Yovo, “CASINO” et voiture bélier
Comment survit-on à la surcharge ? Comment conserver corps, esprit et mémoire alors qu’ autour de soi tout semble noyé par le flux d’images, de répressions, de labeur interminable ? Yovo répond par le contre feu. Vague contre vague et densité contre densité. Pour pouvoir ensuite s’extirper de ses propres décombres, comme Tsutomu Yamaguchi après Nagasaki et Hiroshima.
Au début amateur d’une forme de néo boom bap promulgué par le DJ et producteur Kooking, le jeune rappeur de l’Essonne semble libérer depuis sa rencontre avec Diogenes les capacités qu’il a acquises pendant des années d’open mics parisiens. Après un EP avec PAPI TEDDY BEAR en 2025, ils se retrouvent en ce début d’année 2026 le temps de plusieurs singles, dont « CASINO ». Croiser le fer avec la voix de soprano de PAPI TEDDY BEAR a, semble-t-il, accéléré la plongée de la tessiture de Yovo. “CASINO” percute par des bruits. Des sons, des artefacts, des raclements et des assonances qui scalpent les voix fantomatiques et les basses. Tout ça étouffe à peine les os de fafs qui craquent, écho venu d’un ancien EP. Le flow est trainant et haché, laissant quelques interstices pour respirer en relevant la tête pour mieux la replonger en se fragilisant la nuque. Le rappeur du 91 va creuser dans sa propre gorge. Il délaisse les larges variations aigues explorées par le passé pour aller chercher sa voix la plus profonde.
Alors que les paradoxes qui le caractérisent étaient les sujets principaux de ses précédents EPs solo, Yovo semble maintenant les enjamber pour charger à pleine puissance. (“N*gr* j’me paye des êtres vivants pour qu’ils m’donnent de l’amour/ Et j’traine des traumas ethniques, chuis dans toutes sortes de galères.”) Reste indéboulonnable dans ses textes la mémoire coloniale. Elle justifie la hargne et la brutalité́ qu’on croit ressurgir de chez un Kaaris « métagorique » ou de chez un Siboy invectivant Al Pacino. Les percus de Diogenes sont sèches et percent à travers les couches de voix et de basse, offrant au morceau de quoi tenir l’ultime envolée de Yovo, chaotique, les phases se mangeant les unes les autres en ultime crachat. Cette formule fait paraître Yovo insubmersible. Excepté peut-être dans sa propre tristesse. – iochane