Jeune Lion, y voir clair
Avec BABYLONE BRÛLE, Jeune Lion réaffirme sa place et explore un peu plus la palette de ce qu’il a à offrir. Une nouvelle étape sur laquelle il se confie à l’Abcdr du Son.
Le premier single de BABYLONE BRÛLE, album de Jeune Lion sorti en début d’année, a ceci de particulier qu’il porte à lui seul toute la vision de l’artiste franco-ivoirien dans son intitulé : “NYAMIEN SON NO FALL”, soit “L’enfant de Dieu ne tombe jamais” (“Nyamien” signifiant “Dieu” en baoulé, l’une des langues les plus parlées en Côte d’Ivoire). Il faut dire que le rappeur a habitué son auditoire à cette thématique, avec des titres comme “DEAR NYAMIEN” en 2022, “INTRO MYSTIC (DIEU)” en 2023 ou encore “JÉSUS FILS” en 2024. Mais là où le morceau retient l’attention, c’est dans l’atmosphère qu’il installe pour la suite.
Le clip s’ouvre sur des images de Jeune Lion, déambulant dans les rues d’une ville en proie aux flammes et au chaos, que l’on retrouve d’ailleurs sur la cover de l’album. C’est le Jour du Seigneur : celleux qui ont fait le mal seront jugé.es et assujetti.es à la colère divine, tandis que les fidèles seront délivré.es. Le regard cam’ parfaitement serein de « l’enfant de Dieu » dit tout du sort qui lui est réservé. Et quand il commence à rapper, c’est avec fièvre et l’assurance que rien de mauvais ne lui arrivera.
En même temps, c’est un peu l’impression que donne son parcours : adolescent bercé par la musique ivoirienne – zouglou, ziglibithy ou coupé-décalé – mais également par la trap et le reggae, Jeune Lion ne se destine pourtant pas tout de suite à la création. C’est au début de ses études supérieures qu’il s’y essaie, et en 2022 qu’il fait parler de lui avec BEFORE BABYLONE BURNT. Un an plus tard, il connaît un succès soudain avec le morceau « SOUL ». Pour l’Abcdr du Son, le rappeur revient sur ces années de quête de soi, sur la place de ses origines dans sa musique, et raconte ce que son nouveau disque a de plus professionnel que les précédents.
Abcdr du Son : Quels sont tes premiers souvenirs de musique ?
Jeune Lion : À l’ancienne, j’écoutais beaucoup T-Pain et Lil Wayne. Lil Wayne avait une très belle écriture. On ne comprenait pas forcément l’anglais quand on était jeunes, mais en grandissant, j’ai capté le niveau. Avec ses dreadlocks et son look, il avait aussi un style particulier qui m’a tout de suite plu. Quelque chose de nouveau, qui lui était propre. J’écoutais la musique du daron, comme Phil Collins. J’écoutais aussi celle de la daronne, de la musique ivoirienne, du zouglou comme Espoir 2000. Après, je me suis forgé ma propre identité musicale avec toutes ces influences. J’ai commencé à écouter beaucoup de rap américain, de Wiz Khalifa, de A$AP Rocky – mais aussi du rap français comme Guizmo, Nekfeu et le 667. C’est ce qu’on écoutait entre potes. Dès que quelqu’un découvrait un artiste, il le faisait tourner et on allait tous écouter. J’aimais la plume de Guizmo, son énergie et son univers. J’ai kiffé le 667 parce que ce sont des gars qui viennent d’Afrique, du Sénégal, qui ont apporté une vraie fraîcheur au rap, avec une nouvelle façon d’écrire et de nouvelles références. Youssoupha tournait aussi énormément en Côte d’Ivoire. J’écoutais du rap ivoirien, comme Widgunz.
« Je voulais plonger davantage dans la spiritualité africaine. »
A : Il me semble que quand tu commences le rap, tu habites en France, à Bordeaux. Qu’est-ce qui te pousse à quitter Abidjan ?
JL : Quand j’écoutais de la musique, ça captait mon attention, mais je n’étais pas du tout dans l’optique d’en faire. Je me disais juste : « Cette musique est cool. » J’étais un simple auditeur. J’avais beaucoup de potes qui rappaient à cette époque. Mais un groupe, c’est comme une équipe de foot : chacun a sa mission. Les gars qui rappaient avaient leur mission, et moi, j’étais surtout celui qui trouvait les contacts. Si tu avais besoin de quelque chose, je pouvais toujours trouver quelqu’un. Par exemple, si tu voulais louer une maison quelque part, je pouvais t’avoir un plan.
© Ladurso pour l’Abcdr du Son
J’étais au lycée à Abidjan. Après avoir obtenu mon bac, je suis venu en France pour faire mes études. Au départ, j’étais là uniquement pour ça. J’ai d’abord vécu à Lille, puis j’ai fait une année sabbatique en Côte d’Ivoire avant de repartir à Bordeaux faire une formation d’agronomie. C’est là que j’ai commencé à faire de la musique. J’avais un pote qui commençait à faire des prods. Il m’en envoyait régulièrement et je les trouvais cools. Un jour, j’ai gratté un texte et je lui ai fait écouter le son au téléphone. Je ne saurais pas l’expliquer. Comme j’ai toujours aimé le rap, avec toutes les influences que j’avais, je me suis dit : « Pourquoi ne pas essayer ? » Et il a kiffé. À partir de là, de fil en aiguille, j’ai commencé à m’enregistrer jusqu’à sortir mes premiers sons sur les plateformes. Dès que j’ai la possibilité de faire quelque chose qui est à ma portée, je tente. On ne sait jamais. Finalement, je suis allé au bout de mes études et je suis rentré à Abidjan.
A : C’est à peu près à cette période que tu sors “Soul”.
JL : Le morceau a fait énormément de bruit. À ce moment-là, je me suis demandé si je devais continuer dans cette voie ou mettre la musique de côté. Je me suis dit que ce n’était pas donné à tout le monde de connaître un tel succès aussi rapidement, alors j’ai décidé de me lancer et de voir jusqu’où ça irait. Je dirais que Dieu m’a mis au bon endroit au bon moment, parce que quand je suis rentré à Abidjan, à la base, je voulais clipper un autre son. Puis je me suis dit que, puisque je venais de me réinstaller, autant sortir un nouveau titre. J’ai donc fait « Soul », j’ai fait une sponso et je pense que le morceau s’est retrouvé dans les bonnes oreilles au bon moment.
Tout s’est fait naturellement. Je n’avais pas de contacts dans le milieu, je n’avais pas fait de featuring avec un grand nom. Le son a simplement circulé, les gens ont accroché et ils l’ont partagé. Ma vie a changé du jour au lendemain. Mes parents n’étaient pas contre. Ils étaient plutôt en mode : « Si c’est une passion, vas-y. » Au début, je montrais un peu les stats à ma mère, sans qu’elle comprenne vraiment ce que ça représentait. C’est quand j’ai commencé à faire des concerts que les choses sont devenues concrètes. Quand on allait faire des courses ensemble et que des gens m’arrêtaient dans les rayons pour prendre des photos. Du côté de mes amis, ça n’a rien changé. Je traîne toujours avec les mêmes personnes, mes grands frères, ceux avec qui j’ai grandi. Ils sont juste fiers. On m’a toujours dit que j’avais quelque chose de spécial. Je ne savais pas que c’était dans la musique que ça allait se révéler.
© Ladurso pour l’Abcdr du Son
A : En 2022, tu sortais un EP appelé BEFORE BABYLONE BURNT. L’album que tu as sorti en février s’appelle BABYLONE BRÛLE. Y a-t-il un lien symbolique entre les deux disques ?
JL : Il y a une suite logique entre BEFORE BABYLONE BURNT et BABYLONE BRÛLE. Tout est lié. Même dans la cover, les thèmes, les productions… C’est la fin de quelque chose qui annonce le début d’autre chose. Je pense que c’est la fin du premier cycle de ma vie dans le monde de la musique. À mes débuts, je recevais certaines prods sans forcément avoir d’informations dessus. Je les appréciais comme ça. Sur les dernières, puisque j’avais la possibilité de créer, je me suis inspiré de choses qui viennent de chez moi. Par exemple, dans le clip de l’intro de BABYLONE BRÛLE, « NYAMIEN SON NO FALL », on entend parler une langue ivoirienne appelée l’attié, qui correspond à mon groupe ethnique. Dans le morceau, le sample est en baoulé [autre langue parlée en Côte d’Ivoire, ndlr]. Je voulais garder cette atmosphère spirituelle mais plonger davantage dans la spiritualité africaine.
« Pour moi, la musique, c’est avant tout une question de vibrations. Si une musique est cool, tu peux l’apprécier même si tu n’en comprends pas un mot. »
A : Qu’est-ce que Babylone représente pour toi, et quelle place détient cette spiritualité dans ta musique ?
JL : Quand je parle de Babylone, je fais référence au Babylone évoqué par les Rastas : le système de la corruption, du mal, etc. À l’inverse, Zion représente la terre promise. Les Rastas font référence à l’Éthiopie, qui est leur terre promise. Quand j’en parle, je parle d’un endroit où tu es en paix, loin de la corruption et du mal. En Côte d’Ivoire, on est très superstitieux. On est donc beaucoup dans la spiritualité. Après, j’ai aussi expérimenté des choses de mon côté. Si je mets beaucoup ça dans ma musique, c’est parce que j’écoutais énormément de reggae : Dennis Brown, Horace Andy, Barrington Levy, Eek-A-Mouse, Don Carlos et Augustus Pablo, par exemple. Ça fait partie de mes influences, de ma direction artistique.
© Ladurso pour l’Abcdr du Son
A : D’où est tirée l’introduction du morceau « GARBA 13K » ?
JL : À Abidjan, j’ai fait un podcast dans lequel j’ai dressé un classement. Quelqu’un n’a pas apprécié ce classement et a fait une vidéo pour me clasher. Je me suis dit que la meilleure façon de lui répondre, c’était d’en faire un son. J’ai fait un découpage de ce qu’il a dit et je l’ai mis dans la prod. Je me suis inspiré d’un groupe de rap ivoirien qui s’appelle Garba 50, d’où le titre du son. Cette chanson est le remix d’un classique ivoirien, « Survivants » de Garba 50, par Jeune Lion et Suspect 95.
A : L’un des trois featurings de cet album est aussi particulièrement intéressant : tu partages avec Freeze Corleone le fait d’avoir un univers assez cryptique et référencé, et c’est un artiste que tu as beaucoup écouté étant jeune. Qu’est-ce que cela représente pour toi ?
JL : Pour moi, ce feat avec Freeze Corleone est un bon accomplissement. Quand on était plus jeunes, on l’écoutait énormément – et aujourd’hui encore. On apprécie sa manière d’écrire, son côté très technique et très personnel. Lui et moi, on s’était déjà croisés. On avait beaucoup de connaissances en commun. Comme je préparais l’album, je me suis dit que c’était le bon moment pour lui proposer et il a répondu présent. Avec le 667, comme on vient tous d’Afrique de l’Ouest, on a quasiment les mêmes mentalités. Ils ont le même comportement que mes grands frères à moi, c’est la famille.
A : Au final, tu as commencé à rapper assez tard. Est-ce qu’il y a des choses sur lesquelles tu as du davantage travailler que les autres ?
JL : Je ne me compare pas aux autres rappeurs, chacun fait son bail. Je pense qu’on a tous la même sensation quand on sort du studio avec un son qu’on aime. Je travaille uniquement sur moi-même. Si tu écoutes mes premiers morceaux puis les plus récents, tu vas entendre que mon grain de voix est différent, qu’il est plus maîtrisé. Je travaille ma voix, ma façon d’écrire, ma façon de dire les rimes, mes références… J’ai aussi amélioré mon matos et la qualité de mes enregistrements. Et puis j’essaie de nouvelles choses. Je ne veux pas rester enfermé dans un seul bail. Par exemple, j’ai fait un morceau bouyon en studio avec un pote de Guyane. Pour moi, la musique, c’est avant tout une question de vibrations. Bien sûr, les paroles comptent, mais si une musique est cool, tu peux l’apprécier même si tu n’en comprends pas un mot. Donc, dès qu’une prod me plaît et que je sens que je peux faire quelque chose dessus, je me lance. Après, on écoute le résultat et on voit si ça mérite de sortir. Je me vois un peu comme une bouteille de vin. C’est déjà bon au début, mais avec le temps, ça prend en maturité. Avec le temps, je me rends compte que je peux essayer plus de choses et je m’affirme de plus en plus. Au final, je me compare seulement à la personne que j’étais avant.
© Ladurso pour l’Abcdr du Son
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