Samara Cyn, du déracinement au point de bascule
Si l’on s’attarde sur la nouvelle génération féminine du rap sudiste, Atlanta reste un épicentre incontournable. Anycia, BunnaB, YKNIECE ou encore PLUTO, incarnent cette New Atlanta aux accents rétro et énergiques, nourrie par l’esthétique des années 2000 et l’héritage des mixtapes. À quelques heures de là, une autre artiste fait sensation, portée par son authenticité, sa direction artistique léchée et ses codes vestimentaires assumés (baggy simples, hoodies et denim à volonté) : Samara Cyn, originaire du Tennessee.
Fille d’un père militaire, elle grandit au rythme des déménagements constants d’un État à l’autre et échappe donc à toute identité sonore régionale. Cette trajectoire instable nourrit aujourd’hui une œuvre traversée par le mouvement, la quête de soi et un certain sentiment de décalage. Ses deux premiers EPs The Drive Home et Backroads sortis respectivement en 2024 et 2025, en portent d’ailleurs la trace jusqu’à leurs titres frontaux et évocateurs. L’écriture de la jeune artiste relève autant du rap que de la poésie, portée par une sensibilité héritée de la neo-soul, de Lauryn Hill à Erykah Badu. Mais réduire Samara Cyn à cette douceur introspective serait réducteur.
Avec « oooshxt! », extrait de son nouvel EP Detour (une autre référence à la route, aux mouvements et aux voyages), la rappeuse opère un virage plus abrupt. Ce premier single, produit par Two Fresh et Pera, repose sur une ossature rythmique sèche : des percussions clinquantes et une basse discrètement abrasive, qui vient densifier une ambiance pesante et nerveuse tout au long du morceau. Côté texte, Cyn navigue entre égotrip assumé et flex ironique tout en glissant des rimes internes bien senties, comme l’atteste la punchline : « constantly making me nauseous / smell carcass ». Le flow se fait plus direct, plus incisif, comme saisi dans l’instant. Un morceau accompagné d’un visuel toujours aussi léché et attractif, où Samara Cyn apparaît dans un hangar, avec une posture frontale, déterminée, presque prête à en découdre. En arrière-plan, une silhouette féminine se détache, comme un écho en mouvement, renforçant cette tension contenue qui traverse le morceau.
Là où ses précédents morceaux privilégiaient une introspection aux rythmes généralement plus apaisants, « oooshxt! » introduit une forme d’urgence. Un morceau qui ne résume pas à lui seul l’EP, où les sonorités naviguent davantage entre R’n’B et influences soulful, tandis que Cyn alterne entre chant et rap pour proposer un juste équilibre. Detour se révèle ainsi être sa sortie la plus aboutie à ce jour : digestes, ces sept titres s’écoutent facilement et gagnent en relief au fil des écoutes. Un véritable point de bascule qui laisse entrevoir l’arrivée d’un premier album studio officiel ? La voie semble en tout cas être libre pour. – Kevin Pereira