“Coussin cartonné” de ARTR, fragments de vie d’un sans abri
Dans “How Much A Dollar Cost”, Kendrick Lamar évoque sa rencontre avec un sans domicile fixe dans une station-service d’Afrique du Sud. Ce dernier lui demande quelques pièces, le rappeur refuse sous prétexte que le sans abri est incapable de bien dépenser cet argent… Avant de comprendre, au fil de la discussion, que face à lui se tient une incarnation de Dieu sur Terre. Le SDF comme miroir renvoyant à notre propre individualisme.
Onze ans plus tard, ARTR – pour Arthur – retrace lui aussi sa rencontre avec un sans domicile fixe, “posé d’vant le ciné, avec son coussin cartonné”, auquel il offre des clopes. Mais, cette fois-ci, pas d’intervention céleste. Le rappeur réunionnais de 22 ans préfère brosser le portrait réaliste et brut d’un laissé pour compte perdu dans les méandres d’une ville que l’on devine être Paris (même si le clip, réalisé par Axel Petit et Alexandre Munsch, a, lui, été tourné à Bordeaux). Le MC décrit, avec une précision presque documentaire, les errances entre “les grecs qui le laissent rentrer” pour se réchauffer, les “cafés chauds” distribués par les “mains froides” des associations, “les bouts de foie gras dans les poubelles” à l’approche de Noël ou les virées à la Fnac – où l’itinérant “répand son odeur de basse-cour” –, toujours accompagné de son chien fidèle. Et, à entendre la prod lente et sombre (signée Appa), aux sonorités presque robotiques, on imagine le vagabond désincarné, cerné par ce quotidien. À rebours des morceaux dépeignant des individus qui sombrent progressivement, “Coussin cartonné” se cantonne ainsi à la photographie d’un sans abri déjà au plus bas. Un homme condamné à arpenter ce bitume dont il ne peut s’extraire.
ARTR confirme ici son intérêt pour les storytellings, après plusieurs essais, pas forcément aussi aboutis mais néanmoins intrigants, et toujours sinistres. “La voisine” (2024), décortique la cohabitation malsaine entre lui et sa voisine tétraplégique là où “31 décembre 2023” (2025) raconte le suicide d’une jeune femme passée sous un RER. Dans une interview à Konbini, le Réunionnais confiait d’ailleurs son grand intérêt pour ce genre de format. Son préféré ? “Hakim”, de Kamelancien (2012), le récit d’un boxeur au sommet chutant de son piédestal à cause de problèmes d’alcool. Une ambiance bien différente de “Dans ma poche”, titre bouyon qui avait permis à ARTR de se faire remarquer en 2025 lors de la sortie de sa mixtape En 4 lettres. Ont suivi, la même année, Avant Seulement pt. 1 et 2… Deux EPs dans lesquels ARTR a su montrer qu’il était plus qu’une mini-trend sur TikTok. Un artiste prêt à raconter son vécu, et d’autres vécus. À l’image de celui de « Coussin cartonné ». – Alexis P