Chakal, jet stream rennais

Révélé avec sa série de freestyles « Technique interdite », puis par la sortie d’une petite dizaine de morceaux dont notamment « Tout leur prendre », Chakal, originaire de la ZUP Sud de Rennes, est alors doublement repéré comme rookie 2026 : à la fois dans Les 11 à suivre 2026 de Booska P et dans Les 12 du label Midi/Minuit, il ne lui reste plus qu’à confirmer.  

Morceau au refrain chantonné, « Jobbeur » annonce l’EP Le Vent sorti le 27 février dernier. Plus construit que les extraits précédents, il annonce aussi une vraie volonté de standardiser, sans le trahir, un modèle qui jusqu’ici avait fondé sa réussite sur un rap violent ultra-rapide de découpeur apnéiste. Les influences UK drill sont toujours là, tout comme le quotidien de vendeur-consommateur assidu et, surtout, un certain art pour des scènes de vie de rue balancées comme autant de mini-storytelling tissés en patchworks. Les tableaux s’enchaînent, zigzagant dans un cerveau défoncé qui revendique ses mauvaises habitudes, l’argent, le réseau, la drogue, l’alcool, les relations fugaces sur fond de détachement émotionnel.

Au fil de l’EP, il y délivre une rage froide mais jamais criarde. La description minutieuse des voies tortueuses du bicraveur fait des va-et-vient entre présents, passés et futurs, entre réflexions et egotrip, constats désabusés et états d’âmes, touches d’humour et violences, avec une impulsion dont l’agressivité est toujours contenue.

Jamais noyés non plus, parce que se bonifiant à la réécoute du fait de leur technicité et de leur débit, les lyrics déroulent sur des instrumentaux souvent sombres (l’excellente « Intro », une prod halloweenesque aux rythmes stridents et angoissants, avec trompettes de la mort et cliquetis d’épées ; le clavier mélancolique, les samples vocaux et les cris en fond de « La mise » ; le rythme haletant de « Fifa street », ses pulsations, ses basses écrasantes et ses chuchotements meurtriers ; l’UK drill scolaire mais bien lustrée d’ « Hypnotise »…), mais parfois plus lumineuses, comme sur l’orchestration de ce fameux « Jobbeur ». Le jazz lancinant de ses cuivres nocturnes berce, produisant un hiatus enivrant par rapport à la frénésie du flow. Même ses remous électroniques aquatiques glissent et embourbent ; remous présents par ailleurs sous une forme bien plus cristalline dans le quasi-bouyon « La Ur », morceau planant, motivant, au refrain entêtant.

« Jobbeur» impose donc à la fois une certaine exigence et une réelle ouverture d’esprit, témoignant d’un effort d’affiner et de structurer la patte de l’artiste. Mitraillant de son flow TGV des rimes crues mais techniques et bien senties, il faut souhaiter que « le vent » ne se dissipe plus si rapidement. – Bzx