Chronique

KMD
Black Bastards

Readyrock Records - Metal Face Records - 2000

Influence majeure pour certains des artistes rap les plus importants de ces dix dernières années tels que Earl Sweatshirt, Tyler, The Creator ou plus récemment Doechii, MF Doom, le rappeur-beatmaker masqué décédé en 2020, continue d’être célébré, notamment à travers des rééditions, tel que son album culte Mm.. Food qui fêtait ses 20 ans en 2024. Si la carrière de Doom est riche et résonne encore aujourd’hui, elle a démarré bien avant ses aventures en solo, au sein du groupe KMD (pour Kausin Much Damage) à l ‘époque où le rappeur de Long Island s’appelait encore Zev Luv X (en référence à Malcom X) accompagné de son frère Subroc et d’un troisième membre (seulement le temps du premier album) du nom d’Onyx. KMD s’inscrit dans le mouvement Native Tongues, entre afro centrisme et humour décalé à la De La Soul. Après une apparition remarquée de Zev Luv X sur le titre “The Gas Face” de 3rd Bass, la formation commence à se faire une place avec Mr Hood en 1991.  Sur ce premier album se dessine une science du storytelling aussi bien grâce à l’écriture des rappeurs que via l’habillage sonore : des interludes savoureux dans lesquels on croise notamment la voix de Gil Scott Heron. Ajoutez à ça des breakbeats musclés et une part d’excentricité dans le choix des samples résolument rhythm & blues, jazz, funk, et cet album se place dignement au milieu de ses pairs sans chercher à copier sur son voisin de table. Mais il faut aussi mentionner la pochette du disque, au centre une photo d’adolescents noirs qui jouent à ce qui ressemble à la marelle, et en haut à droite une caricature raciste inspiré de Little Black Sambo, personnage d’enfant noir apparu dans la littérature anglo-saxonne à la fin du dix-neuvième siècle. Caricature entourée et barrée de rouge comme pour dire ce à quoi le groupe s’oppose, ce qu’il tend à déconstruire. De quoi rappeler que KMD est au départ un crew de graffeurs, et que l’identité visuelle est un point important pour le groupe.

Ce stéréotype mis à mal que représente Sambo, c’est aussi le début des embrouilles, puisque l’album suivant, et dont il est question ici, Black Bastards, représente cette même figure à travers un jeu du pendu. MF Doom commentera dans une interview de la Red Bull Music Academy en 2015 qu’il s’agissait d’un symbole pour mettre définitivement fin aux stéréotypes. La sortie du maxi single “What A Nigga Know” et l’annonce de l’album à venir avec sa pochette dérangeante attire l’attention de la directrice de la rubrique Hot Rap Singles du magazine Billboard, Terri Rossi. Particulièrement choquée par cette proposition visuelle, cette dernière ne cherche même pas à comprendre l’intention du groupe. Il n’en faudra pas plus pour que la maison mère d’Elektra, la major Warner panique, se rétracte et convie Daniel Dumile (le véritable nom de Doom) pour lui rendre son contrat ainsi que son album qu’il venait de terminer seul, suite au décès de son frère Subroc dans un accident de voiture. Œuvre maudite ? Pas tout à fait, puisque le fameux animateur et DJ radio Bobbito Garcia sortira quelques titres via un EP sur son label Fondle’Em Records en 1998. Puis en 2000 paraît enfin une version complète avec la pochette originale et controversée sur les labels Metal Face Records et Readyrock Records avant d’être réédité en 2001 sur le label de Bigg Jus (membre de Company Flow) Sub Verse Music. En 2023, c’est une nouvelle réédition par le label Rhymesayers qui voit le jour.

Ironie, cet album est moins ouvertement politique, sinon moins sérieux que le précédent dans les textes. Certes à cette époque, Zev Luv X et Subroc sont des disciples du Nuwaubianisme, une religion fondée dans les années 60, mêlant nationalisme noir, théories du complot, et croyances en des entités extraterrestres, mais sur ce second opus ils expriment une désinvolture avec des lyrics plus légers autour de la fumette, du sexe, de l’alcool, sans dilemme moral explicite. Comme un florilège d’egotrips quelque peu décousus mais bien balancés, où l’on croise des invités de choix : les rappeurs Kurious au flow habile et Lord Sear et sa voix imposante sur l’excellent “Smokin’ That S*@%”. Autre temps fort de l’album, “Plumskinnz (Oh No I Don’t Believe It)” et son jazz entraînant qui rappelle Digable Planets dans une forme plus crue. Sans oublier, le très jouissif “Sweet Prenium Wine” et sa boucle de guitare imparable. Avec le recul, cet album garde le même niveau que son prédécesseur pour les interludes (“Garbage Day #3”, chargé et cinématique), les samples (la voix de de Gylan Kain des Last Poets sur “What A Nigga Know” bouscule l’auditeur avec panache), et ce sens du groove, entêtant à souhait tout le long du LP. Cependant Black Bastards trouve une forme de rudesse et d’efficacité qui passe mieux l’épreuve du temps. Au-delà de toute la controverse et les tribulations qui entourent ce deuxième et dernier album, c’est peut-être celui-ci le “vrai” classique de KMD.

D’ailleurs quant à ce que représente ce disque pour la carrière de Daniel Dumile, le journaliste Kris Ex de Pitchfork parle de la sortie empêchée de Black Bastards comme d’une origin story, celle du personnage de MF Doom. Le principal intéressé a précisé, toujours lors de son interview à la Red Bull Music Academy, que son alter-ego de rappeur masqué était déjà prévu dans ses futures propositions artistiques à l’époque de KMD, mais il est possible d’imaginer que son parcours, son aura n’aurait pas eu la même ampleur sans cet épisode. Doom a d’ailleurs  connu une vie de SDF et des conditions d’enregistrement très précaires pour son premier album Operation Doomsday après son passage en major avec son groupe, ce qui sans le vouloir a contribué à construire sa légende. Enfin, ce deuxième et dernier album de KMD donne une idée de ce que sera la musique de MF Doom à partir de la fin des années 1990, cela aura même eu une influence conséquente sur le travail de ses collaborateurs : dans les années 2000, une série de photos, disponibles sur le site du label Stones Throw, prises pendant l’enregistrement de Madvillainy montre la pochette de Black Bastards  par terre adossée à d’autres disques de la collection de Madlib. Et il suffit d’écouter ces deux albums l’un après l’autre, pour sentir la filiation entre les deux univers.

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