Nairod, douleur locale
Portrait

Nairod, douleur locale

Après une année 2025 ponctuée par trois disques réussis, le rappeur de La Possession (île de La Réunion) Nairod s’affirme prêt à conquérir les oreilles hexagonales. Sa musique n’en perd pas son authenticité créole.

Sur les premières vidéos de sa chaîne YouTube, Nairod doit avoir seize ou dix-sept ans. Le rappeur de la Possession, dans l’Ouest de la Réunion, tient plus du petit prodige que du secret bien gardé : à force d’un travail acharné, il s’est construit, en moins de dix ans, une solide réputation de rappeur, à raison parfois de deux disques par an. Au début de l’automne, il confiait avoir vécu, pendant son retour à La Réunion l’été dernier, une « tempête médiatique ». Quelques mois plus tard, il apparaît déterminé à vouloir aller au bout de ses rêves, et à faire voler en éclat le plafond de verre qui sépare le rap réunionnais du rap métropolitain. Mais cette maîtrise et cette ambition affichées n’auraient que peu de valeur sans ce qui anime la musique du « 4 maléfique Nayshot » : l’intensité de son île natale, et de la douleur qui en émane.

Le virus du rap

« Je sais même pas comment j’ai commencé en vrai. » Le rap s’insère dans la vie de Nairod comme une mauvaise habitude. Il lâche d’abord quelques freestyles dans sa cité, avant de rejoindre un groupe déjà constitué, Maléfique, qui compte les rappeurs LRT et Kartel, et DJ Ems. Ils enregistrent le week-end, parce qu’ils sont encore scolarisés, dans le studio d’un ami. De cette première expérience, Nairod a gardé un gimmick (« Maléfique »), et la révélation que le rap lui était accessible.

Cette révélation demande cependant du temps avant de se concrétiser. Après un passage par l’hexagone, Nairod revient sur l’île au moment du Covid. C’est à cette période là qu’il intègre le posse Hooligangz, composé de rappeurs de La Possession : Har’s, Rislo, Cody, TJ, Tyben, Glenn. L’association sort une mixtape le 30 janvier 2021, Cotise Malfaiteurs. À cette période, Nairod enregistre au studio d’un de ses voisins, Jah Man, responsable d’Empire Music Records. Cette rencontre est un déclic, puisqu’il enregistre aussi dans le studio de Jah Man les trois freestyles « Nayshot », dont le dernier, « Cédric Fain » marque réellement le coup d’envoi de sa carrière. Le morceau qui porte le nom d’un humoriste local est accompagné d’un clip à l’esthétique qui rappelle certains clips de la drill du début des années 2010 : un cadrage à l’arrache, quatre potes dans une maison, en doudoune sous les tropiques, là où les chicagoans se filmaient torse nu. « Le clip a été fait n’importe comment. J’étais censé aller en studio avec Tipay, ça a été annulé, je sortais du taff, comme c’était annulé, je suis allé boire des coups chez un pote et voilà. » Nairod voit le morceau comme un premier jalon à la direction qu’il veut faire prendre à sa musique, et se découvre un sens de la mélodie encore perceptible sur Hoodrich, son dernier projet : « Aujourd’hui je l’affirme un peu plus. J’aime bien faire ce genre de son, ce type de construction de musique. J’écoutais beaucoup de ricains, Young Thug, Famous Dex, Rich the Kid. À ce moment-là Rich the Kid, il était en pétard. »

Le freestyle « Nayshot 3 » sort en juin 2021. Le premier EP de Nairod, Maléfique, sort le 7 janvier 2022. Sur ce disque, la plupart des prods sont réalisées par Atremoz, beatmaker qui prendra ensuite le nom de Ozed : « C’est quasi un projet en commun » résume Nairod. Autre trait distinctif de sa musique : d’Ozed à Juliusbangbang en passant par DJ Ems et Ovenriddimbeats, Nairod a su très tôt s’entourer de beatmakers auxquels il confie la couleur de sa musique, pour obtenir à chaque disque une sonorité homogène, distincte de celle des précédents.

Nairod – Cedric Fain

À partir de Maléfique, tout s’enchaîne. Nairod figure sur un morceau de N’Dji « 4.vingt.X », qui rassemble les têtes émergentes du rap réunionnais. Sur le morceau il rappe aux côtés d’Eskro, que’il écoutait au collège : leur collaboration a pour le rappeur de La Possession une dimension « monumentale« . C’est la « Poignée de punchlines » d’Eskro que cite Nairod, probablement parce qu’elle est le symbole d’un rap réunionnais qui s’exporte en France hexagonale. Il connaîtra cette fierté avec un autre rappeur réunionnais : « Je suis pas forcément influencé par le rap réunionnais, mais je me suis tué à Nicko [Real Lion]. Si tu m’avais demandé s’il y avait un feat à faire, c’était lui c’est pour ça que j’étais comme un fou quand on l’a fait [pour le morceau « Padansa », NDLR]. »

La discographie de Nairod est jalonnée par des collaborations qui révèlent un sens de l’entente musicale. « En feat, je viens toujours avec du contenu, mais je ne veux pas que ça ressemble à un freestyle non plus. On essaie vraiment de créer une osmose, de mélanger les sauces. Ça vient aussi de l’expérience en groupe, qui m’a aidé : Rislo m’a inspiré pour chantonner, pour faire les faux-refrains à la fin, lui et Har’s niveau flow c’est quelque chose. » Cette discipline du feat donne lieu à plusieurs morceaux réussis : « Maudit » sur Universale, avec N’Dji, ou « Fiesta » avec CTZNKANE sur Focus. En 2025 sort aussi Lalétop, projet commun avec Joe Rem, attendu depuis longtemps par les fans des deux rappeurs.

Lalétop introduit un troisième homme : Juliusbangbang, producteur réunionnais qui a placé pour des stars locales (Kaf Malbar) et pour quelques gros noms métropolitains (on lui doit l’ « Intro » d’Omerta de Maes). Juliusbangbang, que Nairod n’a jamais rencontré, lui permet d’atteindre le niveau de productivité qu’il souhaite : « C’est une machine. J’étais en studio avant l’interview, je lui ai demandé des prods en sortant, il m’en a déjà envoyé deux. » Le producteur lui permet en outre d’explorer plusieurs veines musicales, de la sexy drill sur certains morceaux de Lalétop à une trap plus rude sur Hoodrich (« Bomboclaat » en featuring avec K-Rim), ou proche du boom-bap mélancolique (« Bruit et odeur »).

« La vie fait mal, m’a apprend’ ça avec le vieux ti frèr (« Terrain Miné ») »

Le démon des images

La cohérence de la musique de Nairod ne tient cependant pas uniquement au travail des producteurs. Le rappeur vise dans son écriture un « bon mélange entre égotrip et rap conscient » : « N’Dji me disait que c’était de plus en plus rare d’entendre des images [comme celles de ses textes] »

Le rappeur cite comme moment fondateur la découverte de Booba, à douze ans : « Cette histoire, elle est marrante. C’était un peu le destin : on devait prendre l’avion seuls avec mon petit frère, pour aller voir ma sœur en métropole. Je ne savais pas quoi faire pendant les onze heures de vol, et je venais d’avoir mon premier portable. La veille de mon départ, je vais sur le site Zone-Téléchargement, et je télécharge une playlist 100% Booba. »

Il a parfois recours à des citations directes du Boulonnais : le morceau « Au bout de mes rêves » sur No Days off (2024) reprend le refrain de Trade-Union du morceau « Au bout des rêves » extrait de l’album Ouest Side (2006). De Booba il garde un sens de la brutalité, et une façon de jouer avec des expressions figées pour les rendre littérales : « Mi n’a un frérot li veut brasser, la vie de César li veut embrasser / Mais li é obligé lèv du mauvais pied, parce que de l’autre côté li n’a bracelet. » (« No days off »)

Certaines images sont plus signifiantes que d’autres. Sur « Terrain miné », morceau à la production éthérée et à la mélodie sucrée de Hoodrich (2025), le rappeur lâche : « La vie fait mal m’a apprend’ ça avec le vieux ti frèr’ / ma gagn’ le coup avec des fois ceinture, savate double peuf, même avec le câble noir i branche marmite de riz avec. » Le contraste avec la forme du morceau est saisissant : en une image, celle du câble de l’auto-cuiseur, accessoire du quotidien créole,  Nairod fait pénétrer son auditeur au cœur de la violence intra-familiale réunionnaise. « Les darons réunionnais c’est space. J’ai peut-être une vision moins violente de ces choses, qu’une personne d’ici [de l’hexagone, NDLR] trouverait beaucoup plus violentes. C’est sûr que l’éducation qu’on a eue, ici, les gens trouveraient ça limite. […] C’était pas aussi chaud que pour nos parents, ça se voit qu’il y avait des traces à l’ancienne de leurs parents à eux. Mon père, il reproduisait ça un peu, de temps en temps. » euphémise-t-il.

Les images ne visent pas toutes à produire un effet choc. Sur l’interlude « Tranquille » (No Days off), le rappeur utilise la métaphore d’une goutte d’eau s’écrasant contre une vitre, avant de couler « tranquille », pour traduire une sorte de philosophie de vie : la violence débouche toujours sur une forme d’apaisement. Dans ses métaphores, le rappeur de La Possession est à la recherche d’une « écriture naturelle », la mieux à même de traduire son identité créole.

« À La Réunion, il n’y a pas de four. Le plus petit de la tess’ comme le vieux tonton vendent de la beuh, c’est culturel, c’est normal chez nous, le zamal. »

Douleur créole

S’il rappe en français au tout début de sa carrière (« sur une dizaine de sons » explique-t-il), la langue créole est rapidement devenue sa langue de rap. « C’est venu dès que j’ai eu un peu les yeux sur moi. »  Sur l’attachement à cette langue, il précise encore : « Chaque fois que je reviens l’été et que j’entends mes parents parler, utiliser des mots de créole anciens, j’essaie d’en placer dans mes sons. » Chez Nairod, l’identité créole constitue en effet un bloc, elle n’est pas le produit d’un métissage ni d’une adaptation, elle est moins l’objet d’une quête qu’une donnée, pendant longtemps impossible à interroger.

C’est peut-être ce qui explique qu’il ait pu rapper « Vin Royal », morceau que n’importe quel auditeur de rap réunionnais attendait sans le savoir. Le destin du morceau confirme sa nécessité : il est écrit en 2023, alors que Nairod est en France hexagonale (« J’étais en mode nostalgie de ouf »). L’écriture est déclenchée par  la prod’, un type beat Malo, première prod’ qu’il achète, puisqu’elle ne vient pas de ses producteurs habituels. Il attend un an pour sortir le morceau, parce qu’il veut le clipper pendant son retour, l’été, à La Réunion. Comme il manque de temps pour le clipper, il a l’idée de demander à NTV Real, le petit frère de Rislo, de filmer la journée de son propre petit frère. « C’est vraiment un petit Réunionnais typique, il fait tout ce que tu vois dans le clip, les batailles de coqs, les grillades, il fait même du trail [rires] » À sa mise en ligne, le clip est censuré par YouTube, deux fois de suite, à cause des batailles de coqs qu’on y voit. Si la vidéo avait été censurée une troisième fois, Nairod n’aurait pas pu la remettre en ligne.

« Vin Royal » est un morceau écrit sous le coup de la nostalgie. Par son thème, et par le noir et blanc, le clip peut rappeler celui de « Chez Moi » de Casey (morceau paru sur l’album Tragédie d’une trajectoire, 2006) : c’est la même façon de filmer l’envers d’une île à touristes, la même dénonciation de l’emprise coloniale qui perdure, la même attention pour le quotidien des habitants d’une île ignorée par ce que le langage courant nomme encore sa “métropole”. Mais, contrairement à la rappeuse du Blanc-Mesnil, Nairod ne rappe pas l’apaisement du retour vers l’île natale, il rappe plutôt le déchirement de l’avoir quittée, et la prise de conscience que la distance a entraînée. « Vin Royal » dénonce les chaînes immatérielles des Réunionnais. Il brise le tabou de l’alcool et du zamal, à la fois tradition et addiction : « on en parle parce que c’est ça qu’on connaît, mais ça reste un vice. C’est nous, on dit pas forcément que c’est bien, il y en a qui sont détruits à cause de ça. » Il expose aussi l’extrême pauvreté du département, incarnée par la figure du tonton qui « ramasse les chopines la bière » pour les revendre aux usines d’embouteillage : « À chaque soirée, on mettait les bouteilles vides de côté. Un tonton passait les ramasser le lendemain, et ça me semblait normal. »  Réalité vécue donc, très éloignée de la vision pittoresque et paternaliste que propagent les médias locaux (par exemple ici, où le spectateur peut entendre que Gilles, le ramasseur de bouteilles, n’a jamais eu « un vrai travail »)

« Vin Royal » est une forme d’aboutissement pour le rap de Nairod, parce qu’il entremêle histoire personnelle et histoire collective, dès la première phase : « Allé fé bour le lalcool le zamal / Mais c’est mon vie donc mi é obligé parle de ça » Dans ce rôle de chroniqueur, qu’il reprend dans le morceau “Bruit&Odeur”, premier morceau solo post-Hoodrich, Nairod met l’accent sur toutes les différences qui séparent vie réunionnaise et vie dans l’Hexagone : « Le train arriv’ de lé hauts ou par bateau, nous vend’ a li dans les bas, nous liv’ en l’auto, des fois en moto, ou même en vélo, juste pour ramèn baby mama au tel-hô » (« Bruit&Odeur »).

« J’envoie pas une vision politique, commente-t-il, j’envoie juste la réalité que j’ai, les pensées que j’ai : je dis juste que ça se passe comme ça à la Réunion. J’aime bien expliquer à quel point on est différents de la France hexagonale. À La Réunion, il n’y a pas de four. Le plus petit de la tess’ comme le vieux tonton vendent de la beuh, c’est culturel, c’est normal chez nous, le zamal. Il n’y a pas d’allers-retours en Hollande : il y a des mecs qui vont en rando dans les montagnes pour remplir des sacs de beuh, et qui redescendent la vendre dans les bas. Ce qui arrive en bateau c’est tout ce qui se met dans le nez et voilà quoi, soit les gens passaient, soit on envoyait à vélo. Alors qu’ici, c’est tout un business qui tourne, il y a des postes différents frère [rires] »

Explorant son identité créole, Nairod se met inévitablement à nu. C’est au studio qu’il parvient à  une forme de connaissance de soi, au studio aussi qu’il peut « demander pardon à ses proches ». De « Kisaouléou » à « Mwin même » en passant par « Naïf » et « Confiance », le rappeur multiplie les morceaux construits comme des moments d’introspection. C’est ce qui détermine son besoin de continuer dans un chemin où tout n’est pas si facile : « J’aime me dire qu’au studio, je vais pouvoir m’ouvrir à toi qui m’écoutes, que je vais te dire un truc. Il n’y a qu’au studio que je peux faire ça, et j’ai des retours de gens qui me disent qu’ils ressentent ce que je rappe. Souvent je me demande si je suis un ouf de mettre autant d’oseille là-dedans. Même ma copine, elle me dit que je ne parle que de ça. Avant, je me disais que c’était peut-être mauvais. On parlait de ça avec Selera [rappeur réunionnais originaire de Saint-Louis de La Réunion, NDLR]. Il m’a dit Dieu veut que tu sois heureux, si ça te rend heureux, pourquoi tu veux que ça soit mauvais ? Quand je suis en studio, c’est le moment où je suis le plus heureux dans ma vie. »

Nairod – Vin Royal

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