Yvnnis, swiper la tranquillité
Interview

Yvnnis, swiper la tranquillité

Avec DND, Yvnnis swipe pour un retrait délibéré et rappe avec moins de dispersion et plus de précision. Rencontre avec un rappeur qui signe une avancée nette dans sa carrière par sa plume et son retour à lui.

Photographies : Ladurso pour l’Abcdr du Son.

Le 10 octobre 2025, Yvnnis, de son franc-rapé livre DND, une mixtape de trente-trois minutes faisant étalage d’une évolution musicale intéressante tant dans son style que dans sa posture. À 23 ans, le rappeur du Val-de-Marne resserre son geste, polit sa plume et active un mode intérieur : Do Not Disturb — ne pas déranger. Couper les notifications, les appels, le vacarme et se rendre indisponible pour mieux se rendre à l’essentiel : rapper.

Un an et neuf mois plus tôt, le 12 janvier 2024, le jeune rappeur sortait L’AFRO OU LES TRESSES, un EP encore traversé par l’insouciance, la vitesse, le désir de jauger son poids, sa carrure, sa puissance. Les deux disques, pourtant proches dans le temps, se montrent à visages différents. Entre les deux, la maturation d’un jeune homme et de sa sensibilité musicale qui mènent à l’affinement de sa technique lyricale. Comme si Yvnnis avait compris qu’il ne s’agissait plus seulement d’attaquer la prod, mais de la laisser parfois respirer et d’apprécier le silence entre deux mesures. Dans DND, le Fontenaysien s’explique moins et s’affirme davantage par un rap qui se montre habile, héritier de l’école du 94 — un rap qui respecte la rime riche où la démonstration n’a de valeur que si elle est tenue. DND apporte un goût plus adouci, d’un travail qui s’est précisé.


Ne pas déranger

C’est par le morceau abrasif « LESBRAS » que commence la mixtape. Yvnnis annonce la couleur d’un ton acéré voire acide : « j’peux pas glisser, j’ai vissé les crampons, visé la tête, pas visé les pompes », le tout porté par une instrumentale percutante aux boucles synthétiques. Le jeune homme avance comme il crée : à fleur de mots et avec une conscience aiguë de ce qui l’entoure. DND ne naît pas d’un plan de carrière ni d’un concept prémédité à la suite de L’AFRO OU LES TRESSES, sorti en 2024. Elle émerge d’un geste simple, devenu banal et machinal : activer le mode Do Not Disturb. D’un coup de pouce, il coupe les notifications, le bruit, au-delà de l’icône discrète d’une lune stylisée. Le rappeur raconte à l’Abcdr du Son qu’il n’a pas « forcément réfléchi » à le faire et que ce retrait s’est imposé « naturellement » : « J’ai pu mieux me concentrer sur les gens autour de moi, il y a moins de distraction quand je dois travailler. Ça m’aide à moins être éparpillé. »

Ces dernières années, son cercle s’est resserré et là où il avait l’habitude de sociabiliser large, il s’est progressivement limité à « un groupe restreint de personnes » par cohérence avec la vitesse à laquelle sa trajectoire se dessinait : « Cette vie liée à la musique, c’est quand même arrivé assez vite ». Ce décalage entre l’accélération extérieure et la nécessité intérieure de rester concentré constitue l’un des fils rouges de DND. Le titre d’ailleurs, ne vient pas de lui mais de son compagnon de studio : « C’est Chick qui a trouvé le nom. Je trouve que ça représentait bien notre manière de travailler. On a fait ça en famille. Depuis qu’on a commencé en général, on fait ça entre nous. » En effet, le beatmaker Lil Chick est omniprésent sur la mixtape, à la réalisation de presque tous les morceaux, même s’il ne signe pas l’ensemble des productions. Le rappeur quant à lui, tient à ce microcosme lui permettant de rester dans une bulle où il se sent à l’aise musicalement. Une manière de ne pas se disperser que l’on ressent le long des treize titres, et qui lui permet aussi d’explorer d’autres teintes sonores.

« Cette vie liée à la musique, c’est quand même arrivé assez vite. »

DND marque un point de rupture dans son processus de création : « 90 % du projet, on l’a fait au studio. À l’époque, j’écrivais beaucoup dans ma chambre la nuit. Je suis quelqu’un d’assez nocturne et je me couche souvent très tard donc ça me permettait de montrer cette partie de moi, peut-être une des plus sincères musicalement. Et maintenant, je n’arrive presque plus à faire de son chez moi,je me suis habitué au studio. » Pour Yvnnis, enregistrer en studio est devenu un cadre précieux où la discipline s’est instinctivement installée. 

Cette dernière reste souple, l’artiste ne planifie pas chaque détail et se laisse guider. Il reconnaît pouvoir « partir dans tous les sens », et apprécie alors  qu’on lui fixe une direction. Chick joue ce rôle, adaptant son radar pour capter l’humeur de son ami, lui proposer une ambiance musicale tantôt nostalgique comme sur « PAS DU GENRE À GUIGUIN », tantôt revancharde comme sur « EMOTICONE ». En bref, le beatmaker prend la barre et oriente la session. Yvnnis décrit une méthode particulière : « Avec Chick, on a une méthode qu’on aime bien faire. Je lui envoie mes a cappella et il fait la prod dessus. Ou bien ça m’arrive de poser sur une prod et de ne lui envoyer que ma voix, comme ça il fait dans le délire qu’il veut. Même si pour DND, la majorité a été enregistrée en studio. » Le titre « BIG SHOT » par exemple, est né grâce au brodage instrumental de Chick autour d’un vocal nu, la production initiale ayant été supprimée puis redessinée en fonction de son interprétation. Cette manière d’inverser la hiérarchie – la voix avant l’instrumentale – atteste d’une importante confiance mutuelle accordée. 

Quand il s’agit d’écriture, pour Yvnnis tout se passe sur téléphone, lune violette en haut de son écran. Il pianote au quotidien dès qu’une idée surgit et ne rédige que pour sa musique. Pas de journaux intimes parallèles, pas de carnets secrets, ses émotions ne prenant forme que par le son. Lorsqu’il évoque ses appréhensions ou ses regrets, notamment sur le morceau « OUBLIÉ », en collaboration avec J9ueve, l’attention portée au texte démontre bien que cette petite coupure est bénéfique. Ce qu’il met en évidence, c’est une stimulation qui diminue, des soirées qui l’enthousiasment moins qu’avant. En somme, des expériences qui modifient le regard du jeune homme sur son rapport à la musique.

« Pour moi, la musique sert à se détendre et à prendre du plaisir. Je ne veux pas que mes auditeurs ressortent plus abattus qu’avant. »

Concentration activée

La pochette de DND, baignée d’un vert doux-amer (rappelant presque instinctivement le disque Que la paix soit sur vous de Ali, paru en 2015) résume et imprime visuellement cette période d’introspection vécue par le rappeur. Le vert appelle d’ailleurs à plusieurs symboliques : la jeunesse, le poison, l’espoir. Pourtant cette cover, photographiée par Léa Esmaili, n’est pas née d’un brief ou d’une volonté de construire une image forte à tout prix. Elle s’est imposée presque par accident : « Le shooting était préparé, Léa avait prévu tout un set dans un appartement de plusieurs pièces. À un moment, on a vu une chambre aux murs verts et on a voulu tenter, ça a pris dix minutes pour faire les photos. Au final, ce sont celles qu’on a choisies ! » 

L’image tranche : plus froide et isolée, laissant apparaître le jeune homme assis, entourant ses genoux à l’aide de ses bras, replié. La couleur dominante s’impose par hasard : il portait déjà une tenue verte, sans savoir que le mur le serait aussi. Yvnnis nourrit alors le cycle de ses covers aux couleurs fortes : rouge sur PARHELIA, sorti en 2022 en collaboration avec Lil Chick ; bleu sur NOVAE en 2023. Ici le vert ne plaque pas de sens cachés grandiloquents, le cliché capture simplement la spontanéité d’un moment ayant flatté le cadre sans le prédire.

Les treize morceaux de la mixtape ont, eux aussi, été réalisés avec cette même spontanéité : échelonnés d’avril 2024 à juin 2025, ces nouveaux morceaux ont été composés sans limite de temps rigide pour les livrer mais une idée approximative de la date de sortie. La majorité a été finalisée sur la fin de la période, lors de séminaires de plusieurs jours dans une maison. Un réel cocon pour le rappeur qui sent la pression changeante : « Quand je vais au studio à côté de chez moi en semaine, je vais me lever avec l’intention, voire même l’obligation de faire un son. Alors que là, on est resté quatre jours dans une maison avec un studio intégré donc on pouvait faire du son quand on voulait. » Le rappeur se laisse alors la liberté de tester, d’abandonner, de recommencer. De ces sessions émergent « BIG SHOT », « ABOMEY » ou encore « DONOTDISTURB », morceaux piliers de la mixtape appuyant la volonté d’un rap plus cru du jeune homme : « j’avais quand même une volonté de kicker, plus que sur L’AFRO OU LES TRESSES. »

Toutefois, il ne renie pas les mélodies et pose sur des boucles délicatement travaillées notamment sur « SUD DE LA FRANCE » ou « BARA ». Ces écarts de sonorités reflètent ses écoutes éclectiques : rap, R’n’B, zouk, kizomba, afro, etc… un héritage qu’il garde de ses parents aux goûts musicaux opposés. Ceci lui vaut une sensibilité auditive lui permettant de naviguer aisément d’un univers brut de trap à une balade plus nostalgique en y incorporant dans ses textes, les thèmes de l’argent, de la vitesse et des cercles qui se rétrécissent. De ses mots, il peut se plaindre, être « assez aigri » par moments, mais il ne veut pas « chouiner » et n’est « pas du genre à guinguin » : « Pour moi, la musique sert à se détendre et à prendre du plaisir, et je ne veux pas que mes auditeurs ressortent plus abattus qu’avant. »

« Je ne pense pas que je serai le genre de rappeur qui va rapper jusqu’à 40 ans. »

S’il se définit comme plutôt pessimiste dans la vie, Yvnnis choisit d’injecter une énergie plus joyeuse dans ses morceaux, un contraste qui taille précisément avec le morceau « MAL AIMÉS », en featuring avec So La Lune. Le titre est porté par un refrain puissamment chanté par Yvnnis amenant une direction émotionnelle imposée dès les premières mesures. Le rappeur aborde l’appréciation de ces moments où la musique décide presque d’elle-même du thème à aborder. Dans ce titre, une certaine pudeur se dégage : dire à ses amis qu’il les aime reste rare, mais la musique l’aide à verbaliser et pour lui, faire des dédicaces dans ses sons est sa manière de les inclure. Sur scène, quand le public reprend un passage dédié à un proche, la fierté circule car l’aventure n’est pas uniquement la sienne.

La scène est justement un format auquel le rappeur est particulièrement attaché : « Depuis le début, j’ai toujours aimé le live, c’est le moment où tu vois ce que les gens pensent de ta musique. » Il imagine certains titres réarrangés spécifiquement pour les scènes à venir, avec des transitions, une scénographie particulière, etc… Grandes ou petites arènes, celles où le public est parfois clairsemé, le plaisir reste intact et le « forgent ». Elles lui apprennent à tenir, à réagir et à ne pas dépendre uniquement de l’euphorie collective : « J’aime la scène quand ça se passe bien. Parfois ce n’est pas facile, il n’y a pas grand monde ou alors les gens ne sont pas très réceptifs. Mais une fois que tu l’as fait, tu sais ce que c’est de jouer devant un public moins grand donc tu réagis mieux les fois d’après. Et quand les conditions sont réunies, en général ça va tout droit. » Bien que DND se trouve être un opus qualitatif et que le rappeur n’a jamais fait face à un réel échec dans son début de parcours, une crainte semble persister en lui à chaque sortie : la réception du public. Le rapport à ses auditeurs apporte son lot de questions. Pourtant, il répète sans fausse modestie que si un jour l’envie de faire de la musique disparaît, il arrêtera le rap : « Je ne pense pas que je serai le genre de rappeur qui va rapper jusqu’à 40 ans. » Cette lucidité désamorce le poids de perdurer, retenant que la réussite peut tomber n’importe quand : « Je n’avais pas anticipé le fait de vivre de ma musique. Selon moi, le facteur « chance » compte, même s’il y a du travail derrière. »

En moins de deux ans, Yvnnis a franchi un palier visible dans sa musique. Là où L’AFRO OU LES TRESSES captait l’élan, DND installe la maîtrise. Elle s’entend dans le flow plus assuré, dans les phases plus affûtées, dans ces terrains plus kickés que certains attendaient et qu’il investit sans perdre son lien à la musicalité. Cette mixtape pose une brique solide dans sa discographie, rappelant que peu importe le mode activé, le rappeur répond encore à l’appel du rap sur DND.

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