Chronique

Skefre
CAPITALISTE 2

Le Clan - 2025

Le rap a dans son ADN le pouvoir de faire s’enchaîner les thèmes a priori sans cohérence, la musicalité se chargeant de rendre cela digeste. Le fameux puzzle de vous-savez-qui, ou la partouze à la ferme de Fuzati. Depuis quelques années, la forme que prennent nos existences ressemble parfois à un texte de rap moyennement bien écrit. Le flux est partout, des milliers de nuances de laideur côtoient de savantes prises de parole, des vidéos d’exécution ou de retrouvailles entre un militaire et son chien. La machine ne prévoit pas d’arrêt d’urgence et l’apathie s’installe dans le cœur des utilisateurs, aucune prod ne venant donner un sens émotionnel à ce zapping infernal. L’intro de CAPITALISTE 2, « BIBERON », s’ouvre sur un discours du député européen belge Marc Botenga, qui dénonce le racket du Congo par l’Occident, États-Unis en tête. Skefre lui emboîte le pas sur un beat drill lugubre, en mettant en concordance directe l’exploitation de son pays d’origine et sa propre condition de voyou. Avant qu’un refrain-comptine entêtant ne vienne briser radicalement cette ambiance grave :  « Elle veut mon biff ou mon biberon bi-bi-biberon / Dans le bâtiment nous bicravons bi-bi-bicravons ». Par cette rupture de ton, le rappeur de Grigny prend-il la politique à la légère, le cerveau comme nous tous cuit par l’algorithme ?

Le second morceau, « ANIOTO BOYZ » confirme qu’il s’agit bien là d’un projet artistique qui ne doit rien au hasard. Le couplet introductif s’ouvre sur un constat glaçant « Depuis le début c’est baisé, nos berceaux : des cercueils avec des jouets » avant de revenir sur quelques points d’actualité qui paraissent déjà loin à l’heure de la crise de l’Occident. Puis vient le refrain, catchy en diable, où le rappeur s’improvise polyglotte pour « voir l’emoji pêche de la bitch ». La majorité des morceaux du disque épouse cette structure, un refrain à l’efficacité pop redoutable servant de respiration à des couplets chargés politiquement. Le minimalisme lyrical du style de Skefre, qui n’hésite pas à faire rimer plusieurs fois le même mot pour un effet adhésif et obsédant, donne de l’impact à ses punchlines, le goût de reviens-y des refrains agissant comme un cheval de Troie pour les messages qu’il fait passer. Son auto-dérision désarmante et sa science des ad-libs lui permettant d’atteindre un juste équilibre entre gravité et gaudriole. Enfin, le style de production, qui puise dans la trap d’Atlanta des années 2010, est lui aussi suffisamment dépouillé pour laisser de la place au rappeur et à ses invités. C’est sans artifices esthétiques que CAPITALISTE 2 parvient à capter l’auditeur, à la seule force de la vision de son auteur.

Une vision qui sert un propos clair : celui d’alerter et de mettre en avant ce qui se joue au Congo, pays aux prises avec une exploitation sans merci par les multinationales avec la complicité active des dirigeants occidentaux. Historiquement, les rappeurs engagés ont une tendance bien compréhensible à la convergence des luttes, dénonçant toutes les injustices qui les révoltent. Ce n’est pas le choix de Skefre, qui en se focalisant principalement sur une cause trop peu ou mal mise en avant, empêche de diluer celle-ci au milieu de la liste sincère mais éparpillée déroulée par certains de ses collègues, souvent avec le risque qu’on n’en retienne pas grand-chose. Il s’oppose par là-même à la tendance de la blanchité à hiérarchiser consciemment ou non les combats selon son degré d’affect et ses propres biais éducatifs et culturels. En transformant de manière abrupte la trap viscérale de « BADDIES CONGOLAISE » en rumba congolaise festive, ou en faisant référence au tube « Kipe ya yo » de JB Mpiana, le rappeur fait vivre son héritage culturel au-delà du seul constat froid des injustices, et ancre celles-ci dans une réalité vivante et incarnée. Le morceau final « IPHONE 17 » en duo avec la chanteuse Salimaat, voit Skefre finalement renoncer à toute légèreté, comme s’il donnait les clés d’un disque brillant de cohérence, qui pirate nos psychés atrophiés par nos écrans pour faire passer son message. « […] c’est pas du rap de chiffe molle comme le rap d’aujourd’hui, mais du vrai rap contestataire comme en 2005, salaud ! », clame-t-il en outro de « MAMA NA NGAIÉ ». Pas comme celui d’aujourd’hui, mais peut-être comme celui de demain.

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