Chronique

Ghostface Killah & Adrian Younge
Twelve Reasons to Die

Soul Temple - 2013

En voilà une surprise qu’elle est bonne ! On a beau associer le nom de Ghostface Killah à d’excellents souvenirs, le considérer comme l’un des meilleurs storytellers du genre, on ne va pas se mentir : on le croyait condamné à sortir des albums jamais complètement convaincants parce que trop inégaux, accrocheurs sur le moment mais à la durée de vie limitée. Et voilà que Twelve Reasons to Die vient démentir cette prédiction. Comme le remarque justement Anthony Fantano dans sa chronique vidéo, ce nouvel opus rappelle Fishscale : Ghostface y joue à peu près le même personnage de boss du crime. Mais alors que Fishscale n’était encore qu’une collection de morceaux, Twelve Reasons to Die propose un récit unitaire. Sur ce plan au moins, là où son prédécesseur avait plus ou moins échoué, celui-ci réussit… peut-être pas totalement, mais on n’en est vraiment pas loin.

Pourquoi ne paraît-il pas complètement abouti, cet album aussi théâtral (le rôle des chœurs à l’antique, qui plantent le décor d’emblée) que cinématographique, nourri de films d’horreur de série B, de westerns spaghetti et de thrillers mafieux (l’histoire est censée de dérouler dans l’Italie de la fin des années 1960), et qui est en plus le pendant d’un comic book à son image ? À la limite pas tellement à cause du manque de complexité de l’intrigue, histoire de vengeance entre gangsters assez banale même si elle est post-mortem et passe par une phase de « vinylification » des cendres de Tony Starks alias Ghostface Killah. C’est surtout que la narration n’est pas toujours très bien distribuée. Les douze plages ne correspondent pas exactement à autant d’actes ou de chapitres bien distincts, d’où des redondances. On regrette d’ailleurs que les transitions entre les morceaux ne soient pas plus travaillées : certaines coupures sont regrettables, comme entre la réverb’ de la voix de Cappadonna sur ’The Center of Attraction’ (« She’s a set up chick !« ) et le début de « Enemies All Around Me ». Des réserves qui n’empêchent pas Twelve Reasons to Die de valoir sérieusement le détour.

Ghostface, c’est le genre de gars qui a besoin d’être cadré, sinon il se disperse. Ce cadre c’est, d’un côté, RZA, concepteur, narrateur et producteur exécutif, accessoirement proche de Tarantino, seul réalisateur nommément cité dans l’album ; de l’autre le compositeur Adrian Younge, compositeur de bandes originales remarquées avec son groupe Venice Dawn. Ses compositions, dans lesquelles on peut sentir aussi bien l’influence de la Blaxploitation que celle d’Ennio Morricone, créent une ambiance propice au conte. Faisant la part belle au clavier et aux cordes, ornées d’arrangements aussi simples qu’efficaces (mention spéciale à l’entrée en scène de la cloche et des cuivres au milieu du deuxième couplet de l’excellent « The Rise of the Ghostface Killah » et aux scratches qui suivent, hommage direct à feu ODB), elles possèdent deux atouts. D’une part, elles jouent abondamment sur la panoramique – à écouter au casque pour en profiter pleinement ! De l’autre, elles créent des variations dans les morceaux pour accompagner la narration. Après une ouverture venteuse-pluvieuse, « The Center of Attraction », dans lequel Cappadonna essaie en vain d’avertir son patron aveuglé par l’amour que sa chère et tendre est en réalité une traîtresse au service de ses ennemis jurés, est ainsi fait de variations sonores qui traduisent le désaccord entre les interlocuteurs et les états d’âme du personnage principal.

Mais c’est peut-être le dernier morceau rappé, « The Sure Shot » et ses deux parties, qui constitue le sommet du disque. Dans ce morceau plus encore que dans d’autres, le protagoniste change son flow selon les couplets : d’abord véloce pour accompagner les emballements de la batterie, il l’adoucit ensuite pour se caler sur le ralentissement du tempo, avant de mettre dans sa voix une pointe de repentir dans le couplet final. Immédiatement brillant quand les BPM s’accélèrent (« Blood on the Cobblestones », « The Rise of the Ghostface Killah », « Murder Spree » qui passe en revue diverses façons de tuer ou de mourir), Dennis Coles paraît, à la première écoute, moins à l’aise sur d’autres passages, dont son premier couplet sur « Beware of the Stare ». Cependant, outre les changements de ton les plus nets comme sur le soliloque implorant du deuxième couplet de « Enemies All Around Me », les inflexions qu’il donne à sa voix et son phrasé se manifestent plus clairement à mesure des écoutes. Nombreux, les comparses invités sont aussi convaincants et complémentaires, les prestations de Killa Sin et du toujours précis Inspectah Deck étant particulièrement notables.

En définitive, alors que certains membres du Wu-Tang ont plus ou moins sombré, pendant d’autres n’ont jamais vraiment réussi à faire leur place malgré leurs qualités (Inspectah Deck, encore une fois), Ghostface, bien entouré pour ce dixième album studio officiel que la version d’Apollo Brown permet de redécouvrir sous un nouvel angle, frappe fort. Si la relative courte durée (moins de quarante minutes) de Twelve Reasons to Die est au premier abord un peu frustrante, elle sera en fait peut-être un facteur de longévité. “My plots are like movie scripts, they’re well planned.”

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