Chronique

8ruki
Lobby

33 Recordz - 2026

8ruki. Dès le choix de son nom de scène, le rappeur posait déjà les bases du paradoxe. Derrière ce pseudonyme, l’artiste parisien entretient une identité en apparence insaisissable. 8ruki, le blaze évoque un rookie. Il suggère un commencement perpétuel, une liberté des débuts que son auteur semble refuser de voir s’évaporer, comme en témoigne son entretien avec Konbini : « Tu seras à jamais un rookie, dans la vie, tu auras toujours des trucs à apprendre ». Pourtant, au fil des sorties, le pionnier de la scène underground indépendante et de la New Wave hexagonale a su faire cohabiter sa casquette d’artiste avec celle de chef d’entreprise, à la tête de 33Recordz. Avec l’album Lobby, sorti le 6 mars 2026, le rappeur franchit un cap et cristallise son statut de « rookie-CEO ». Cette dualité, qui constituait déjà un axe fort de son identité semble désormais digérée, pleinement intégrée au cœur de sa musique. La démarche n’est pas nouvelle pour 8ruki, mais Lobby est sans doute l’un de ses albums les plus clairs pour comprendre sa personnalité complexe.

Le titre de l’album invite à explorer cette identité plurielle au gré de plusieurs interprétations possibles, à commencer par une dimension politique. Pour 8ruki, comme pour les artistes indépendants depuis des années, l’objectif n’est pas d’infiltrer ou d’influencer les majors, mais de s’appuyer sur une communauté de niche engagée pour bâtir son propre écosystème. Dans l’album Lobby, la méthode du rappeur à ce propos tient du cheval de Troie : piochant et singeant avec ironie les codes observés dans l’industrie, 8ruki calque son écriture sur l’univers des cadres supérieurs et du marché corporatiste. Dans le morceau « emic flow », il balance : « J’manage mieux l’biz que ta maison de disque, la honte, j’ai même pas fait l’EMIC » (en référence à l’école de management des industries culturelles), avant d’enfoncer le clou sur « edhec flow » : « Ils m’aiment pas parce que j’gère mon business comme si j’avais fait l’EDHEC (vrai boss ici) » (pour l’établissement d’enseignement supérieur de commerce). Sur ce même titre, la quête d’autonomie prend des airs de profession de foi : « J’ai compris ma mission, j’suis là pour propager l’concept de liberté ». Le rappeur ne cherche pas à plaire au grand public, sa stratégie économique vise à consolider un socle pour garantir sa souveraineté. Sur les titres « caractère », « normal » ou « twerk », l’étalage de ses flux financiers devient la preuve par les chiffres de sa réussite autonome, actant une rupture définitive avec un circuit traditionnel souvent hermétique à sa proposition. 8ruki résume ce fossé dans « vêtements » : « J’commence à m’dire qu’ils écoutent vraiment la musique par le cul », mais qu’il transforme en moteur de son expansion. Une confiance réaffirmée dans « emic flow » : « Il croit qu’il m’a fermé la porte, j’m’en bats les couilles parce que j’entreprends ». En important le lexique des grands patrons là où on ne l’attendait pas, 8ruki s’approprie les codes de l’élite pour faire de son modèle indépendant le vrai symbole de la réussite : « C’est pas du rap alternatif, c’est la meilleure alternative », affirme-t-il dans « caractère ».

« 8ruki a beau ouvrir la porte à Serane ou 63OG, l’album reste le théâtre d’une solitude choisie. »

Pourtant, ce costume de leader infatigable cache des zones d’ombre que le disque explore à tâtons. Derrière le cynisme et l’ironie, le titre de l’album se prête à une seconde lecture, plus immersive : celle du lobby de jeu vidéo. Cette salle d’attente virtuelle, où l’on choisit ses équipements avant de lancer la partie, devient la métaphore parfaite d’un entre-soi connecté. C’est un espace de tri sélectif social : si 8ruki y cultive son autarcie, il y invite aussi ses pairs à le rejoindre pour former une escouade indépendante. Mais au fil des pistes, ces rares connexions fraternelles font figure d’exceptions : 8ruki a beau ouvrir la porte à Serane ou 63OG, l’album reste le théâtre d’une solitude choisie. Cette forme d’isolement fait écho à l’environnement dans lequel le rappeur a toujours évolué, reliant le chef d’entreprise et le gamin de la chambre qui a construit toute sa discographie sur les plateformes de partage (particulièrement SoundCloud) depuis 2017 : « J’suis dans mon coin, sur Logic jusqu’à cinq du mat’ », rappe-t-il dans « pas la même », ou encore « Mon négro, 3R, c’est DIY » dans « soustrait », pour rappeler sa trajectoire Do It Yourself.

C’est ici que se joue l’équilibre sonore de l’album : en conciliant les ambitions d’une multinationale dans le fond, avec la solitude d’un bedroom studio dans la forme. Pour concevoir Lobby, 8ruki s’est ainsi enfermé pour maquetter plus de cent cinquante morceaux, fonctionnant comme un artisan solitaire. Des heures de travail qui l’ont amené à construire sa musique majoritairement à partir de type beats glanés sur Internet, pour travailler ses placements sans surréfléchir la matière, ni chercher à polir les angles. Ce processus se ressent à l’écoute, la couleur parfois similaire de certaines productions finissant par créer une texture homogène. Les productions en boucle, dans lesquelles s’entendent des inspirations du rap de Memphis et de la nouvelle plugg, sont assez épurées et se transforment en un terrain de jeu idéal pour le débit de l’artiste. Un flow dont l’attitude même rappelle l’intimité de la chambre : ce ton nonchalant, monocorde (« J’suis tell’ment nonchalant que j’suis rempli d’chalance » dans « flingue en or »), s’accompagne d’un recours aux répétitions nombreuses et à des ad-libs parfois quasi chuchotés en arrière-plan. Contrairement à POURquoi!! en 2024, mixtape qui s’apparentait à un immense laboratoire d’expérimentations éparpillées et déstabilisantes, Lobby se stabilise et gagne en épure. L’aspect intuitif se retrouve désormais dans ces boucles textuelles et des effets d’écho d’un morceau à l’autre, reflets parfaits d’une psyché qui tourne en rond dans un espace clos. En gardant ses imperfections, 8ruki forme cette redondance apparente en un parti pris, fidèle, encore une fois, à l’esthétique de ses débuts.

Cet enfermement volontaire révèle une ultime déclinaison possible du titre de l’album : celle du lobby d’hôtel, un poste d’observation unique, où ceux qui s’y trouvent regardent passer les gens et leurs bagages. Un carrefour de solitudes où chacun se croise sans jamais totalement se dévoiler. Lobby ne livre pas  des confessions impudiques et larmoyantes ; il reste marqué par une certaine pudeur, où l’artiste entrouvre juste assez de fenêtres sur son quotidien pour laisser deviner l’homme derrière le costume de CEO : « Mon cœur, il saigne, il saigne tellement, ça en devient insane » avoue-t-il dans « rain ». En confrontant la solitude créative aux responsabilités managériales, 8ruki met en lumière les profonds tiraillements personnels que ce mode de vie provoque chez lui. Derrière l’assurance du chef de projet, le rappeur laisse échapper des vérités plus crues sur sa lassitude mentale. « Je vais pas couler sous la pressure », répète-t-il en boucle à la fin du morceau éponyme, avant de rappeler le prix de son autonomie dans « emmené » : « J’suis un CEO, j’suis indé’, y a personne qui m’a emmené / Quand j’avais besoin d’blé, y a personne qui m’a emmené ». Cette souveraineté, bien qu’assumée au fil des morceaux, semble être un fardeau mental lourd à porter. Lobby atteint sa maturité dans ces moments de confessions : 8ruki y verbalise les sacrifices, l’isolement social et le poids de ses choix, à l’image de « top 3 freestyle ». Sous la spontanéité de l’exercice, l’inconscient déborde alors que le rappeur lâche « J’suis ma propre maladie, j’me ronge le cerveau solo […] Est-ce que tu sais c’que ça fait d’être seul ? » avant de fendre définitivement l’armure : « J’ai vu que l’habit ne fait pas le moine quand mon daron il a fait une TS ». En restant ainsi dans le hall de son propre empire, à mi-chemin entre la rigueur de son business et les blessures secrètes qu’il cache dans sa chambre, 8ruki signe un disque d’une sincérité inattendue venue rappeler une réalité :  si elle lui donne aujourd’hui sa liberté, l’indépendance peut aussi parfois avoir un prix. C’est toute l’histoire que raconte Lobby.

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