<em>…To Be Continued</em> d’Isaac Hayes, puzzle de samples
Sampleur / Samplé

…To Be Continued d’Isaac Hayes, puzzle de samples

Parmi tous les disques d’Isaac Hayes, …To Be Continued a eu une influence particulière à travers ses réutilisations dans le rap. Retour sur un incontournable avec une sélection non-exhaustive de samples.

Artwork par THUTHURA 2000

Début 1970, dans un Tennessee marqué par les destins tragiques successifs d’Otis Redding et des Bar-Kays, ses partenaires de label au sein de Stax Records décédés dans un crash d’avion, puis de Martin Luther King, assassiné au Lorraine Motel alors qu’il était venu soutenir les éboueurs de Memphis dans leur grève, Isaac Hayes est loin de se douter qu’il deviendra un jour la voix d’un chef séducteur et graveleux du dessin animé South Park. Il n’a pas encore campé le rôle de maire d’un New York dévasté dans un film de John Carpenter et n’adhère pas encore à la scientologie. Le long métrage Shaft, et sa bande sonore soul-funk composé par lui-même, ne sont pas encore parus. Son plus grand fait d’armes à ce moment-là est son album Hot Buttered Soul. En français, ça pourrait se traduire par « soul chaude et suave ». Le disque de quatre pistes mais de quarante-cinq minutes marque un tournant dans la musique dans une période où le genre soul est principalement représentée par le label de Detroit Motown Records. Calibrée par Berry Gordy, il se calque sur le rythm and blues et la pop avec des productions souvent taillées pour la radio et le grand public. Avec les labels Hi Records et Stax Records, tous deux basés à Memphis, la soul music va se transformer en une substance plus chaude, plus complexe et organique, jusqu’à prendre l’étiquette de deep soul ou, dans un élan plus régional et de distinction avec le courant majeur venu du nord, de southern soul. Isaac Hayes, avec David Porter, devient à la fin des années 1960 un des piliers de ce son cinématique gonflé aux cuivres chauds, aux orgues Hammond, aux pianos entêtants et aux arrangements grandiloquents.

Après que Hot Buttered Soul a marqué les esprits par ses grandes orchestrations épiques, …To Be Continued remet le couvert. Hayes compose une nouvelle fois des chansons avec une grande richesse musicale dépassant largement le cadre des trois minutes trente intrinsèque au format radio. En s’affranchissant des codes commerciaux, le chanteur-compositeur met l’art avant les chiffres en jouant sur les intonations de sa voix profonde de baryton, des accords de piano ingénieux et des arrangements minutieux.

Hayes va également faire à l’époque ce que le rap fera des années plus tard grâce aux avancées technologiques des sampleurs : reprendre d’anciens standards soul ou pop pour les remodeler à sa façon. Dans le jargon du sampling, cela devient le flip ou la manière dont un producteur retourne un échantillon pour en faire quelque chose d’inédit. Pas une simple reprise mais une appropriation.

Mieux, sur cet opus à l’artwork en forme de puzzle, Ike va mettre directement dans le titre de ses chansons le terme « rap » en avant. « Monologue : Ike’s Rap I » sera ainsi le premier d’une série qu’il continuera sur Black Moses un an plus tard où le chanteur parle comme dans un monologue de film, ajoutant encore cette dimension cinématographique et intimiste à sa musique.

Si …To Be Continued ne compte pas les samples les plus emblématiques d’Isaac Hayes (par exemples : le piano hypnotique de « Hyperbolicsyllabicsesquedalymistic » utilisé par Public Enemy, celui plus romantique de « As Long As I’ve Got You » emprunté par le Wu-Tang Clan ou les accords guillerets de « Hung Up On My Baby » échantillonnés par les Geto Boys), chaque morceau de …To Be Continued a eu un écho particulier transcendant les générations et les frontières.


« Monologue : Ike’s Rap I »

Pendant les dix-huit minutes de « By The Time I Get To Phenix », présent sur Hot Buttered Soul de 1969, Isaac Hayes parle du pouvoir de l’amour, dans les bons comme dans les mauvais moments. En réalité, « By The Time I Get To Phenix » parle plutôt des mauvais moments. D’une rupture et d’une relation altérée par le regard des autres et les on-dit. Un an plus tard, Isaac reprend le même thème. Cette fois moins longtemps, mais toujours dans un registre langoureux mené par un monologue parlé et cette fois rythmé par un doux accord de piano. Pourtant ce qui donne tout son charme à « Monologue : Ike’s Rap I » réside dans le bruit nocturne et rassurant des grillons. Le ton d’Isaac y est suave, protecteur avec sa dulcinée que l’on devine plus jeune et probablement d’une classe sociale différente. Là aussi, le thème de la rupture est présent. Elle n’est pas la première, mais la relation est encore mise à l’épreuve par un courrier de l’administration américaine mais aussi par les parents, ou des proches, de la conjointe (« Well they heard it, you’re with me again, huh? »).

Frankenstein – « The Rain Is Gone »(1996)

En 1996, Frankenstein, rappeur-producteur de Toronto, transforme habilement quelques secondes du piano d’Isaac, en l’étirant et le rendant plus lent sur « The Rain Is Gone ». Les grillons ne sont presque plus perceptibles, écrasés par une batterie lourde et percutante. Une voix féminine en fond ponctue la production bientôt rejointe par des cuts scratchant le « You in the wrong place » de Prodigy sur « Shook Ones Pt. II ». Un ensemble très Mobb Deep portant dans ses paroles le thème de la rupture mais consommée, cette fois. Parue originellement sur maxi, la chanson se retrouve en 1998 sur l’EP UV suivi d’un autre morceau revisitant encore une fois le titre d’Isaac Hayes. « Agony and Ecstasy » rend les grillons de nouveau audibles et traite, de manière très vague, d’une autre rupture, plus mystique : celle de l’individu face à un monde à l’agonie. « There’s a war goin’ on outside », comme disait l’autre.

Fonky Family – « Marseille envahit » feat. Le Troisième Oeil (1998)

En 1995 le groupe parisien Tout Simplement Noir échantillonne les grillons nocturnes et le doux piano de « Monologue : Ike’s Rap I » pour nous mettre dans le bain et l’ambiance de débauche de leur morceau « J’suis F ». En 1998, la Fonky Family et Le Troisième Oeil étendent les quelques secondes du début du single issu de Dans Paris Nocturne aux presque sept minutes – format anti-radio très Isaac Hayes – de « Marseille envahit ». Les grillons font un transfert Paris-Marseille et Pone nous plonge, pour la clôture de Si Dieu Veut…, dans une ambiance nocturne phocéenne rythmée par le bruit naturel et réconfortant des orthoptères. Proposant un traitement de sample déjà vu chez Havoc avec ce crépitement de vinyle mis en avant, Pone sample également le passage vocal d’Isaac « I »ll be back » pour le placer en outro et annoncer, comme Terminator, que la FF sera de retour. Si la chanson de 1970 d’Isaac Hayes traite finement d’une relation amoureuse sous pression qui plus est prise dans un tourbillon administratif que l’on devine d’ordre militaire (la phrase « I got my papers from Uncle Sam / And I went down, you know / They only got to go about, another two weeks » renforcée par la répétition de roulements de tambour de parade), la FF, Boss One et Mombi représentent, eux, fièrement les couleurs bleues et blanches de leur ville. Mais en plus du sample et d’une durée de morceau au-dessus des trois minutes radiophoniques réglementaires – « Nique la musique de France » nous ont-ils dit – les rappeurs marseillais et le chanteur de Memphis partagent également cette façon de faire face aux oppressions injustes, qu’elles soient raciales ou sociales. Ainsi le « Cause right now it seems like the whole world is against us […] You know, people like us always seem to have it hard »  d’Ike résonne avec les paroles de Sat : « À Phocée, faut se débrouiller pour s’en sortir / Dégun viendra te nourrir, plutôt te voir périr ». Même avec la tranquillité des grillons, la furie et la foi ne sont jamais très loin.


« Our Day Will Come »

L’enchainement de « Monologue : Ike’s Rap I » et « Our Day Will Come » revient à ce que Isaac Hayes avait fait sur « By The Time I Get To Phoenix » un an plus tôt. La première partie est un long monologue préparant le terrain pour la deuxième partie chantée. D’une seule piste en 1969, Isaac a préféré le séparer ici en deux pistes distinctes. Autre similarité : « By The Time I Get To Phoenix »et « Our Day Will Come » sont deux reprises. La première reprend la chanson écrite par Jimmy Web et interprétée dans un style country-pop par Johnny Rivers en 1965. La seconde est une réinterprétation d’un standard aux influences bossa nova de Ruby & The Romantics, composé par Mort Garson et écrite par Bob Hilliard, paru en 1962. Dans les deux cas, Isaac Hayes en propose une version totalement différente avec son style suave et une orchestration minutieuse et grandiose. Sur « Our Day Will Come », une montée de cuivres doublée d’un chœur féminin sublime un piano lent agrémenté de violons remplis d’espoir.

Timbaland & Magoo – « Beep Beep »(1997)

En 1997, Timbaland choisit quelques notes de piano saupoudrées de la stridulation des grillons et les met en boucle. Le Virginien, qui produit l’album de son duo avec le regretté Magoo Welcome To Our World, y ajoute des charleys rapides. La même année, Missy Elliott sort son premier album Supa Dupa Fly avec lui aussi Timbo aux machines. « In The Rain » en sera leur premier tube et le fameux « Beep Beep… Who got the keys to the jeep ? Vrooooooom » un des premiers gimmicks identifiables de la rappeuse. Une onomatopée qui donnera son nom à ce morceau composé, et rappé à la façon d’Isaac, par le producteur devenu star.

MF Doom – « Operation : Greenbacks »(1999)

King Geedorah et Megalon sont les ennemis jurés de Godzilla. Le premier est un monstre à trois têtes venu d’une météorite, l’autre est une sorte de bipède insectoïde géant avec des forets en guise d’avant-bras. Pas très pratique sauf quand il s’agit évidemment de perforer un objet ou un rival à portée de main. Sur « Operation : Greenbacks », on ne sait pas trop qui est le Godzilla de MF Doom, a.k.a King Geedorah pour l’occasion, et Tommy Gunn, a.k.a Megalon, mais les deux monstres sont opérationnels pour s’en mettre plein les poches. Comment ? Pourquoi ? Les pirouettes multisyllabiques des deux rappeurs ne permettent pas tellement de le savoir. Tout est cryptique et devient une occasion pour démontrer un réel talent pour les assonances multiples. Comme Ghostface Killah parfois, MF Doom fait passer le son de ses rimes avant le sens. Cela donne une succession d’images vivides auxquelles chaque auditeur peut, tant bien que mal, essayer de trouver une logique. Pour  ce morceau marquant de Operation Doomsday paru en 1999, Daniel Dumile reprend lui aussi le piano de « Our Day Will Come » rappelant les découpes de samples soul de RZA des mid-90s. Il y a ce mélange de chaleur et de crasse, loin du message d’espoir laissé par Isaac Hayes trente ans plus tôt. Entasser les billets, si l’on s’en tient au refrain reprenant lui un hit disco (« I Need Your Lovin ») de Teena Marie, semble être l’unique dessein de Doom. « Cash Rules Everything Around Me » comme dirait l’autre.


« The Look Of Love »

« The Look Of Love » est à la base une chanson de 1967 interprétée par la britannique Dusty Springfield. Composée par Burt Bacharach et écrite par Hal David, géants de la musique américaine, elle se retrouve dans le film Casino Royale, un James Bond avec David Niven dans le rôle-titre. Trois ans plus tard, comme les meilleurs remixes de Pete Rock, Isaac Hayes revisite complètement le standard à sa sauce. Le musicien, et chef d’orchestre pour l’occasion, transforme les trois minutes originelles d’une balade romantique en onze minutes toutes proches de la perfection.

Jaÿ-Z – « Can I Live »(1996)

Irv Gotti ne s’y est d’ailleurs pas trompé en samplant presque telle quelle la composition pour le magistral « Can I Live » de Jaÿ-Z. Le rappeur de Brooklyn, avec tout l’apparat du gangster qui a réussi, a lui aussi compris la dimension épique du morceau et se met sur son trente et un pour arriver à la hauteur d’une telle œuvre. Les arrangements des deux premières minutes de l’orchestration d’Isaac mêlant batterie imprévisible, ligne de basse moelleuse, subtils effets wah-wah sur la guitare, instruments à vents, percussions, cuivres et violons suffisent à planter une ambiance d’apesanteur légère et majestueuse. Jigga Man prend le wagon (ou serait-ce cette Lincoln filmée par les frères Hugues dans leur film de 1995 Dead Presidents) en marche pour en faire un appel à témoin autant qu’un constat cinglant sur les forces intrinsèques au capitalisme américain. Un réquisitoire sur les pourquoi et comment, en tant que jeune Noir de Bedstuy, emprunte-t-on la voie du hustle illégal, et quelles en sont les conséquences. « Lock my body, can’t trap my mind / Easily explain why we adapt to crime / I’d rather die enormous than live dormant, that’s how we on it » sera une des réponses à la première interrogation ; « Recruited lieutenants with ludicrous dreams of gettin’ cream / « Let’s do this, » it gets tedious / So I keep one eye open like CBS — you see me stressed, right? » répondra en partie à la deuxième.

Snoop Doggy Dogg – « Gz Up, Hoes Down » (1993)

Beaucoup plus léger que le ton intimiste et les sujets sérieux de « Can I Live », « Gz Up, Hoes Down » de Snoop Doggy Dogg a été longtemps retiré des pressages de Doggystyle. Le sample de « The Look Of Love » n’ayant pu être clearé à temps, seules les toutes premières copies de l’album sont sorties avec. Le morceau de Snoop est un ego trip qui se veut rassembleur où le rappeur de Long Beach fait étal de son style fly, épicurien jusqu’à la moelle avec un penchant pour les produits récréatifs, cognac et chronic en tête de peloton. Le morceau sera de nouveau disponible en 2006 sur la compilation 15 Years on Death Row, après le rachat du fameux label par eOne Music. L’année suivante, en 2007, le rappeur de Memphis Mr. Sche reprend le titre de Snoop sur son double album Supastar dont l’artwork mime le classique de Curtis Mayfield Superfly. De la pimp/player music à son paroxysme, avec son lot de misogynie, où le sample d’Isaac Hayes devient plus dépouillé et s’agrémente d’un roulement de hi-hats caractéristique de la trap music alors en marche vers les sommets.


« Monologue : Ike’s Mood »

S’ouvrant sur une section de cors digne d’une cérémonie de remise de prix, la quatrième piste de …To Be Continued est en fait un medley dont la première partie est presque intégralement instrumentale. Avec la participation des Bar-Kays à la section rythmique, des Memphis Horns aux cuivres, du Memphis Symphony Orchestra et des choristes Hot, Buttered & Soul, Ike déroule un film sonore passant par des moments de suspense digne d’un polar avec cette basse en pointillés, des instants de plénitude avec ce piano mélancolique rejoint par une orchestration rappelant les bande originales et les grands espaces des westerns italiens.

 

Foxy Brown – « (Holy Matrimony) A Letter To The Firm » (1996)

Alors que le cautionneur Max Cherry sélectionne une cassette des Delfonics dans un disquaire après avoir entendu « Didn’t I (Blow Your Mind This Time) » dans l’appartement de Jackie Brown, qui lui a manifestement tapé dans l’œil, le magasin passe « (Holy Matrimony) A Letter To The Firm » en fond sonore. La scène se passe au milieu du troisième long-métrage de Quentin Tarantino alors que son talent pour combiner images et musiques se confirme une nouvelle fois dans un film-ode au cinéma blaxploitation des années 1970. Un genre pour lequel Isaac Hayes composait la bande originale de Shaft un an après la sortie de …To be continued. Une boucle bouclée par le réalisateur s’appuyant sur le single de Foxy Brown alors en pleine gloire après son premier album Ill Na Na et l’album de The Firm, supergroupe composé par Nas, Nature, AZ et elle-même. Les Trackmasters (ici crédités Poke And Tone), en accélérant de quelques microsecondes le sample du piano isolé de Hayes, ne s’embarrassent pas pour le dissimuler – le passage a été usé jusqu’à la moelle bien avant eux par Chucky Thompson et Mary J. Blige, le groupe de trip hop anglais Massive Attack ou encore Marley Marl et Biz Markie – mais la boucle suffit à mettre en avant le flow limpide de la rappeuse de Brooklyn.

C Murder – « Down For My N****z » ft. Snoop Dogg and Magic (1999)

Un autre sample, plus au Sud dans les contrées néo-orléanaises de la Louisiane, dissimule un peu mieux un autre échantillon de la chanson. En empruntant cette fois non le piano mais les cors au tout début du morceau d’Isaac Hayes, KLC de l’équipe de producteurs Beats By The Pound accélère les quelques secondes de cuivres et y ajoute un twist moderne, possiblement sorti d’un jeu vidéo, pour l’épique « Down For My N****z » de C-Murder conviant Snoop Dogg (la première apparition du morceau se fait sur l’album No Limit Top Dogg) et Magic en plein âge d’or de l’écurie No Limit. Là aussi pourtant, ce n’était pas la première fois que « Monologue : Ike’s Mood » se faisait récupérer par un rappeur sudiste. Local de Memphis et pionnier, voire parrain, de la scène rap de la ville, DJ Spanish Fly est un des premiers à utiliser le fameux piano d’Isaac sur « Gangsta Walk », titre qui donnera son nom à la danse aussi appelée buck jump ou jookin’. La production, squelettique et brouillonne, annonce ce que le rap du cru allait devenir des années plus tard : une antichambre de la trap music, parsemée de pianos ou synthés lugubres et de hi-hats diaboliques, popularisée par la Three 6 Mafia.


« You’ve Lost That Lovin Feelin »

Deuxième partie de la quatrième piste  de …To Be Continued, « You’ve Lost That Lovin’ Feelin' » commence après les cinq minutes et quarante six secondes de « Ike’s Mood » pour se terminer après quinze minutes et une trentaine de secondes. Un beat switch qui se fait tout en douceur – le moment de bascule entre les deux morceaux est presque imperceptible – et qui introduit calmement la partie chantée d’Isaac Hayes. Ce dernier reprend une chanson pop composée cette fois par Phil Spector en 1964. Le prodige de Stax Records transforme un standard de The Righteous Brothers et se le réapproprie en une riche orchestration, toujours dans un esprit cinematic soul qui pourrait illustrer, dans ce cas précis, un amour qui s’use sous le poids des années.

2 Squatt – « Histoire réelle (Remix) » (1998)

C’est précisément cet angle de l’usure que le trio 2 Squatt utilise sur « Histoire réelle », morceau issu de l’album de 1998 Ce Que Je Vois Ce Que Je Vis. Composé des rappeurs Pyer  et Wylda et du producteur Ant’One, le groupe de Vitry bénéficie d’un remix de DJ Mehdi. « Histoire réelle (Remix) » narre le destin d’un banlieusard passé à l’ombre des murs du pénitencier. Une sorte de « Moha » avant l’heure avec le franc-parler vitriot de l’époque en lieu et place de l’écriture quasi-littéraire de Hamé. Une occasion pour Mehdi de montrer une fois de plus son talent pour retourner les samples, ici quelques notes suspendues du piano marquant la transition entre les deux morceaux d’Isaac Hayes, et les faire sonner, avec cette sorte de double détente en écho sur la batterie, comme personne d’autre.

Children Of The Corn – « The Corn (Get Wit It) » (2003)

Côté US, les arrangements de « You’ve Lost That Lovin Feelin » ont séduit quelques producteurs, principalement East Coast. Les samples de DJ Premier pour « Jungle Music » (Jeru The Damaja en 1994), de Da Beatminerz pour « The Interview » (Sadat X en 1996) et de Lord Finesse pour « Down For The Underground » (lui-même en 2001) utilisent tous une portion différente du morceau original. Pour « The Corn » paru en 2003 sur l’album-compilation rétrospectif du groupe Children Of The Corn, l’échantillon choisi se concentre en quelques secondes où la voix de velours d’Isaac Hayes prédomine. Groupe de Harlem créé en 1993, Children Of The Corn se compose de Big L, McGruff, Cam’Ron (alors Killa Cam), Mase (alors Murda Mase), Bloodshed (cousin de Cam’Ron) et du producteur Darrell « Digga » Branch. Soit, en son sein, des éléments charismatiques du D.I.T.C, de Bad Boy Records et du Dipset. Un groupe qui explose avec la mort de Bloodshed dans un accident de voiture en 1997, puis le meurtre de Big L en 1999. Produit par « Digga »dans un style très Dipset (sample de voix, grosse batterie et éléments soulful), « The Corn » est un pur ego trip de Harlem où se mélangent promesses de vengeances violentes, flambe et argot cryptique (« So much ice on my neck, I might catch a chest cold », Mase). Un cocktail qui rappelle les tensions entre Mase et Big L après le succès du premier sur le label Bad Boy et la tentative de vol de sa récente Rolex commanditée par le second.


« Runnin’ Out Of Fools »

Les connexions pleuvent pour ce cinquième et dernier titre du disque d’Isaac Hayes tant bien que cette exploration à travers reprises et samples se transforme en labyrinthe temporel. Runnin’ Out Of Fools est à la base un album de 1964 d’Aretha Franklin. Un disque sur lequel se trouve la version de « Walk On By » reprise par Hayes en 1969 sur son album Hot Buttered Soul et maintes fois samplée dans le rap (The Notorious B.I.G, 2 Pac, Compton’s Most Wanted, Wu-Tang Clan, etc.). « Walk On By » de la Queen Of Soul est aussi elle-même une reprise de Dionne Warwick, la version originale donc de 1963, elle-même samplée en 2023 par Doja Cat sur son single « Paint The Town Red ». Toujours sur ce même album, Aretha Franklin interprète le morceau-titre (« Runnin Out Of Fools » si jamais vous aviez perdu le fil) sur une composition taillée pour les piano-bars. Hayes étant Hayes, le chanteur-producteur crée une fois de plus une version orchestrale langoureuse gonflée aux cuivres, aux guitares wah-wah, et aux violons perçants. Une refonte mémorable de par ses arrangements et le temps que prend Ike pour tout mettre en place.

Frankie Cutlass – « Know Da Game » ft. Kool G Rap, M.O.P, Mobb Deep (1996)

Dans l’hiver 1996-1997, le producteur new-yorkais d’origine porto-ricaine Frankie Cutlass, également DJ au sein du Flip Squad de Funkmaster Flex, réunit sur son deuxième album Politics & Bullsh*t un casting de froisseurs de micros. Rien que le titre « Know Da Game », qui reprend la guitare aux effets wah-wah de « Runnin’ Out Of Fools », réunit à lui seul Kool G Rap, Mobb Deep et M.O.P. Une promesse hardcore new-yorkaise bien tenue avec des protagonistes prêts à en découdre (« No matter who you are, if you know many faces / I don’t discriminate, my shot bleed all races », Prodigy) dans un cocktail explosif qui avait autant sa place sur Hell on Earth, 4, 5, 6, ou Firing Squad. Avec Frankie Cutlass et cette équipe, une autre appropriation marquée par la violence voyait le jour et ne laissait plus de place pour les longues ballades langoureuses et les orchestrations minutieuses. À l’ombre des hautes tours de New-York, l’amour avait disparu de la surface, jeté au fond de l’Hudson comme un vulgaire pistolet.

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