Ziko, le spleen du brigadier
Interview

Ziko, le spleen du brigadier

Il a fondé La Brigade, côtoyé les meilleurs et contribué à l’expansion de groupes comme L’Skadrille ou Nysay… Retour avec Ziko sur un parcours riche en émotions.

Abcdr du Son : Quels sont tes premiers souvenir liés au rap ?

Ziko : J’ai commencé le hip-hop par une défaite amoureuse. Ma copine m’avait quitté. J’écrivais des textes à l’époque mais je n’osais pas encore aller sur scène. Un jour, je suis parti à une soirée où les Little MC proposaient de faire un freestyle. Je suis monté sur scène et j’ai rappé un texte que j’avais écrit suite à cette déception amoureuse. Ça a plu et je me suis dit que je voulais faire ça. C’était la toute première fois que je rappais, que j’exprimais mes lyrics. C’était vers 1991. C’était sérieux dès le début, j’écoutais Radio Nova, j’étais à fond, je savais ce qu’était le rap. Mais rapper, ce n’était pas encore une de mes flèches. Avant ça, je dansais avec Thony Maskot qui était Black Panther, Un Point c’est Tout, Spank… J’écoutais du rap américain et puis je me suis habitué au rap français, j’aimais bien. J’ai été étonné la première fois que j’ai écouté du rap en français mais ça m’a tout de suite plu : Little MC, EJM, NTM… Les premiers Solaar aussi. On ne comprenait pas trop mais, moi, j’aimais bien. Ça nous changeait. Je n’avais pas d’instru’ ; donc j’écrivais des textes en écoutant les musiques américaines. Parfois, je comprenais quelques lyrics que je traduisais. Ça se faisait beaucoup à l’époque, les gens traduisaient.

A : Comment s’est concrétisée cette envie de rapper ?

Z : Ma carrière a été longue mais ça s’est passé vite. J’ai rencontré DJ Chab One qui était DJ titulaire au Pégase. J’avais la possibilité de monter sur scène grâce à lui. À chacun de ses sets, je faisais un freestyle et ça plaisait aux gens. Dès le début, j’ai eu l’ambition de faire une galette. Je suis allé à Londres avec Simon mais on n’a pas pu faire le vinyle parce qu’on n’avait pas assez d’argent. Mais, durant ce voyage, j’ai pensé au concept de ce qui deviendra La Brigade. Je n’allais plus à l’école et je traînais beaucoup dans les quartiers. Je rencontrais les personnes et je leur proposais de créer le groupe avec moi. Franco [NDLR : Doc K] et John, je les avais vus en concert et j’aimais bien leur engagement vis-à-vis de la communauté noire. John m’a présenté D.Vice. Moi, je rappais déjà dans un groupe qui s’appelait Le Just Cool et il y avait une fille, Diana, qui sortait avec Fredo. J’ai demandé à Fredo s’il voulait rapper et voilà, c’était parti… Le groupe est né vers 1993. On faisait toutes les scènes underground. On croisait 113, Kery James, NTM…

Ziko - « Fonkey Dialect »

A : En 1995, tu as eu l’opportunité de poser sur la compilation Time Bomb Volume 1.

Z : « Fonkey Dialect » était mon premier morceau officiel. C’est grâce à Geraldo que j’ai enregistré ce son-là. On traînait déjà ensemble à l’époque et il m’a proposé de venir sur la compil’ de son cousin. Le morceau a très bien fonctionné et fait de la pub pour moi et mes brigadiers. Ça nous a donné de la force pour lancer La Brigade. J’étais plus souvent en studio que dans les soirées ou les radios. J’étais confiné dans ma chambre à faire du son. J’étais assez discret. Time Bomb voulait faire un label. C’était déjà un label, même. Ils cherchaient des artistes et ont pris ceux qui les intéressaient. Moi, le problème, c’est qu’ils voulaient me signer en solo. Mais j’avais La Brigade derrière moi et je ne voulais pas lâcher le groupe à l’époque. On a quand même fait le morceau solo mais on n’a pas été plus loin.

A : Tu te souviens dans quelles conditions le premier maxi de La Brigade a été enregistré ?

Z : On avait été à La Cuisine le mixer avec Fredo et Lobo. Pour le financer, on vendait des bracelets en cuir à dix francs. C’était en auto-production. On en a pressé 500 ou 1 000. Ça a eu un bon impact. J’ai eu un article dans les journaux parisiens. La Brigade fonctionnait à l’époque, ça se passait bien. Tout fonctionnait à l’époque… Il fallait que je me démerde pour trouver de l’argent. De là est venue l’idée de faire la mixtape C2 La Balle. Un matin, je me suis levé : « Putain, j’ai pas d’argent ». Je regarde mon matériel, les micros… J’ai appelé tous mes potes : « Venez poser ». Au début, c’était par manque d’argent, par nécessité. J’étais jeune, je ne travaillais pas, je ne faisais que de la musique. Il fallait que je fasse de l’argent, donc j’ai enregistré cette cassette et ça a marché. J’en avais fait très peu : deux cents ou trois cents. Je les vendais cinquante francs, il me semble. C’est moi qui ai réalisé toutes les prod’. Ils sont venus poser dans ma chambre. On a fait ça sur deux semaines. Hop, je faisais un son, ils posaient, j’en faisais un autre et ainsi de suite… Avant, c’était mieux : le mec, il débarquait et il posait. Maintenant, c’est : « Envoie-moi le son, je vais écrire dessus… » N’importe quoi… Lunatic, Malekal Morte, La Brigade, IZM, X.Men… On formait un bon petit crew. Lunatic et X.Men, au niveau du flow et du travail, ils étaient impressionnants. Lunatic avaient un gimmick : nous, on était en studio et eux sortaient pour fumer et se concerter, puis ils revenaient et ils posaient direct. Il y avait une compétition saine, il fallait être le meilleur, tout le monde se battait. La plupart étaient assez forts pour ne faire qu’une seule prise. J’ai dupliqué les cassettes chez moi avec ma sœur. Puis je les ai déposées à LTD. C’est parti vite et je n’en ai pas refait derrière. Ça a été mon erreur, je n’ai pas joué sur la tendance. Je vais la rééditer mais ça va être dur d’améliorer le son.

A : Pourquoi as-tu quitté La Brigade alors que le groupe était en pleine ascension ?

Z : J’ai fait une dépression nerveuse en fait, pendant quatre ans. Et ils ont signé chez Barclay, sans moi. Il y a eu une scission pendant quelques années mais, aujourd’hui, on se revoit tous. Certains ont arrêté le rap. J’étais dans une période très délicate. J’ai regretté. J’aurais aimé vivre ce qu’on avait à vivre ensemble, même si on a passé de bons moments. Il n’y a pas eu d’embrouille. Mais quand je les ai laissés, ça a eu un impact sur le groupe. J’étais leur concepteur sonore.

L’Skadrille, Nysay, Bams, Tony Fresh & Ziko - « C2 la balle corporation »

A : Comment est né le label C2 La Balle ?

Z : C’est Bam’s qui m’a incité à faire un label. On sortait ensemble. J’ai rencontré L’Skadrille grâce à Jean-Pierre Seck. Ils ne faisaient pas partie du même groupe à la base. Il m’avait présenté plusieurs mecs et je lui ai dit que je voulais ces deux-là. Ils avaient seize ans à l’époque. On a connu Thierry Legros qui tenait le studio Blackdoor. Il nous faisait confiance et nous prêtait le studio pour réaliser des maquettes. Et puis la compilation Definition of Hip-Hop sur laquelle étaient présents les morceaux « La Vie est une… » et « Le Rêve » nous a ouvert des portes, « businessement » parlant. Nysay, c’est Ali qui me les a présentés. Il avait détecté leur potentiel. J’étais au studio en train de faire du son, il est venu avec eux en me disant : « Tiens, j’ai deux petits ». Je les ai écoutés rapper et j’ai dit : « Vas-y, on prend ! ». Ils n’ont rien sorti sur C2 La Balle. On devait mais Zoxea n’était pas trop d’accord parce qu’ils venaient de Boulogne… Et puis eux aussi n’étaient pas patients, ils voulaient faire leur album le plus vite possible. Mais il y avait L’Skadrille d’abord. Si tous étaient restés avec moi, on aurait formé une grande famille, même si on en est toujours une.

A : Tu as rejoint le collectif Boogotop ensuite, qui en faisait partie ?

Z : Doudou Masta, Sterna, OG Black… Je les ai rencontrés au cours de ma dépression. J’ai croisé Doudou qui m’a dit : « Mais t’es pas sur scène avec La Brigade !? » J’ai répondu que je les avais quittés et il m’a dit de venir avec lui. Joey Starr m’avait plus ou moins proposé de rentrer dans B.O.S.S. mais je suis resté avec Doudou après ma cure à l’hôpital psychiatrique.

A : Ta dépression était-elle liée au rap ?

Z : J’étais amoureux d’une fille. J’étais amoureux de Bam’s. Elle m’a dit que c’était fini et j’ai fait une dépression. J’ai commencé à boire et à fumer. Ça m’a tourné la tête parce que j’étais jeune. Je connaissais déjà la fume mais pas encore les dégâts que pouvait causer l’alcool.

« Il y avait trop de talent concentré. Et au lieu de rester humbles et tranquilles, on a tout fait exploser. »

A : En 1999, tu as sorti l’EP Pour tous mes « G »

Z : Ça n’a pas vraiment eu de succès. J’aurais dû attendre, me réinstaller dans le milieu avant de sortir un EP. Mais tu sais, avec la dépression… Quand les gens te proposent un voyage au Brésil pour poser tes rimes, que t’es dans une phase où tu fais n’importe quoi, c’est quelqu’un d’autre qui prend ta place. Le mieux pour les dépressifs, c’est de prendre ses médicaments, regarder le ciel et la forêt et ainsi éviter de faire n’importe quoi. Je devais faire un refrain pour un ami dont je tairais le nom et partir au Brésil tourner le clip. Mais comme j’ai fait n’importe quoi sur la maquette, j’ai raté ce voyage… La dépression est un mauvais ami. Geraldo était venu me voir une fois et m’avait dit : « Ziko, si tu veux, je suis là, avec Ali. On voudrait monter un label… » Normalement, je devais être dans le 45 Scientific en tant que producteur. Même avant ça, à l’époque où je montais C2 La Balle, Geraldo m’avait dit : « Tiens, moi j’ai des jeunes, je te les présente, c’est les Lunatic… Si tu veux, on les produit ensemble ». C’est moi qui ai fait écouter le morceau « Viens Danser avec les Lunatic » à Sek, qui a adhéré tout de suite et les a fait signer pour enregistrer « Le Crime Paie ». J’avais déjà L’Skadrille, Bam’s, Nysay… Et quand l’humain a envie de réussir, il te prend vite la tête : « Ouais, fais-moi ci, fais-moi ça, je veux sortir le premier… » Il y avait trop de talent concentré. Et au lieu de rester humbles et tranquilles, on a tout fait exploser. Alors qu’on aurait pu être une grande équipe, tous. De Time Bomb jusqu’à La Brigade, L’Skadrille… Les ego, l’argent et la vie ont tout fait exploser. Ce sont des histoires de confiance, de vie, de générations… Moi, je suis parti au moment où ils faisaient « Les Bidons veulent le Guidon » et « Le Crime Paie ». Ils enregistraient à Plus XXX, c’est ce jour-là que je suis parti. Je les ai vus enregistrer « Le Crime Paie ». En tant que rappeur, j’étais jaloux. [Sourire] Avec Geraldo, on s’échangeait des samples, on parlait de son. Mars et Sek m’impressionnaient beaucoup. La dépression, c’est la maladie de l’an 2000. Elle m’a fait rater beaucoup d’opportunités. Les gens ne comprennent pas qu’il y en a qui souffrent. C’est très dur. Dieu merci, je ne suis pas retombé là-dedans mais j’ai des amis qui ne font que des allers-retours. La musique m’a beaucoup aidé. Mes parents et mes amis aussi. La dépression m’a fait perdre des contrats d’un million. Ce que je dis à la jeunesse, même si on vous le redit et ressasse : allez à l’école. La société est telle qu’elle est mais on peut s’en sortir en usant de bonnes stratégies. Mon erreur, c’est que j’ai voulu tout faire tout seul quand je me suis mis dans la musique. J’aurais dû mettre ma famille et mes amis dans mon business pour qu’ils m’aident à contrôler et gérer au cas où il m’arriverait quelque chose. Je ne l’ai jamais fait. Ce que je conseille à la jeunesse, c’est de bien s’entourer.

A : Tu n’as pas eu l’opportunité de réintégrer La Brigade au début des années 2000 ?

Z : Si, on me l’avait proposé. Mais comme j’avais de l’ego, ils m’avaient dit : « Si tu reviens, ce sera à certaines conditions ». Ça ne m’a pas plu. J’aurais dû baisser l’échine et y aller, ravaler ma fierté.

A : En 2004, tu as posé sur la compilation Sang D’Encre Haut Débit

Z : C’est Geraldo qui m’a invité. Le morceau était pas mal mais j’aurais pu faire mieux. J’aurais peut-être pu rejoindre le label à cette époque mais j’arrivais alors qu’il était sur le déclin.

A : Tu estimes que, dans la musique, certaines personnes auraient pu t’aider et ne l’ont pas fait ?

Z : Oui, beaucoup. En premier lieu, mon groupe. Mais ils ne savaient pas comment gérer les choses. Je ne leur en veux pas. Il n’y a pas d’animosité. Avec le recul, c’est à moi-même que j’en veux. C’est moi qui forge mon destin. C’est toi et toi. Toi et Dieu. Il y a la musique, la vie et il faut faire la différence. Quand t’es malade, prends ton temps, essaie de vivre et de gérer les situations calmement, de t’organiser et de tout analyser. Fume un peu, reste chez toi, écris, range ton appartement, fais tes papiers… Il y a beaucoup de choses à faire dans la vie et la musique nous aide, c’est tout. Mais c’est toi et Dieu. Tu es le seul fautif. Comme disaient les Lunatic : « On est là pour amener notre part de progrès ». Le diable est en chaque personne. Mais si tu veux faire parler ton bien, tu peux faire parler ton bien. La Brigade a eu raison de me laisser de côté parce qu’ils n’auraient pas pu me gérer. En grandissant, tout ce que je souhaite aujourd’hui, c’est reformer ce groupe et vivre les choses que je dois vivre avec eux. La Brigade n’est pas perdue. Rien n’est figé. J’ai eu une réunion avec La Brigade, ils me disaient : « Oui mais Ziko, comment on va revenir, ça va vite, tout le monde est au trap… » Il suffit de rester nous-mêmes et de travailler comme on travaillait. Mais comme ils ont tous la tête dans les Pampers, c’est compliqué. Il y a un nouveau son qui a été effectué avec Papi et Franco mais il n’a pas été validé par tout le monde. Le but, c’est de faire une anthologie et un album. Mais s’ils ne sont pas réactifs, on s’arrêtera à L’Anthologie. [NDLR : L’Anthologie est sortie en mai 2015 et comporte cinq inédits mais le projet de re-formation du groupe semble ne pas avoir abouti]

A : Ensuite, tu as sorti ton album, Zikomatik.

Z : J’ai fait cet album avec Democrates D et un pote qui s’appelle Uran. J’étais bien quand j’ai écrit cet album. J’avais tout : la femme, l’ami, la voiture… [Sourire] Les gens pensent qu’on est plus créatif quand on est triste ou dans la merde. C’est souvent faux. La plupart des rappeurs, soit ils gueulent, soit ils pleurent. Il n’y a pas de bonheur. Ali a fait un très bel album mais les gens sont réfractaires parce qu’ils estiment qu’il est trop dans la religion. Moi, j’aime beaucoup son album. Sa carrière est un sans faute.

A : De tous les rappeurs que tu as côtoyés, quel est celui dont le parcours te rend le plus fier ?

Z : [Rires] Tu me poses la question à moi ? Je comprends ce que tu veux dire mais tu connais ma réponse.

A : Non…

Z : Bah c’est Booba !

A : Tu aurais pu dire Ali.

Z : Oui, c’est vrai. Mais pour avoir baisé l’industrie, je dis Booba. Le territoire lui appartient, on l’écoute dans tous les gamos, que veux-tu que je te dise… Il a inventé le rêve français. Réussir avec de la musique. Réussir avec rien. Le message, c’est de la merde, mais quand il parle des noirs, il parle des noirs. Il est engagé. Booba, c’est pas un pro-black, c’est un black pro. Il est intelligent et il reste toujours avec la communauté. Il est toujours resté avec.

Geraldo & Ziko - « C’est la fête gars »

A : Et quand tu regardes ton parcours, qu’est-ce qui te rend le plus fier ?

Z : Ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir fondé La Brigade. Et le projet dont je suis le plus fier, c’est la mixtape C2 La Balle. On m’en parle tout le temps, encore aujourd’hui. Même Sheryo récemment, il me disait qu’il la saignait quand il allait en vacances. Mon titre préféré dessus, c’est celui avec Geraldo. C’est une des rares fois où on l’entend rapper. Il s’était fait un petit trip… [Sourire]

A : Quels sont tes projets dorénavant ?

Z : Je suis sur un album solo que j’enregistre en studio. C’est moi qui produis. Il y a déjà K-Fear et Afro Jazz dessus. Je pense qu’il y aura Ali aussi. J’aimerais bien sortir une compil’ également où j’inviterais Ali, les X.Men et toute la famille à poser sur mes productions… Je tiens toujours mon stand aux puces à Clignancourt. Mon but serait d’ouvrir un magasin.

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