Pépite Nayra

Nayra, rappeuse-chanteuse originaire de Saint-Denis, prévoit un EP à sortir début 2021. L’occasion de revenir en portrait sur une bouleversante anomalie de l’industrie musicale, avant que l’émotion ne submerge tout le pays.

Il y a quelque chose chez cette artiste de vingt ans – mais à la maturité que des pères de famille quadragénaires n’auront jamais – de l’ordre de l’énigme. Nayra ne triche jamais. Elle déborde. Elle déborde de force à fleur de peau, la force des trop sensibles, celles qui prennent et digèrent toute la violence du monde. Sa musique est simple, mais même un cœur de charbon rattraperait quelques battements à l’écoute de sa voix. Elle rappelle l’élégance d’une Wallen, passe du rap au chant, du R’n’B à l’afrotrap… Certes, la difficulté de l’associer à un style gêne les étiqueteurs en tout genre – elle n’est pas de cette « polyvalence » que les attachés de presse fainéants aiment mettre en avant dans les biographies d’artiste. Nayra est plus proche d’une Rosalia que d’une Imen Es ; n’en déplaise à l’industrie musicale qui ne voit qu’un chemin pour les jeunes femmes maghrébines dans la musique. À en croire ses dernières performances sur scène, Nayra se dirige vers une musique accessible qui fait la part belle aux instrumentaux et aux chants orientaux, liés à ses origines égyptiennes et marocaines. Comme Rosalia a créé à partir du flamenco, de la pop et de ses émotions.

Dans une interview donnée sur le blog du sociologue Karim Hammou, Nayra revient sur l’appropriation par les hommes du chant depuis que l’Auto-Tune leur permet de se passer de chanteuse pour les refrains, sans que le public s’aperçoive qu’ils ne savent pas chanter. Elle mentionne notamment ses reprises de titres sexistes de rappeurs connus, reprises souvent moquées mais auxquelles elle apporte une justification solide : « Ça a toujours été une sorte de moteur pour moi de démonter ce que faisaient les rappeurs pour le rendre accessible aux femmes. » Vous nous avez pris le chant, on vous prendra le rap – et tout ce qu’il y a dedans.

Mais là où Nayra marque, encore plus que par sa réflexivité, c’est en live. Dans une ère de triomphe des MCs de studio, elle rappelle que la musique est affaire de frissons envahissants, d’une émotion qui inonde tout le corps sur l’instant. Nayra débarque la tête froide pour jouer dans une cité du 93 qui n’est pas la sienne, dans un bar du Nord-Est parisien, devant des centaines de personnes à la fête de l’Humanité avant le concert de Soso Maness et, à chaque fois, ne laisse personne indifférent. Voilà à quoi on reconnaît un vrai talent : à l’impossible impassibilité qu’il fait naître. Dans le fond, Nayra effleure les thèmes du sacrifice – la pomme croquée pour en enlever le venin –, la quête acharnée d’une justice, envers soi et envers les autres, quitte à se livrer entière aux loups, à ramasser un cœur déchiré pour avoir foncé tête baissée, guidée par sa seule franchise. Peut-être d’ailleurs qu’il y a des choses, chez elle, de l’ordre de blessures de femmes, qui parlent surtout à celles qui ont les mêmes plaies sous la peau. Mais à condition de se laisser aller, il y a fort à parier que n’importe quel gaillard verra, à son insu, les poils de son avant-bras au garde-à-vous devant la voix franche et directe de la jeune Dionysienne. — Manue