22, v’là les fantômes

Le rap américain n’échappe pas à l’affolement collectif actuel, qui pousse les artistes à privilégier le fait d’être vu à celui d’être compris. Albums blockbusters conçus en comités, morceaux sans âmes générés artificiellement, scènes undergrounds postmodernes cyniques jusqu’à la désintégration… un tableau qu’on qualifierait de décadent s’il n’avait pas déjà des airs de champ de ruines. 22, rappeur de Birmingham en Alabama, n’est pas un révolutionnaire. Sur son EP ; , il rappe avec un flow détaché des textes abstraits, semblables à ceux de ses collègues plus exposés. Mais là où la recherche d’attention et de viralité préside aux ambitions artistiques de ces derniers, 22 semble au contraire vouloir se fondre dans le décor. Fréquemment doublées, sous-mixées, ses lignes de voix semblent flotter entre quatre murs, à la dérive dans un espace clos. Les productions déconstruites de cm343 & makkgin singent le field recording et évoquent le calme doux et un peu inquiétant d’un lotissement abandonné. Quand les basses apparaissent sur « smacked » et que le fantôme prend des couleurs, c’est au contraire pour marquer la distance avec le bruit des vivants, étouffé par la cloison qui le sépare du cocon tissé par 22. Morceau le plus traditionnel de l’EP, le bien-nommé « backdoor » et ses nappes menaçantes rappellent à l’auditeur qu’on ne s’attarde pas dans une maison hantée. Hantée par un rappeur et des producteurs dont la musique agit comme un un miroir déformant pour les presque-morts de l’époque.