour qu’on puisse, pourquoi pas, avoir d’autres signatures…
E : Avec Casey, on a vraiment envie de faire un album ensemble, mais après c’est une question de temps. Mais il y aura plusieurs albums de type « mix-tape », au moins deux d’ici la fin de l’année. Le site sera une grosse plate-forme. Et puis la rentrée, le procès…
« Tiré d’un polar en noir et blanc… » glisse Ekoué en passant, dans une saisissante déambulation nocturne où l’envers du décor se dévoile. L’allusion fait songer à des correspondances entre La Rumeur et quelques maîtres du polar français. Le goût des plumes acérées, d’abord, et de l’odeur de la cordite (‘En vente libre’). L’attachement à l’histoire, ensuite, surtout à ces recoins oubliés, travestis ou occultés, le colonialisme et ses séquelles en tête (‘Que dit l’autopsie ?’, qui fouille les entrailles corrompues de la Françafrique). Un goût pour l’obstination, aussi. « Je ne résumerai jamais mieux ma pensée qu’avec ces paroles répétées inlassablement à un flic, rue de la harpe, tandis qu’il me cognait tout aussi inlassablement la tête contre la paroi du car : ‘Je suis maoïste et je t’emmerde !’« , raconte l’un de ces maîtres, Fajardie, dans une Chronique d’une liquidation politique qui relate son écoeurement face à la gauche gouvernementale – encore un point commun. A chacun son style, à chaque époque sa formulation. N’empêche : il y a des entêtements qui ont de l’éclat. La trajectoire de La Rumeur en fait partie.
« Je suis une bande ethnique à moi tout seul,
C’est écrit sur ma gueule.
Voyou, barbare, intégriste, casseur, terroriste, salopard, sauvageon…
Est-ce que le compte est bon ? »
C’est donc avec appétit qu’on accueille ce nouvel album, qui clôt provisoirement un double triptyque d’une qualité impressionnante. Ce qui ne veut pas dire que Du cœur à l’outrage échappe à la critique ou soit exempt de tout défaut. On aimerait que tout soit parfait ; on attend forcément beaucoup du meilleur groupe de rap français en activité. Des manques, on en trouve, sans doute. Par exemple la quasi absence de ces scratches qui terminaient de main de maître ‘Les coulisses de l’angoisse’ ou ‘Le prédateur isolé’ et qui allumaient la mèche de ‘L’exclu’ de Casey ; ou bien quelques invitations qui semblent faites pour faire reluire le talent des tauliers. Dans le détail, donc, quelques interstices pour la critique. Dans l’ensemble, un coup de force. L’absence d’un groupe français de ce calibre laisserait un grand vide.
« Voyez cette soif irrémédiable,
Avis aux gardiens de la source : non rien n’est négociable. »
L’adhésion n’était pas acquise d’avance. Sur le plan musical, Du cœur à l’outrage n’est pas une synthèse des deux premiers albums. La rupture est consommée : exit les boucles jazzy et les injections soul du duo Kool M/Soul G dans L’ombre sur la mesure. Les notes de guitare crépusculaires de ‘Un chien dans la tête’ et les violons lancinants de ‘Du sommeil, du soleil, de l’oseille’ sont à peu près ce qu’il y a ici de plus doux, c’est dire. Comme le laissait deviner ‘Non sous-titré’, on a plutôt affaire à un prolongement de l’ambiance synthétique et électrique développée sur Regain de tension. En moins compact mais en tout aussi tendu, et en plus abouti. Un climat de calme entre deux tempêtes, à l’image des trois interludes. Comme pour le Tragédie d’une trajectoire de Casey, un parti pris a été adopté : restreindre l’étendue de la gamme disponible pour augmenter l’intensité du style choisi. La nouvelle collaboration avec Serge Teyssot-Gay frappe plus fort que la précédente, ironie et clin d’œil au fantôme de Renaud en prime. Et même quand l’instrumental abuse un peu sur le vrombissement métallique (‘Tel quel’), il s’éclipse derrière les textes et les voix.
« Les suceurs de sang jurent fidélité
A Total, Accor, Bouygues, Bolloré,
Le fond de l’air est luxembourgeois,
La cachet du Quai d’Orsay faisant foi. »
Le parti pris n’est pas seulement sonore. La violence retenue qui sert de toile de fond influe aussi sur le phrasé des quatre rappeurs, qui pour se mettre au diapason s’est fait plus lent. Cela rend d’autant plus saillant une éruption comme ‘Qui ça étonne encore ?’, qui surgit à point nommé au milieu de l’album, un milieu qui est également un sommet. Sur ‘La meilleure des polices’, pour mieux livrer un texte brillant, Hamé finit par parler. C’est pour mieux être en accord avec le propos, qui ne porte pas du tout sur l’institution policière, mais sur les mécanismes insidieux et inconscients de la discipline, qui permettent justement de s’épargner une répression en uniforme.
« C’est ni le pied ni la gloire quand tout crame,
C’est même pas une réponse à la hauteur du drame,
Mais c’est comme ça, c’est tout, c’est tout ce qui reste… »
La qualité de l’écriture ne s’arrête pas à la plume hors normes de Hamé. Du cœur à l’outrage est redoutablement bien écrit, autant que bien interprété, par tous ses protagonistes. Ekoué joue habilement sur plusieurs registres, entre agressivité et subtilité, du réquisitoire social au récit introspectif, avec souvent cette manière bien à lui de découper son phrasé. Ses solos sont marquants, dont ce ‘Quand la lune tombe’ qui exploite, sous un nouvel angle (dû en partie à la production de Laloo), la veine cinématographique déjà mise à l’honneur par le groupe. Réunis sur le premier maxi, la Figure de Paria et le Bavar confirment chacun un style personnel à la hauteur de leurs comparses. La qualité des couplets – trop rares – de Mourad n’est jamais démentie, ni dans le fond ni dans la forme. Pour sa part, Philippe trouve sur ses morceaux solos un équilibre de funambule entre la colère et l’émotion. Chacun a sa présence propre, et l’alliance n’éclipse personne. Quant au titre, il est fidèle au ton : malgré la conscience des années qui passent, la hargne est intacte. Alors, le réflexe de comparer Du cœur à l’outrage à ses prédécesseurs s’estompe rapidement. Un album d’une qualité aussi évidente se suffit parfaitement à lui-même.
Abcdr : Comment es-tu venu au Hip-Hop ? Directement par le Djing ?
Soul G : Ça remonte là ! [rires]. En fait j’ai commencé par la danse en décembre 1983… mais avant on avait entendu parler d’une tournée avec notamment Afrika Bambaata, Futura 2000 et Crazy Legs et j’avais vu le film Flashdance au ciné avec Mister Freeze et les NYCB. Sinon, j’ai commencé le Djing avec Kool M en 1985.
A : Quel souvenir gardes-tu de cette époque de découverte ? Quelque part c’était les prémices de beaucoup de choses…
S : C’était merveilleux, avec effectivement beaucoup de découvertes. L’existence des feutrines, du scotch, de la petite pièce sur la cellule, on ne connaissait rien de tout ça. Il n’y avait pas de vidéos et de sources d’infos accessibles aussi facilement qu’aujourd’hui. Donc oui, on a découvert par nous-même beaucoup de choses…
A : Vous avez tout appris tout seuls ?
S : Oui…et non. On a fini par être un petit groupe avec Crazy B, Faster Jay, il y avait déjà Kool M qui est un ami d’enfance, et d’autres potes. On s’échangeait des tuyaux. Je pense que le plus dur c’était de comprendre comment étaient fait les sons, c’était difficile à assimiler, dans le sens où il n’y avait rien avant. Quand, par exemple, on a commencé à comprendre que certaines musiques rap étaient piquées sur des disques de Soul ou de Jazz, c’est devenu encore plus intéressant ; surtout quand on écoutait par hasard un original.
A : Avant que le rap prenne de l’ampleur, tu étais déjà intéressé par d’autres musiques ?
S : Oui, avec Kool M, on écoutait beaucoup de Funk, à la radio notamment sur Radio Show ou Radio 7…
A : Quelle est la première production qui t’a marquée ?
S : Le premier album de Gang Starr, en 1989, No more Mr. Nice Guy, m’a beaucoup marqué, mais il y en a d’autres…
A : Rétrospectivement, quel regard portes-tu sur tes premiers instrus ?
S : Pour apprendre à se servir du matériel, au départ, c’était vraiment dur, alors les premiers sons ça devait pas être terrible [rires].
A : Quelles étaient tes premières machines ? Avec quoi travailles-tu actuellement ?
S : En fait, avec Mehdi on a toujours fonctionné en binôme, et quand on a voulu faire du son et qu’on avait chacun un peu d’économies, on a acheté un sampler, le S950, un Atari, Cubase et on s’est lancé. Tout ça c’était en 1988-1989. Enfin juste avant, j’avais acheté un sampler pour guitariste, ça s’appelait le U4, ça samplait quatre secondes si ma mémoire est bonne. Aujourd’hui, j’utilise le 6400 Ultra de EMU et toujours le S950 et toujours l’Atari avec Cubase…
A : Avec le développement des logiciels de production assistés par ordinateur, on a envie de considérer qu’il y a une forme de démocratisation de la production. Le succès de 9th Wonder, qui utilise un logiciel relativement accessible, Fruity Loops, illustre bien cela, qu’en penses-tu ?
S : Tant mieux si la production musicale se démocratise, à mon avis elle n’a pas vocation à être réservée à une élite. Et puis, la sélection, si sélection il y a, se fera d’elle-même de toute façon.
A : Tu as sorti deux disques de breakbeats en solo, ‘Scratch Action 1 et 2, quel était l’objectif de ces sorties ?
S : A l’époque, il y avait peu de breakbeats, on voyait ceux de Q-Bert et comme on s’entraînait pas mal avec Crazy B et d’autres, à un moment, j’ai eu envie moi aussi d’en sortir en solo. Avant j’avais fait les Back to the beat en 93-94 avec, notamment Kool M et Goz, mais là c’était un peu différent, on faisait appel à des DJs pour des remixes et autres. On avait fait aussi une série spéciale training, en accord avec le DMC, et là c’était vraiment du breakbeat avec des instrus, des sons, des phrases…
A : Aujourd’hui, où trouves-tu tes kits de batterie ? Es-tu pour ou contre l’utilisation de kits issus du rap ?
S : Non, quand j’entends une caisse claire isolée, je vais la prendre point. Je ne me pose pas de questions de ce genre. L’essentiel pour moi c’est qu’elle pète. Et puis, quand tu vas échantillonner ton kit de batterie, tu vas pouvoir lui donner un autre son, soit en jouant sur les filtres, soit en réglant la fréquence d’échantillonnage…
A : Où trouves-tu généralement tes samples ? Dans des genres musicaux bien précis ? Un peu partout ?
S : Je pioche souvent dans l’easy-listening, des gens comme Fausto Papetti, là je viens te donner un gros nom ! [rires] Non, enfin il est connu. Il faisait pas mal de reprises de classiques des années 60-70. Après, évidemment le Jazz, la musique française, la musique exotique…mais je ne me fixe pas de limites en la matière.
A : Je crois savoir que tu joues de plusieurs instruments ; que t’a apporté la connaissance de ces instruments ?
S : Oui, je joue du clavier, de la basse et du sitar indien. Après, chronologiquement, c’est le fait de composer du rap qui m’a amené à jouer un instrument. Au départ, je me contentais de sampler et je ne savais pas du tout jouer. En fait, parfois sur une boucle, j’avais besoin d’une basse que j’entendais mal, alors j’essayais de rejouer la même ligne. J’ai appris comme ça et de fil en aiguille j’ai appris quelques gammes au synthé, mais je ne suis pas un très bon musicien, ça m’aide juste à la composition.
A : Es-tu intéressé par le turntablism, et cette forme de démonstration technique, aussi extrême puisse-t-elle paraître ?
S : Oui c’est un mouvement qui m’intéresse, mais j’ai lâché à un moment, quand ça devenait trop technique et que ça demandait vraiment beaucoup de temps pour pouvoir suivre et reproduire ces techniques. Sinon, j’aime beaucoup Q-Bert, Mix Master Mike, Toadstyle. J’ai vu une vidéo de John Cage, il utilisait une pédale qui samplait, c’était simple mais plutôt impressionnant musicalement parlant. Avec cette pédale, il empilait au fur et à mesure des bribes de morceaux pour en composer un nouveau.
A : Quelle valeur accordes-tu à des compétitions comme les DMC ou les ITF ? C’est quelque chose qui t’intéresse ?
S : Je trouve ça intéressant dans le sens où ça permet de faire progresser les DJs et les techniques. La compétition est une bonne émulation pour faire progresser chacun. Sans compétition, je ne pense pas qu’on en serait là aujourd’hui.
A : Tu as aussi ton propre label, Magoo Records, sur lequel était sorti Pineapple Corner, peux-tu nous le présenter d’avantage ? Quel est son objectif ?
S : Je bosse depuis sept ans avec un ami, Tony Match, dans l’électro. On a monté ce label il y a trois ans pour développer et crédibiliser nos productions. Aujourd’hui, on produit nos albums, on travaille sur des DVD de marques, on travaille avec des gens du monde entier. Enfin, on essaie de produire et développer des artistes comme Liv, une chanteuse danoise ou Kaori, une chanteuse japonaise.
« Je pense que cette histoire de procès et l’euphorie de la tournée ont fait qu’on a eu envie d’avoir des sons plus patates. »
A : Le remix est t-il un exercice qui t’intéresse ? Quels sont les morceaux que tu aimerais particulièrement remixer ?
S : Je n’en ai jamais sorti dans le commerce, mais ce n’est pas que ça ne m’intéresse pas, c’est juste qu’on ne m’a jamais proposé de le faire…enfin en même temps je n’en ai jamais proposé non plus, en tout cas dans le rap.
A : Que penses-tu des albums composés entièrement d’instrumentaux ? Le label anglais BBE avait commencé à sortir plusieurs albums sur ce concept, avec notamment Jay Dee, Marley Marl, Pete Rock,…
S : J’aimerais bien en faire un aussi [rires]. Dans ce registre, j’ai beaucoup aimé la BO de « Ghost Dog », c’est ma référence en la matière. Après, si ce type de projet est intéressant, c’est vraiment difficile à vendre…
A : Quels sont les producteurs dont tu apprécies tout particulièrement le travail ?
S : Je suis un peu largué niveau actualité, j’ai arrêté d’écouter du rap depuis quelques années. Sinon, du classique, Pete Rock, Premier, Marley Marl, Rza…A : Comment se passe, généralement, la collaboration avec les MCs de La Rumeur ? Tu leur soumets une série de productions déjà bouclées ?
S : Généralement, je fais une pléiade de sons et je les laisse choisir ce qu’ils préfèrent dans le lot. Après, parfois ils ont déjà un texte et veulent une ambiance bien spécifique, je prépare alors quelque chose qui correspond.
A : Est-il important pour toi, en tant que producteur, d’appartenir à un groupe ?
S : A mon avis, faire partie d’un groupe te permet d’échanger des idées et de créer une identité en tant que groupe. De la même façon, être tout seul te permet de t’affirmer en tant qu’individu.
A : Envisages-tu un jour de produire pour un autre groupe que La Rumeur ?
S : Je n’ai rien de prévu à ce niveau là, à part pour Casey mais là c’est autre chose. Après, on ne m’a jamais proposé de produire pour quelqu’un d’autre que La Rumeur, je ne sais pas, peut-être je ne suis pas assez communicatif ou mes sons n’intéressent pas les autres rappeurs. Enfin, il doit y avoir un truc, mais ce n’est pas bien grave tout ça.
A : Quelle est la production dont tu es le plus fier ?
S : Je suis très satisfait de ‘Le cuir usé d’une valise’, musicalement parlant le résultat me plait bien, mais j’ai aussi un excellent souvenir du contexte, de la façon dont on l’avait fait. J’aime bien aussi ‘Le coffre fort ne suivra pas le corbillard’ ou ‘Nous sommes les premiers’.
A : Avant ce nouvel album, tu co-signais et réalisais avec Kool M l’ensemble des productions de La Rumeur, comment se passait votre collaboration ?
S : C’est assez compliqué à vrai dire. On bossait ensemble et on ne bossait pas ensemble. On a fait certains titres à deux, et d’autres chacun de notre coté. Au début on a beaucoup travaillé ensemble, mais après le temps et la maturité ont fait que chacun avait besoin de composer tout seul. Pour L’ombre sur la mesure, on a composé chacun de notre coté et on s’est fait écouter nos morceaux avant de les présenter aux autres.
A : Au-delà de l’amitié avec Mehdi, j’imagine que travailler à deux sur un projet commun c’est aussi beaucoup de prises de tête et de compromis ?
S : Oui, c’est ça qui a fait qu’à un moment donné, on est parti chacun de notre coté. Je faisais des concessions, lui aussi et au final on avait des morceaux où chacun était un peu frustré. C’était difficile d’être tous les deux pleinement satisfaits.
A : Tu as réalisé seul l’ensemble des productions de Regain de Tension, comment as-tu appréhendé ce travail en solo ?
S : En fait, au tout départ, quand on a acheté ensemble notre matériel, on bossait à deux. Mais quand Mehdi partait en vacances, moi je partais très peu, alors je récupérais le matos chez moi et je bossais tout seul. Donc cette approche en solo, elle s’est faite progressivement et depuis des années.
Après j’ai fait toutes les productions de Regain de Tension pour la simple et bonne raison que la vie professionnelle et privée de Mehdi a changé. Il n’avait vraiment pas le temps de s’impliquer pleinement là-dedans. Il s’est par contre occupé du développement du label. En fait, j’avais aussi produit, tout seul, les quatre inédits, sorti sur maxi et sur la réédition du premier album. On a indiqué ces changements dans les crédits, uniquement pour ce deuxième album qui constitue une forme de rupture.
A : Regain de Tension n’a musicalement pas grand chose à voir avec son prédécesseur, comment c’est décidé ce changement d’atmosphère et dans quelle mesure es-tu intervenu dans cette décision ?
S : Après le premier album et la tournée, on a eu tous envie d’avoir des sons plus pêchus, on était dans une ambiance plus rentre-dedans. Je pense que cette histoire de procès et l’euphorie de la tournée ont fait qu’on a eu envie d’avoir des sons plus patates. A titre individuel, j’avais aussi envie de faire quelque chose de différent, comme ça, même si j’aime aussi toujours faire des morceaux plus jazz.
A : J’imagine que ton vécu dans des musiques plus électroniques t’a aidé pour produire cet album…
S : Oui, en fait cet album comporte très peu de samples mais beaucoup de compositions. Ça a commencé avec ‘P.O.R.C’. Tiens, d’ailleurs j’avais lu sur un forum que mon sample était grillé, que des gens connaissaient l’original, ce qui m’a beaucoup intrigué à vrai dire. Enfin, ce travail de composition n’était pas nouveau pour moi, il s’inscrit quelque part dans la lignée de ce que je peux en faire en électro. Le principe est le même à vrai dire, seul le BPM a changé.
A : Considères-tu qu’un sample doit demeurer un mystère ou n’hésites-tu pas à en dévoiler l’origine ?
S : Je considère assez normal d’avoir envie de conserver son petit jardin secret et bon, par rapport aux maisons de disques et aux droits, je pense qu’il est toujours préférable d’éviter de se faire griller. J’évite aussi d’aller dans une direction où tout le monde peut aller.
A : Pour finir, qu’est-ce qui tourne sur ta platine en ce moment ?
S : En électro, Kelpe et Alice Russelle, en oldies, Gabor Szabo et Max Greger.
Avec L’ombre sur la mesure, La Rumeur avait enfoncé le clou d’un triptyque implacable amorcé dans ses trois premiers volets : combattre les travers de l’industrie du disque ; pointer du doigt les ravages passés et présents du colonialisme ; lutter contre le dépérissement institutionnel des quartiers. La noirceur du constat contrastait avec la clarté du propos, pour un album finement écrit et patiemment élaboré. Pour ce qui est de ce Regain de tension, l’ombre qui plane sur la presque totalité des morceaux est celle du procès inique que leur intente le ministère de l’Intérieur pour diffamation, et le temps de la mesure n’est donc plus de rigueur. S’apprêtant à se défendre œil pour deuil et dent pour sang, ce nouvel album est à l’image du contexte qui l’a vu éclore : le fruit d’une haine dont les racines ont trop macéré dans le déni d’infamie pour qu’on puisse à présent la contrôler. Si, dans l’album précédant, La Rumeur avait sans conteste atteint le cœur des cibles visées, celui-ci a été conçu comme une décharge de plus sur des cadavres qu’ils comptent bien cribler de balles. Un disque exutoire, en somme.
Mais de telles intentions n’échappent pas à la mise en accusation. A plus d’un titre, cet album constitue un risque. Tout particulièrement, le risque artistique de s’enfermer dans un rôle de martyr, de se plaire à accentuer les traits de leur identité jusqu’à n’être plus que de vulgaires caricatures. La pochette de l’album, sacrifiant au rite iconographique, semble d’ailleurs annoncer ce virage. « Heureux dans mon cliché » confirme Ekoué dans ‘Les mots qui me viennent’. On craint La Rumeur définitivement passée du côté des « conformistes de l’anti », comme tant d’autres avant eux. Une écoute attentive s’impose pourtant aux sceptiques. Certes, on est loin des récits scénarisés et des fines descriptions sociales, mais tel n’était pas le but ici. L’affrontement direct est de rigueur, et s’il est vrai que Philippe ou Ekoué se laissent parfois aller à la facilité, l’ensemble s’avère finalement plus que correct et assume parfaitement sa fonction d’exutoire, relayé par un Hamé à la verve incisive : « Inscrivez greffier, le prévenu n’exprime aucun regret !« .
Autre danger, celui de réduire à néant l’identité sonore installée à l’occasion du premier album – colorée au jazz et nappée d’une certaine ambiance cinématographique – au profit d’une tonalité plus synthétique ébauchée avec la réédition de L’ombre sur la mesure. Si le résultat s’avéra imparable pour ‘Nous sommes les premiers sur…’, ce fut loin d’être le cas pour ‘Le dortoir des grands’ ou ‘La théorie du tonton’. ‘L’encre va encore couler’ répond d’entrée aux questions qu’on était en droit de se poser, sur un riff court et tendu annonçant un climat oppressant. Le reste des productions se charge de poursuivre dans la même veine, à base d’instrus chargées d’électricité, souvent relevées de notes de synthés entêtantes témoignant de ce « regain de tension ». Soul G, seul en l’absence de son acolyte Kool M, s’en sort plutôt bien au final, mais sans coup d’éclat ni grand brio. Il assume en fait un rôle de second plan, ses instrus n’ayant d’autre but que de servir de support pour des voix martelant jusqu’à épuisement leurs plus franches rengaines.
Pour la défense des prévenus, on invoquera en tout cas la puissance de la déflagration que constitue chaque couplet. 40 minutes de son c’est peu, certes, mais l’intention et la volonté manifestées dans chaque strophe justifie l’existence d’un album compact et dense. Un pavé, voilà ce qu’est ce disque, un cocktail rapologique brut et sans fioriture : « Passe-moi l’étoffe, la bouteille et l’essence que je te montre comment ces enculés se balancent dans tous les sens » rappelle Philippe dans le fameux hymne ‘Nous sommes les premiers sur…’ qui fait ici office de bonus track. 12 titres, 11 inédits. Fini le temps des interludes, de la prise de recul, et de la finesse des concepts ; place à l’urgence, à l’impact des mots. Une tension palpable pour mettre fin aux palabres.
En terme de rafale verbale, l’enchaînement au milieu du disque de ‘Soldat Lambda’, ‘P.O.R.C.’ et ‘Inscrivez greffier’ s’impose dès lors comme un exemple. Le titre ‘P.O.R.C.’ – qui vaut surtout pour la puissance de son refrain – s’y révèle ainsi bien meilleur qu’isolé au sein d’un pauvre maxi 1 titre. Quant à ‘Inscrivez greffier’, il reste le sommet de l’album, l’affront ultime aux institutions exécuté par Hamé, déjà auteur de l’article qui sera bientôt jugé. Celui-ci ne démontre d’ailleurs aucune faiblesse tout au long du disque et confirme tout le bien qu’on pensait de lui, tout en prenant soin d’accélérer par moment son débit. Au registre des satisfactions, on n’oubliera pas Mourad dont la faible présence est compensée par la netteté de ses apparitions lors des morceaux collectifs où son flow coulé, moins régulier que les autres, apporte des variations intéressantes.
Verdict : une écriture moins soignée, privilégiant souvent l’insulte et le premier degré, et un habillage sonore plus anonyme font de cet album un essai moins intemporel que son prédécesseur. Ce disque épidermique constitue néanmoins une piqûre de rappel dont on a de quoi se satisfaire ; quand l’aiguille perce les tympans, c’est un long frisson qui vous traverse l’échine. Certains resteront nostalgiques de L’ombre sur la mesure, mais dans le contexte actuel, le choix de la force plutôt que la finesse s’avère pour le moins efficace.