Les 100 Classiques du Rap Français | Abcdr du Son

Retour aux pyramides

X-Men

("Ma 6-T va crack-er", 1997)

Jamais l’odeur de la rancœur n’avait autant été une ode à l’évasion que sur le crépusculaire ‘Retour aux pyramides’. En une cascade de name-dropping située entre chant du guerrier et manifeste mystique, les X domptent la révolution terrestre et imposent leur way of life. Voilà ce que ça donne quand Ill & Cassidy fument les cigares du pharaon un soir de pleine lune.

Cassidy (rappeur, moitié des X-Men) :

"Juste après Time Bomb, on est parti à Meaux dans les studios de White & Spirit. Ils nous avaient envoyé des instrus avant qu’on les voie. Ils nous avaient d’abord proposé l’instru sur laquelle a finalement posé KRS-One. On avait un peu préparé de notre côté, mais finalement, quand on a entendu celle que les gens connaissent aujourd'hui, on n’a pas hésité. Elle a eu notre préférence.

Côté écriture, malgré la légère préparation avec Ill, on a principalement tout fait sur place. Comme d’hab’, c’était instinctif. Contrairement à ce qu'on me demande parfois, on ne s’est jamais dit que le morceau allait tourner autour des colons, de la colonisation. Je ne sais plus qui a trouvé le crédo 'Retour aux pyramides' en premier, mais vu que c'était le délire, on a essayé d’élargir vers tous les horizons. Du coup on a été taper dans la géographie, l’Histoire, des personnages qui nous ont marqués et qui ont aussi marqué l’Histoire du peuple noir. On aimait bien faire des références par rapport à ça, entre autre de par nos origines, Ill étant métisse et moi d’origine Burkinabaise. C’est vrai que la superposition de tout ça peut donner l’impression que ça parle de la colonisation, mais en fait pas du tout, c’est encore plus général. Le morceau est sûrement plus axé vers toutes les pressions qu’il peut y avoir sur la Terre, les lobbies aussi. C’est un peu du mysticisme, qui se retrouve aussi dans le titre d'ailleurs. La civilisation egyptienne, son peuple, cette ère de la construction, cette époque où une toute puissance était là mais qu’on ne peut toujours pas vraiment expliquer, ça rentre là-dedans aussi. En tout cas, on n'a jamais pensé aux Pyramides d'Evry. On a simplement pris le thème de la banlieue et on l’a essoré de cette manière, en mettant des superpositions de phases, des références, en parlant aussi de drames style pédophilie. On a un peu mis tout ça dans le même panier.

Et pour l’anecdote, on a posé le morceau assis. On s’est mis dans une ambiance "on se détend, on bédave, on va se poser sur un siège" et on a rappé le morceau comme ça. White & Spirit ils se sont un peu demandés ce qu’il se passait [rires]. On leur a dit "Vous inquiétez pas, on a un truc, on se pose, on le sent comme ça, on le fait comme ça". Comme quoi il faut suivre ses instincts. Pourtant en sortant du studio, on n’était pas super satisfaits du morceau. On se disait "Ouais, il est pas mal, mais ça reste un morceau parmi d’autres". Finalement, une fois que le morceau est sorti, les gens ont accroché dessus d’une manière qu’on n’avait pas perçue sur le moment. C’est avec le recul qu’on s’est dit qu’il y avait une espèce de folie avec la superposition de phases et de métaphores, plus l’ambiance de la musique qui est assez particulière. Ce morceau, il fait partie intégrante de nous. C'est l'un de ceux dont on me parle encore parfois dans la rue. Il y a des gens qui cherchent à faire des classiques, et finalement nous on a réussi sans le faire exprès. On cherchait juste à faire des bons morceaux en mettant le meilleur de nous. C’est une grande fierté."

White (producteur, moitié de White&Spirit) :

A la base, les X ne devaient pas poser sur cette instru. On leur en avait fait une autre, mais quand on leur a proposé, ça ne leur plaisait pas. On a donc fait celle que tout le monde connaît aujourd’hui, et on leur a envoyé. Si ma mémoire est bonne, on l’avait d’abord composée pour le film d’ailleurs. Mais j’ai un doute, on faisait vraiment tout en même temps à cette époque. Ca commence à dater tout ça. Bref, quoi qu’il en soit, elle accompagne une scène du film et Ill & Cassidy connaissaient le concept, savaient de quoi parlait le film, etc. On travaillait d’ailleurs de façon très proche avec Jean-François [Richet, NDLR]. On bossait les scènes au millimètre, il participait autant que nous au choix des artistes sur la B.O, c’était très équilibré comme relation de travail.

A l’époque, il y avait beaucoup moins de groupes de rap que maintenant, alors dès qu’un bon groupe débarquait, ça se savait tout de suite. C’était impossible de rater un groupe comme les X-Men. Comme tout le monde, on avait kiffé ce qu'ils avaient fait avec Time Bomb. On leur a donc proposé de participer au projet. Quand ils sont venus enregistrer le morceau, on ne s’était encore jamais vus. Je leur envoyais tout sans les avoir rencontrés. On était quatre au studio : Ill, Cass’, moi et mon frère, et le morceau a été enregistré dans la soirée. Sur le coup, personne n’a réalisé son impact. Pour être franc, ça nous semblait même très moyen. Le morceau n’est pas super énergique, son potentiel n’était pas facile à repérer, ça ne nous a pas semblé évident qu’il deviendrait ce qu’il est aujourd’hui. Par exemple, je n’aimais pas le mix, ça ne pètait pas à la gueule, alors que généralement, j’aime quand ça explose. Mais avec le recul, c’est ce qu’il fallait. Concernant les flow des rappeurs… Bah... C’était au top ! Au final avec du recul, on voit bien qu'il n’y a pas vraiment d’erreur sur ce titre, mais c’est seulement quand on a commencé à avoir les premiers retours qu’on a réalisé tout ça. Et pour l'anecdote, qui n'est pas aussi anodine que ça, les X ont rappé 'Retour aux pyramides' assis sur une chaise. Ce n’était pas par hasard hein, c’est ce qu’ils voulaient. C’était pour se mettre dans un délire d’après eux et ça leur donnait une manière d’articuler particulière. Tu articules différement quand tu es assis. Je n’avais jamais fait ça, sur le coup, j'ai un peu halluciné sur leur demande : "Mais vous êtes chelous vous, pourquoi vous voulez rapper assis ?". Ils m’ont dit "Ouais, on s’en fout...". Ill a son caractère en plus. Dès qu’il veut un truc, voilà… Il a raison d’ailleurs ! Et là il voulait absolument rapper assis. C’est l’une des choses qui a fait ce flow si particulier.