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Jusque-là, K.A.A.N. avait surtout été salué comme l’un des rappeurs les plus rapides de son époque, grâce notamment à un remix ébouriffant de « Rap God » d’Eminem. Quiconque avait jeté une oreille à l’une de ses dix-sept (!) mixtapes sorties depuis 2014 avait néanmoins pu se rendre compte que son talent allait un peu plus loin que le simple fast rhyming. Mais il manquait quelque chose au résident de Howard County, Maryland, pour être vu comme un artiste complet et ne plus uniquement être cantonné au rôle de phénomène de foire. Un peu de soin accordé à la structuration des morceaux, de la rigueur, de l’adresse dans le choix des instrus… Autant de petits manques que K.A.A.N. est parvenu à combler sur Subtle Meditation, premier album studio et franche réussite.
Né au début des années 1990, K.A.A.N. a la malchance de grandir dans un trailer park, mais ses parents sont des gens de goût : ils élèvent ainsi le jeune Brandon Perry au son des albums de Tupac, Biggie ou Nas. Des premiers contacts avec la musique visiblement déterminants : malgré son jeune âge, K.A.A.N. privilégie aujourd’hui les instrus plutôt orientés son new-yorkais des nineties. Deux grands noms de cette époque se retrouvent même aux crédits de Subtle Meditation : The 45 King, qui a bossé – entre autres – avec Jay-Z, Eminem ou Gang Starr et le légendaire K-Def (Lords of the Underground, Real Live, LL Cool J, etc.). Mais c’est Smuff the Quizz, beatmaker ukrainien complètement inconnu, qui signe la majorité des productions.
Et il s’en tire plutôt bien : malgré un passage plus sombre (« The Dark » puis « Deep Blue Sea »), c’est une atmosphère musicale plutôt tranquille et mélancolique qui est plantée, ce qui convient parfaitement à l’écriture très introspective de K.A.A.N. Celui-ci n’est pas à proprement parler un gai luron : « Feel like a junkie coming down from a fix/Feel like I shot my last shot but I was off by an inch/I’m tryin’ to turn all of my losses to immaculate wins/Just take it back to when a nigga began/ I just can’t, the thrill is gone » (« The Thrill Is Gone »). Si son mal-être apparaît comme le sujet de prédilection, le rappeur s’autorise également quelques réflexions politiques et de belles charges d’egotrip, qui révèlent une écriture riche et référencée (« Shoot Me Down », « The Dark », « 1492 Conquest of Paradise »), un aspect de son art qui jusque-là était passé un peu inaperçu.
« K.A.A.N. a enfin sorti un projet à la hauteur de son immense talent et devrait donc pouvoir s’échapper des cases trop exiguës (…) dans lesquelles d’aucuns l’avaient placé. »
À force d’être dans la « surtechnicité », K.A.A.N. avait en effet fini à la fois par banaliser l’exploit et par faire passer au second plan ses qualités d’écriture. Ici, les accélérations sont plus rares et n’en sont que davantage impressionnantes (« 1492 Conquest of Paradise », « Shoot Me Down ») et le débit sait se faire plus lent quand le texte l’exige. K.A.A.N., qui comme à son habitude n’a invité personne à l’épauler au micro, assure aussi quelques refrains chantonnés (« Revolving Doors », « Progression », « The Jungle Book »).
Cerise sur le gâteau, Damu the Fudgemunk, dont le label Redefinition Records a sorti Subtle Meditation, est passé en bout de chaîne pour placer des scratches sur les morceaux. Et comme le gars connaît un peu son affaire, son travail derrière les platines rend excellent un album qui était déjà très bon. Au final, il n’y a pas grand chose à jeter sur Subtle Meditation. K.A.A.N. a enfin sorti un projet à la hauteur de son immense talent et devrait donc pouvoir s’échapper des cases trop exiguës de rappeur-mitraillette ou de rappeur-maçon dans lesquelles d’aucuns l’avaient placé. C’est tout le mal qu’on lui souhaite, et à nous aussi par la même occasion.
Il y a un peu plus de dix ans Y Society sortait Travel at your Own Pace, petite merveille de musique Hip-Hop aérienne et lumineuse. Aux manettes, on découvrait un jeune orfèvre de Washington D.C., Damu the Fudgemunk, qui, accompagné du rappeur Insight, allait signer un album peu médiatisé mais incroyablement attachant. Un avenir aussi radieux que sa musique semblait être promis à Damu. Mais, entre projets instrumentaux pléthoriques, collaborations confidentielles et promesse d’un nouvel opus de Y Society qui n’arriverait jamais, la carrière de Damu allait finir par devenir assez peu lisible. Faisant fi du jeu médiatique et d’une quelconque stratégie commerciale, le garçon semblait n’écouter que son inspiration, quitte à perdre son monde. Indéniablement pourtant, le talent était toujours là, pour quiconque faisait l’effort de suivre. En 2018, la perspective d’un nouvel album en duo est donc enthousiasmante, à défaut d’être excitante comme elle aurait pu l’être au début des années 2010.
Le compère de Damu s’appelle cette fois Flex Mathews, rappeur-beatmaker comptant quelques maxis à son actif et originaire lui aussi de la capitale fédérale des États-Unis. Il s’agit d’emblée de lui rendre justice : Flex est crédité comme coproducteur de tous les morceaux de l’album, sauf des deux dont DJ Spinna a fourni l’instrumental. Voilà un préalable important s’il en est, qui interdit de parler de Dreams and Vibrations comme d’une suite de Travel at Your Own Pace (c’eût été facile de le faire) et d’attribuer les louanges – vendons la mèche – au seul Damu.
Dreams and Vibrations est un album déroutant à plus d’un titre. Un simple regard au chronomètre, déjà : le disque s’étale sur une heure vingt pour quatorze morceaux, dont certains pointent à plus de dix minutes. Clairement, le choix a été fait de ne pas s’encombrer avec des questions de formats. Ensuite, il y a l’importance accordée aux respirations instrumentales, qui occupent parfois les trois quarts d’une plage, comme s’il y avait eu la volonté d’inverser les proportions habituelles des parties rappées – qui n’en demeurent pas moins agréables – et des moments purement musicaux. Enfin, il est difficile de se rappeler d’une œuvre laissant autant de place aux scratches, albums de turntablism mis à part. A une époque où le DJing a disparu de la majeure partie des projets de musique Hip-Hop (et assimilés), voilà un plaisir que l’on ne boudera pas.
D’autant plus que, si les partis pris sont originaux et tranchés, ils sont surtout mis en œuvre à la perfection. Malgré la longueur des pistes, il n’y a pas une seconde superflue dans les morceaux. « Dreaming », final grandiose teinté de mélancolie, s’étend sur un près d’un quart d’heure mais cela semblerait presque trop court. Là comme ailleurs, c’est avec un plaisir non dissimulé qu’on se laisse draper dans les boucles variées et variantes, les scratches foisonnants, les effets sur les voix et les ruptures dans le breakbeat. Il en va de même pour « The Answer is Yes », incursion en territoire californien à grand renfort de vocoder, ou pour le cotonneux « Burners », où l’on retrouve avec plaisir Insight et Blu. Pour le reste, même sur des formats plus courts la science de la mélodie du duo fait la différence : les chœurs déterminés de « Bare Witness », les doux cuivres de « Deadin’ the Weight », les claviers discrets de « We Lunchen », tous promettent de vous happer pour ne plus vous lâcher.
Et s’il fallait trouver des défauts à tout ça ? Il n’y aurait pas à chercher bien loin : l’introduction, sorte de monologue sur instrumental, est dispensable, tout comme l’interlude « As We Continue », construit sur le même principe. Les deux productions de DJ Spinna sont plutôt agréables au demeurant mais manquent d’envergure pour réellement apporter une dimension supplémentaire à l’album. Il s’agit donc là de petits temps faibles, certes, mais qui n’influent que peu sur l’ambiance générale de l’album et son formidable goût de reviens-y.
Dreams and Vibrations est sorti chez Redefinition Records, dont Damu est le cogérant. Homme de goût en toute circonstance, son label compte dans ses rangs J-Zone, Kev Brown, K-Def ou People Under the Stairs. Les passerelles entre l’œuvre de PUTS et Dreams and Vibrations sont d’ailleurs nombreuses. Comme leurs homologues californiens, Flex Mathews et Damu mettent un point d’honneur à diffuser bonne humeur et esprit positif – quitte à faire preuve d’une certaine candeur – à travers des réalisations d’une richesse musicale remarquable. Pour faire voyager l’auditeur à son propre rythme, à l’aide d’un seul casque. Pour le faire rêver et vibrer également, puisque c’est de cela dont il s’agit ici.