Sortie

Svinkels

Tapis Rouge

Un premier album sert souvent à figer l’ADN d’un groupe. À ce titre Tapis Rouge fait parfaitement le travail. Dans ses thématiques pourtant, il est à peu près une copie conforme de Juste fais-là, l’EP qui l’avait précédé une quinzaine de mois plus tôt. Au milieu de quelques titres engagés, des morceaux dédiés à la fête, à l’alcool, à l’herbe, glorifient un mode de vie frénétiquement chaotique. Enthousiastes dès qu’il s’agit de parler boissons et drogues (« l’alcool pour nous, c’est comme les chiens pour DMX : c’est le concept de base » diront-ils en interview), Nikus Pokus et Gérard Baste récidivent plus que jamais dans le jeu de mots et le name dropping drôle et à multiples lectures. L’Almanach Vermot n’a qu’à bien se tenir, Francis Blanche, Pierre Dac ou encore Frédéric Dard trouvent ici leurs doubles maléfiques. Xanax, quant à lui, trouve sa véritable place dans le groupe qui passe insidieusement de quatuor à trio. Il en sera l’aigreur, le mec qui se trimballe deux ivrognes qui pénalisent ses ambitions de grand séducteur, dont Baste complète la part salace. Mais Tapis Rouge, c’est aussi un double tournant de carrière pour les Svinkels. D’abord Fred Lansac, leur DJ acolyte et binôme de Xanax via le groupe Les Professionnels, s’éloigne du Svink’. Nikus encaisse la quasi totalité de la production, et DJ Pone rejoindra l’équipe quasiment dès la sortie de l’album pour l’accompagner sur scène. Scène où le groupe fera ses armes et sa réputation avec talent, bien aidé par des séries de dates où il ouvre pour Matmatah, mais aussi par « Réveille le Punk ». Énorme référence à la vidéo de The Wall de Pink Floyd, le clip, financé par Delabel, mettra en scène uniquement les deux rappeurs blancs des Svinkels grimmés mi Sid Vicious, mi Angus Young dans une ambiance lycéenne que n’auraient pas renié les Beastie Boys circa 1986 ni quelques groupes de punk californien des 90s. Cette version métal du morceau (qui existe sous trois formes différentes sur le CD originel), tabassée chaque soir sur M6, collera à la peau des Svinkels. Ils seront également l’un des seuls groupes de rap à éclater les plus grands festivals des années 2000 alors que le genre était blacklisté dans l’immense majorité des salles de concert de l’hexagone.

Gérard Baste

(Rappeur des Svinkels, alcoophile et slipologue)

« Quand on part sur les maquettes de Tapis Rouge, Fred Lansac est en train de s’effacer du groupe même s’il est encore là lors des enregistrements. On travaillait beaucoup en retraite, notamment à Clamecy [entre Nevers et Auxerre, NDLR] ou en Bretagne. La journée, Nikus bossait sur les instrus et le soir, je cherchais des concepts en écoutant ses prod’ et j’écrivais. On rappait aussi beaucoup sur des faces B qui nous servaient à poser nos thématiques et nos premières phases, le temps que l’instru qui convienne tombe. On a toujours construit nos disques comme cela et ça fonctionnait bien. Avec Nikus, nous avions une vraie mécanique et une complémentarité. Xavier, lui, arrivait toujours au dernier moment et écrivait presque toujours en studio. Quand on juge qu’on a bien travaillé nos maquettes, on part enregistrer l’album. Delabel nous envoie à la Mahoudière, une ferme normande réhabilitée en studio. C’était tenu par un vieux briscard qui avait fait quelques gros trucs dans les seventies. On y fait l’album sans se poser trop de questions, mais avec la même idée que celle qu’on avait à chaque nouveau projet : faire un son plus gros, plus fat. En l’occurrence, on était persuadés de faire un truc bien et que quelque chose allait se produire. On avait un beau budget, des gens aux manettes. Mais en réalité on se regardait beaucoup le nombril sans trop comprendre qui nous entourait. Nous on se disait juste : « on a des morceaux qui tuent, des jeux de mots qui tuent, une identité qui tue. » Et quand on a fait « Réveille le punk », on s’est carrément dits qu’on avait fait un tube. La maison de disques a dû le penser aussi puisqu’elle nous a financé un clip à cinquante mille euros. Et elle ne s’est pas totalement trompée, puisque M6 se met à le programmer chaque nuit, à une époque où c’est la seule chaîne hors câble qui diffuse de la musique. Mais finalement, même si « Réveille le Punk » a été l’un des plus gros tournants dans notre parcours, ça n’a pas été le tube qu’on espérait. Ça n’a été qu’un tube de concert et de la programmation de nuit sur M6. Ce morceau a conditionné notre carrière dans tout une partie de ce qu’elle a eu de géniale. Grâce à lui, une niche s’est créée et on a pu en profiter. Il y a même eu souvent une confusion : des programmateurs étaient persuadés qu’on était un groupe de rock car ils ne s’étaient basés que sur ce titre. Mais il y a aussi eu le revers de la médaille : on nous a collé encore plus l’étiquette alterno de Beastie Boys français, qu’on trouvait hyper réductrice et un peu lourde à porter. On voulait tous les avantages sans les inconvénients, le plus gros étant de ne pas être reconnu comme un groupe de rap. » – Propos recueillis par l’Abcdr du Son en Novembre 2016.

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