J. Stalin, Anthony Danza, Young Doe
The Bergin Hunt & Fish Club
Situé à New York, au 98-04 de la 101ème avenue d’Ozone Park dans le Queens, The Bergin Hunt and Fish Club n’était pas vraiment un quartier général de chasseurs. Ni de pêcheurs. Ou alors des pêcheurs au sens biblique du terme. Au début des années 1970, la famille Gambino, via son capo Carmine Fatico, en fit une sorte de forteresse secrète où s’organisait à l’abri des regards les opérations de la mafia new-yorkaise. Une sorte de Bada Bing ! en plus rustique pour faire le parallèle avec la série The Sopranos. John Gotti, après l’arrestation de Fatico, en prit la succession. Le club gardera sa fonction stratégique, proche de l’aéroport Kennedy, jusqu’en 2005 et sa fermeture définitive.
Fin mai 2024, trois rappeurs des États-Unis mettent de nouveau en avant ce lieu, comme un symbole de l’affranchissement des lois économiques et financières du pays, dans un album commun. J. Stalin, Anthony Danza et Young Doe vont détourner le Bergin Hunt And Fish Club à leur frais dans un album passé relativement inaperçu malgré des qualités indéniables.
Oakland, Denver, Seattle. Sur une carte géographique, les trois villes dessinent un triangle englobant la partie nord ouest des États-Unis. Du trio, J. Stalin est probablement la tête la plus identifiable. Jeune, celui qui a emprunté le nom du dictateur russe pour sa petite taille et son envie d’en découdre, vend des bonbons dans les trains BART desservant moult stations de la Bay avant de passer à la vente de drogues dans son quartier puis de passer onze mois en prison pour ce même trafic. Stalin se fait ensuite remarquer pour ses talents de rappeur par l’OG Richie Rich et fait sa première apparition discographique en 2002 sur le cinquième album de ce dernier. Après plusieurs featurings sur les disques du cru, Stalin commence sa propre discographie en 2006 et l’alimente régulièrement avec des formats à mi-chemin entre mixtapes et albums avec toujours les chemins de survie à travers West Oakland en décor de fond.
Originaire de Denver, Young Doe a lui aussi un parcours de marathonien et compte plusieurs disques à son compteur, notamment la série des Diesel Therapy en commun avec J Stalin. Baignant dans le rap depuis 1995, il crée alors qu’il entame sa seizième année le groupe M.N.L.D (Mob N****s Livin Decent) avec lequel il sort quatre albums dont Tycoon Bros, dernier en date de 2018. Lui aussi passe un temps à l’ombre des barreaux, de 2000 à 2004, période pendant laquelle il sort sous son propre nom, Charles Truth, deux livres : Welcome To The Maze et The Carlo Crimson Story.
Troisième larron, Anthony Danza fait partie de la garde underground montante de Seattle. Comme ses deux camarades, il s’évertue à narrer les dessous d’un mode de vie béton style dans un mélange rap-funk aux teintes glaciales seyant parfaitement aux recoins froids des rues de sa ville. Rappeur et producteur, comme Young Doe, Danza propose depuis 2017 une série d’albums flirtant avec un funk très eighties (les deux volumes de The BBS Diaries ou encore son album commun All Hail Danza avec le rappeur du Delaware All Hail YT) et parfois même le new jack (New Jack Danza).
Pour lier cette nouvelle triade, le socle commun était déjà tout trouvé. The Bergin Hunt & Fish Club, en plus du rap de hustler empruntant des voies illégales, repose sur un funk endémique au rap de la Bay Area. Un funk énergique construit sur des basses rebondies, des claps et des claviers qui s’entremêlent et s’entrechoquent. Les saxophones de « Fish Club » et de « P.T.A. » (Planes, Trains and Automobiles) élèvent des compositions chargées, lancées comme des bolides de courses, vers d’autres cieux. Si la suite du disque compte moins de cuivres, elle continue cependant dans le genre mob music. Collaborateurs de longue date de J. Stalin et producteurs iconiques de la Bay, DJ Fresh et The Mekanix produisent chacun un titre, respectivement « Day I Got That Nine (Remix) » et « 2 The Money », complétant un tableau où la fraîcheur du nord-ouest états-unien se mêle au heat des thèmes abordés par les trois rappeurs. Habitué des livraisons d’Anthony Danza, le producteur Slap Lord produit « Left Hand » ainsi que « Run It Up », morceaux soufflant à nouveau le chaud et le froid, entre balade nostalgique du temps où tout était à faire et bravade fière du rêve américain accompli. Quant aux deux rappeurs-producteurs du trio, Young Doe compose « Tapped In » et « Cream », deux morceaux qui s’inscrivent dans un écrin plus nostalgique et fastueux où piano mélancolique et samples soulful rappellent le travail de Justice League. Anthony Danza quant à lui ramène sur « Fine Ladies » un côté r&b soyeux et downtempo s’inscrivant parfaitement dans la dynamique sonore de l’album.
The Bergin Hunt & Fish Club aurait pu être un simple disque de plus noyé dans la masse de formats musicaux rattachés aux villes d’Oakland, San Francisco et alentours. Il l’est un peu d’ailleurs – le clip de « Fish Club » ne voyant le jour qu’en début de printemps 2026 presque deux années après la parution de l’album – mais la complémentarité des trois rappeurs lui donne quelque chose en plus. Si Young Doe et sa voix grave et claire, rappelant au passage celle de Jim Jones, paraît le plus sage des trois en laissant quelques street tales à disposition (« My momma used to smoke Yola, I used to sell it to her partners / I ain’t tryna brag, I was tryna make a couple dollars / If you grew up how I grew up, we ain’t have a lot of nothin’ / We was spendin the night sharin’ the couch with our cousins » sur « Tapped In), J. Stalin et Danza mettent un peu plus de sel et de flambe dans leurs flows. Le premier s’empare du micro avec véhémence, livre des placements surprenants et rappe habilement, sans filtre sur son vécu (« I knew I was gon’ sell dope and head start / First time I serve my mama, that shit broke my heart » en ouverture de « Fish Club » ou encore « They parents buyin’ them cars, I’m lucky if I got a puppy / Fuck a dad ! I just want a real nigga to plug me / Tired of these bitches callin’ me broke and ugly » suivi d’un lapidaire : « Fuck school, they never taught me how to hustle » sur « Left Hand »). Le second emprunte un style plus player que véritable hustler, mettant en avant une flamboyance arrogante dans ses couplets, accompagnée de name-dropping et double-sens aiguisés (« I »m still eatin’ up this highway, smackin up that white girl / Like Frank Sinatra, I did it My Way / I smell like Dior in the pound of that hemp smoke / Thomas Shepard with a half brew bird in my trench coat » sur « P.T.A » ou « I danced on this work just like Carlton Banks / They tell me keep going, that I’m nice with the flow / Tell them it’s cold outside, that I’m nice with the snow » sur « Different »).
Cette diversité dans les styles n’empêche pas à The Bergin Hunt & Fish Club d’avoir une remarquable cohésion d’ensemble. Mieux, elle sert le disque à briller probablement plus que n’importe quel autre de leurs discographies respectives. Ce disque en commun aide aussi à parcourir et découvrir de nouvelles scènes rap et artistes gravitant autour de J. Stalin, Anthony Danza et Young Doe peu mis en lumière. Si auparavant les groupes se séparaient pour bifurquer vers des carrières solos, l’inverse se produit ici. Des individualités qui s’unissent pour créer une force, et bâtir des ponts entre plusieurs scènes aux intérêts communs. Et même si c’est pour le temps d’un seul disque, cette réunion d’affranchis, loin des lumières de l’industrie mainstream, est d’une efficacité redoutable.
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