Drake choisira toujours le Texas
Opportuniste, cynique, vampire : les noms d’oiseaux ne manquent pas pour qualifier Drake, il est vrai jamais le dernier à sauter sur une tendance pour se l’approprier. Sa dernière victime s’appelle Ella Langley, mais une fois n’est pas coutume, il ne s’agit pas d’une chanteuse R’n’B émergente ou d’un rappeur qui pourrait un jour lui faire de l’ombre. Méconnue en dehors des États-Unis, elle est l’interprète de « Choosin’ Texas », une ballade country douce-amère qui a récemment battu le record de longévité à la première place du Billboard 100, détrônant la reine Mariah et son insupportable tube de Noël. Un succès révélateur d’un isolationnisme culturel toujours plus prononcé au pays de Dolly Parton, sur fond de « guerre culturelle » menée par les ultra-conservateurs.
Le canadien aurait-il embrassé à son tour le tournant de la country, dans une tentative douteuse de rester pertinent ? On vous rassure. Sur sa version de « Choosin’ Texas » avec le rappeur texan Don Toliver, dévoilé dans son moyen-métrage FOMO, Drake renoue avec ses propres racines musicales, soit le rap sous opioïdes du Sud des États-Unis. La chanson d’Ella Langley est anesthésiée à la mode de Houston, vidée de son innocence redneck pour évoquer un autre genre de mélancolie. Les réglages de l’autotune sont négligés, de sorte que les chutes de Drake sur le premier refrain sont anguleuses et robotiques comme le seraient celles d’un Vocaloid. Dans le titre original, la personne qui « choisit le Texas » n’est pas la chanteuse mais son ancien amant qui l’a abandonné pour incompatibilité territoriale. Et qui pourrait être le rappeur de Toronto, qui prend à son compte le titre du morceau pour dédicacer le Lone Star State et les filles de Houston.
Il y a probablement une part de calcul chez l’auteur de Take Care, investi dans sa reconquête du cœur des américains dans un contexte de tensions politiques grandissantes des deux côtés de la frontière. Pourtant le traitement qu’il fait subir à ce titre particulièrement inoffensif en le plongeant dans le purple drank a des airs de parodie, voire de petite provocation. En surélevant le morceau d’un sample du classique de UGK « Get Throwed », le rappeur a bien choisi son camp face au rouleau-compresseur de la nouvelle génération d’artistes country, laquelle a remplacé le rap dans les playlists de beaucoup de jeunes américains. Et qui de Morgan Wallen à Sam Hunt, a énormément pioché dans le rap mélodique des années 2010 pour se revitaliser, et notamment chez Drake. On est toujours le vampire de quelqu’un.