Morad, survivant scred
Interview

Morad, survivant scred

Revenu des pires aléas de l’existence, Morad pouvait se permettre d’appeler son disque Le Survivant. Avec une franchise touchante, le porte-flambeau de la Scred Connexion revient sur le parcours accidenté qui a précédé son premier album solo. Et apporte un peu de lumière sur l’ombre d’un grand absent appelé Fabe.

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Pilier de la Scred Connexion, Morad est naturellement l’un des rappeurs qu’on associe le plus facilement à Barbès. Même s’il n’y habite plus depuis quelques temps – il s’est récemment rapproché de sa famille en banlieue parisienne – on le retrouve naturellement au coeur du quartier de la Goutte d’Or, un soir presque printanier au début du mois de mars. La raison de notre rencontre : la sortie du Survivant, son premier album solo sorti quelques jours plus tôt. Derrière le titre quasi-hollywoodien, le disque d’un rappeur du cru, humble mais déterminé, ressorti des carambolages de l’existence avec la conviction un peu désespérée que le meilleur reste à venir.

A Barbès, on imaginerait Morad comme un héros local salué et apprécié par tous. De plus près, ça y ressemble, mais pas tout à fait. Les quelques poignées de main qu’il donne ici et là résonnent bizarrement. L’une se conclura par un lapidaire « Tout ça pour taxer une clope« . L’autre se transformera en bonjour-au revoir vite expédié avec un quidam au joint long comme deux cigarettes, bien décidé à amuser la galerie en livrant une imitation de rappeur un peu embarrassante. Ces deux, trois rencontres anodines renforcent en tout cas l’impression que si Morad revient régulièrement dans le quartier, il en est aussi revenu.

Après quelques photos (loupées) dans les rues alentours, l’échange débute, dictaphone ouvert, dans le centre culturel Fleury-Barbara. Les sujets à aborder sont casse-gueule, et la conversation prend rapidement un tempo irrégulier : quelque part entre pudeur bien gardée et franchise brute, Morad sait brouiller les pistes en bavardant l’air de rien. Ou dire beaucoup avec peu de mots.


Abcdr Du Son : Tu as 35 ans. Quel effet ça fait de sortir enfin ce premier album solo ?

Morad : Bizarrement, ça ne m’a pas fait plus d’effet que ça. Je n’avais pas cette espèce de carence, ou ce complexe de ne pas avoir sorti d’album. J’ai sorti tout un tas de disques – des bons disques, en plus, dont j’étais fier et sur lesquels je m’étais beaucoup investi. Je suis content de sortir ce premier album solo, mais ce n’est pas un soulagement.

A : Dans la bio qui accompagne le disque, il est précisé que Le Survivant n’est pas un album Scred Connexion. C’était important pour toi de faire cette distinction entre l’entité Scred et l’individu Morad ?

M : Oui. Scred Connexion / Morad, ce n’est pas tout à fait pareil. Parce qu’on est quatre. Parce que les décisions ne se prennent pas de la même façon. Parce que ce n’est pas toujours très personnel aussi. Sur cet album, je me livre, et les expériences que je raconte me sont propres. Elles ne concernent ni Koma, ni Mokless, ni Haroun, ni même nous en tant que groupe. Ce sont des trucs qu’on n’a pas partagé, alors il ne faut pas les associer à ça. Il faut montrer que eux, ils ont leurs vies, et qu’ils n’étaient pas là-dedans.

A : L’un des morceaux de la Scred s’appelait « Du mal à se confier », j’ai l’impression que c’est de ça dont il s’agit…

M : C’est moi qui ai écrit ce texte, c’est moi qui l’interprète. Je te laisse penser ce que tu veux, mais effectivement, bien sûr… [il marque une pause] Ce n’est pas tant la came, parce que ce n’est pas LE super gros secret. Moi, je ne m’en suis jamais vraiment caché. Les gens qui vivaient autour de moi savaient ce que je faisais. C’est plutôt d’avoir fait un mauvais choix. On n’est pas tous égaux face à la défonce. Moi, je crois que j’avais un terreau, une prédisposition à être addict. Je n’aurais jamais du faire cette expérience, voilà.

A : C’était important pour toi de partager ce vécu-là ?

M : Ouais, parce que ça touche plein de gens ces histoires, et on n’en parle pas suffisamment. C’est encore plus présent dans la musique, dans l’art, dans ces milieux-là… L’apologie du « Sexe, drogue, rock n’roll« … Je reviens de pas mal d’expériences, et s’il y avait ne serait ce qu’un truc bien là-dedans, je l’aurais dit. Mais il n’y a rien de bien là dedans. Faut arrêter avec ça. C’est de la perte de temps, de la perte d’argent, on bousille sa santé, on fait chier les gens qui nous aiment… C’est ça que j’avais envie de dire. Comme ce sont des sujets avec lesquels on ne peut être que maladroit, il faut que quelqu’un qui a eu cette expérience-là en parle. Quand on sait parler, il faut en parler.

A : Aujourd’hui, tu arrives à analyser le moment où tu as basculé ?

M : Ouais, je m’en souviens bien. Je traversais une période pas très sympa. A la fac, ça ne se passait pas super bien. J’avais à moitié lâché l’affaire, je bossais à moitié, je faisais du son… J’avais une vie bien remplie, mais au niveau personnel, j’ai eu de grands déceptions que j’ai mal encaissé. Je n’ai pas su en parler, je n’ai pas su me soulager. Je n’ai pas su aller mieux. J’ai trouvé ce truc-là et je ne l’ai pas lâché. J’ai commencé par la cocaïne, j’ai fumé du crack, j’ai pris de l’héroïne…

A : Cette période, elle correspond à quelles années ?

M : De 20 à 30 ans. J’en ai 35 aujourd’hui, ça fait cinq ans que j’ai arrêté.

A : Ces déceptions dont tu parles, elles sont liées à la musique ?

M : Non, ça n’a rien à voir, c’était vraiment dans ma vie personnelle. Il y avait une grosse mélancolie chez moi à l’âge de 20 ans. Une grosse déception de la vie en général, de tout ce que j’avais pu apprendre jusqu’ici. L’amour, la famille, le travail : toute ma vie, j’avais toujours tout magnifié, et là tout me décevait, tout s’écroulait.

A : Comment en es-tu sorti ?

M : Est-ce qu’on en sort vraiment ? Quand on a été alcoolique ou toxicomane, c’est toute la vie qu’on se bat. Ça fait cinq ans que je suis clean, mais je continue à être vigilant. Je n’ai pas de recette miracle. Il faut beaucoup de volonté, et il faut aussi rechuter un paquet de fois. En fait, j’essaie d’arrêter depuis que j’ai commencé. Ce n’est pas évident ! Il faut retrouver de l’amour propre, apprendre à se pardonner, avoir foi en l’avenir.

Ce n’est pas parce qu’on a réussi à esquiver ça jusqu’à 35/40 ans qu’on est à l’abri. Ça peut arriver dans plein de circonstances. Moi, c’est arrivé dans la rue. Je traînais pas mal, je m’étais mis à dealer un peu parce que je n’avais pas de sous. J’avais fait des études d’audiovisuel et cinéma, et j’avais beaucoup de mal à trouver un job en sortant de la fac. C’était dur de coller à l’emploi. Je finissais ma journée à avoir posé mon CV partout, j’allais me poser au square Léon, et là je voyais des petits babtous venir me demander si je n’avais pas du shit. Pendant des années, je les ai envoyés chier, puis un jour, j’ai dit « Bouge pas, j’arrive. » Je me souviens de ça. Je suis parti chercher ce qu’ils demandaient, et puis je suis parti dans d’autres choses. C’est comme ça que je me suis retrouvé à prendre des produits.

« Toute ma vie, j’avais toujours tout magnifié, et là tout me décevait, tout s’écroulait. »

A : Les textes sur ce sujet qu’on retrouve dans l’album, ils ont été difficiles à écrire ?

M : Ouais, c’était dur. Le deuxième couplet de « Un point c’est tout », j’ai mis plusieurs mois à l’écrire. « Dégage le passage », pareil, ça m’a arraché le cœur, mais il fallait que je le dise. Pour moi, c’est pas un sujet tabou. Moi, je connais des enculés, des bêtes de fils de pute qui ne fument même pas la cigarette.

A : Il y a une image forte dans ce morceau, tu te compares à « une caisse criblée de balles ».

M : Ouais, j’ai cette impression là, je me ressens comme ça. Mais avec un super moteur en dessous, quand même. Un truc qui marche bien.

A : Dans le rap, on laisse assez peu de place à ce genre de témoignages…

M : Ouais, il n’y a que des super-héros dans le rap. Il n’y a que des mecs infaillibles. Mais c’est une force aussi de savoir dire « Je n’ai pas été bon« . Faut être adulte, avoir du recul. Il faut peut-être aussi avoir fait du chemin. Moi, les fragilités des hommes, je trouve ça beau. Enlever le masque, briser l’armure. Dire « Je suis un homme, je m’abîme. »

A : La pochette de l’album a un visuel assez fort : on voit un 18e arrondissement totalement ravagé. C’est l’image que tu as de ce quartier aujourd’hui ?

M : Non, je crois que la destruction est à l’intérieur de moi, et je la projette.

A : Dans un des morceaux, tu le dis d’ailleurs…

M : Je parle de ça, doucement. « Pour les blessures de l’âme, y a pas de médicaments, y a pas de pansements / J’ai eu le tort, j’ai le mord / J’ai l’intention de vivre sainement… » J’ai l’intention de vivre sainement, ça ne veut pas dire que je vis sainement. Ça veut dire que je me rends compte de mon problème, que je fais ce que je peux.

A : Il y a un morceau dont tu es particulièrement fier sur cet album ?

M : « Un point c’est tout ». Pour moi, c’est un tube. Pas un tube qui ne sert à rien, en plus. Et pourtant, ça sera pas un tube, sûrement que tout le monde va s’en foutre. Mais des gens adultes, avec un peu de jugeote, se diront que c’est un putain de morceau, en fait. Et j’ai fait un beau clip.

A : L’album s’ouvre sur « Chakchouka », un morceau très punchy. Il peut désarçonner pas mal d’auditeurs. C’était un choix volontaire ?

M : Écoute, ouais… mais pas vraiment en fait. Quand tu es avec un label, tu te rends bien compte que tu ne prends pas les décisions tout seul dans ton coin. On fait des réunions, on te propose des choses et tout le monde essaie de se mettre d’accord. Là, j’ai laissé faire quelqu’un qui était au taquet là-dessus. Peut-être que j’avais trop la tête dans le guidon aussi.

A : Sur le morceau où elle apparaît, Loréa parle du privilège d’avoir vécu, « au moins ». J’ai l’impression que cette phrase, elle résume totalement ton état d’esprit.

M : Ouais. Arrivé à un certain âge, on se rend compte qu’on ne s’en sort pas si mal d’être encore vivant. Il y a des gens qui nous ont quittés prématurément. D’autres pour qui ça ne s’est pas bien passé. D’être encore là, d’avoir encore l’envie, la motivation, finalement on peut en être fier.

A : Il y a dans l’album une rime – une seule – qui fait allusion au fait que tu as des enfants…

M : C’est scred, ouais. C’est dans le troisième couplet du morceau « Je prends le temps ». Je parle aussi de leurs mères, ces « deux grosses bouffonnes« . En une phrase, on se rend compte que j’ai deux filles de deux mères différentes. Deux concubines, deux bouffonnes. Tu ne m’as pas posé la question : « C’est méchant de dire ça, non ?« . Moi je trouve que j’ai été classieux sur le coup. J’ai été très, très en deçà de la réalité.

A : Quel âge ont tes filles ?

M : L’une a huit ans, l’autre a trois ans. La plus grande, je la vois régulièrement, l’autre pas du tout. C’est une situation relou, c’est clair. Tu ne fais pas des gosses pour les voir une fois de temps en temps. Mais je ne suis pas l’homme d’une femme, c’est une chose que je suis entrain de remarquer. Je n’ai pas encore rencontré ma moitié. Dans la vie, mieux vaut choisir, et ne pas être avec une personne faute de mieux. C’est trop important, ces questions là. Moi, je ne crois plus trop au mariage. Je crois en l’amour. Je crois aux individus, aux rencontres, et j’ai beaucoup d’espoir pour l’avenir.

A : Cette rime, tu ne pourras jamais l’enlever du disque. Tu ne la regrettes pas ?

M : Non. Je ne regrette rien dans ce disque. Walou. Et encore fois, je trouve que j’ai été sympa. Pour moi, elles sont bien plus que deux grosses bouffonnes. Pour moi, c’est vraiment des…

A : Tu n’es pas obligé de le dire hein. [rires]

M : Je vais le dire car c’est important pour moi. Ce sont de mauvaises rencontres. Le seul regret que j’ai, c’est d’avoir rencontré ces deux personnes. Par contre, je ne regrette pas d’avoir eu mes deux filles. J’ai fait énormément de conneries dans ma vie, mais avoir fait mes enfants, ce n’est pas une erreur.

« Moi, les fragilités des hommes, je trouve ça beau. »

A : Revenons sur ton parcours dans le rap. Tu te rappelles du moment où tu as découvert le rap ?

M : Ouais. La première fois que j’ai vu Sydney faire H.I.P. H.O.P., ça m’a botté direct. Après, il y a eu Rapattitude, puis l’album de Tonton David, Le blues des racailles, qui n’est pas un album de rap, mais qui est super bien écrit, avec cette âme de quartier qui me touchait déjà. Le maxi Je veux du cash d’EJM, puis l’album que j’avais acheté. L’album des Little MC’s. Comme on mélangeait le ragga et le peu-ra, j’aimais bien Shabba Ranks aussi, mais j’ai vite lâché l’affaire.

A : Tu as commencé à écrire des textes à quelle période ?

M : C’est vraiment avec Fabe que je me suis vraiment mis dedans, mais avant ça, j’avais un petit groupe qui s’appelle Scar Case – la boîte à cicatrices – avec un pote à moi, Mehdi l’Affranchi. Il fait de la boxe thaïlandaise maintenant. Peut-être qu’il rappe encore un peu, je sais pas. On n’est pas resté très longtemps ensemble. Quand j’ai rencontré Koma et Fabe, ils se sont rendus compte que Mehdi et moi, on n’avait pas tout à fait le même niveau. J’écrivais les textes de Mehdi.

A : Comment as-tu rencontré Koma et Fabe ?

M : On n’était pas beaucoup à faire du rap dans le quartier. Quand Fabe s’est installé dans le coin, il a rencontré Koma. Très vite, ils ont fait des trucs ensemble. C’est Koma qui a fait les présentations. Fabe avait déjà sorti son premier album. On a fait le deuxième avec lui.

A : Tu avais quel âge ?

M : J’avais 18 ans.

A : En tant que rappeur, Fabe a agi sur toi de quelle manière ?

M : Une influence très positive. Mais j’étais beaucoup plus jeune que lui, trop influençable. Peut-être que je n’ai jamais été à la hauteur de ce qu’il attendait de moi. Il n’y a pas que du bon là-dedans, il y a aussi du mauvais, et j’essaie de ne me souvenir que du bon.

A : Les bons souvenirs, justement, ce serait quoi ?

M : Backer Fabe sur des grandes scènes, avec plein de monde. Partir à l’aventure tous ensemble. Koma, Fabe, moi, puis par la suite Mokless et Haroun. Des ambiances, je n’en parle même pas… Des souvenirs de malade. On disait des vrais trucs, et les gens se retrouvaient là dedans.

A : A quel moment l’appellation Scred Connexion est-elle apparue ?

M : Il y a eu un titre, d’abord, qui s’appelait comme ça. Le mot « scred », c’était dans notre vocabulaire. On disait ce mot souvent, via un ami qui s’appelait Skrozy et qui l’avait tout le temps à la bouche. Une fois que les gens ont entendu ce morceau, ils ont commencé à nous dire « On veut « Scred Connexion »« . On veut les mecs qui ont fait ce truc là. Le morceau nous a rattrapés.

A : Dans la Scred Connexion, il y a toujours eu ce côté « On ne se mélange pas avec le milieu rap ». Quels rapports vous aviez avec ce « milieu » à l’époque ? 

M : On s’est très vite rendus compte que le rap, ce n’était pas une grande famille. Qu’il y avait beaucoup de jalousie, beaucoup d’hypocrisie. Donc à un moment, on s’est dit « Bon, OK, est-ce qu’on veut participer à cette farce ? » La réponse a été négative. Personne n’avait envie. Ce qui nous a poussés à faire du rap, au-delà de la musique, c’est le besoin de s’exprimer, le besoin d’exister. Nous, à l’époque, on était absents de tout. Absents à l’école, absents dans les médias, absents dans les équipes de foot. Zidane n’était pas encore là. A chaque fois qu’on voyait un arabe ou un noir, c’était un fouteur de merde. Certains faisaient la caricature des Américains, nous on s’est dit « stop« . On est des parisiens, français, francophones. Faisons un truc qui nous ressemble. Ça n’existe pas ? On va l’inventer. Scred Connexion.

A : Il y avait aussi une vraie frustration dans votre discours.

M : Oui, mais on ne la fantasmait pas. La frustration, elle naît bien de quelque chose. D’une problématique qui existe. Je vais te dire un truc : le boycott de Scred Connexion, il a existé, c’est une réalité. Les gens nous demandent « Ça fait longtemps que vous existez, vous vendez des disques, pourquoi on vous entend pas sur les canaux traditionnels ? » Moi, je n’ai pas la réponse à cette question. On ne s’est pas opposé au système, on ne s’est pas mis en marge. Mais ce système ne nous a jamais tolérés. Mais ça ne nous empêche pas de bosser. Ça ne nous empêche pas de faire plein de concerts. Ça ne nous empêche pas de vendre plein de disques. Peut-être que c’est mieux, de ne pas faire partie du système.

A : Il y a un morceau de la Scred, « Vivre de ma musique » qui était assez étonnant. L’idée était de forcer des portes pour reprendre ce qui vous était du.

M : Faire ça, ça ne marche pas. C’est un morceau qui était très maladroit, et mal compris. Mais la violence artistique reste artistique. Ce n’est surtout pas de l’incitation à la violence, j’insiste là-dessus. On n’a jamais kidnappé personne.

A : Quand on réécoute les morceaux de cette époque, on a l’impression que tu étais un peu « scred parmi les scred », avec ta voix notamment, assez retenue…

M : C’est vrai, après on ne va pas dire que c’était prémédité. J’étais plus jeune, j’avais moins de charisme, moins d’expérience. Et puis il y avait un monsieur à côté de moi qui s’appelait Fabe. Il avait une grande aura, une ombre qui faisait des kilomètres. J’essayais d’exister, mais j’avais du mal à exister là dedans aussi. Je ne m’en rendais pas compte, car je voyais vraiment Fabe comme un grand frère, mais artistiquement, je me suis mis des barrières tout seul. J’ai passé beaucoup d’années à être impressionné par ce type. Ça me mettait la pression, et ça me faisait un peu perdre mes moyens, aussi.

A : Comment as-tu vécu le retrait du rap de Fabe ?

M : Avec étonnement. Je savais que quand Fabe dit « Moi j’arrête« , il arrête. Je l’ai vu arrêter l’alcool, la clope… Je savais qu’il ne reviendrait pas en arrière. Je respecte ses choix. C’est quelqu’un qui a toujours été en accord avec lui-même. Peu importe ce qu’il fait aujourd’hui, je suis sûr qu’il le fait bien. La musique, ce n’est pas le rêve de tout le monde. Et ce n’est certainement plus le rêve de Fabe.

A : Très honnêtement, j’avais peur que tu refuses de parler de Fabe. Il est devenu un tel mystère…

M : C’est vrai, mais en même temps je ne t’ai pas dit ce qu’il faisait, où il était ni quels rapports j’avais avec lui.

A : Tu en as encore aujourd’hui ?

M : Non. [pause] Mais je sais ce qu’il fait, je sais où il est.

A : Tu sais qu’il y a des gens qui mènent l’enquête ! [rires]

M : Ouais, ils peuvent mener l’enquête, mais en fin de compte, ce n’est pas très compliqué de trouver Fabe. Pas du tout même. Pour ceux qui savent, et ceux qui comprennent ce que je suis entrain de dire, ce n’est pas compliqué. Après, ça serait peut-être bien de le retrouver une fois pour toutes, de voir que voilà, ce mec-là ne fera plus de rap. Peut-être qu’il a quelques précisions, une petite clarté à apporter. Il est parti sans dire au revoir, sans s’expliquer. C’est peut-être ça qui fait qu’aujourd’hui, tout le monde a ce petit point d’interrogation au dessus de la tête. Mais ce n’est certainement pas à moi de régler ce malentendu. C’est impossible pour moi de parler à la place de quelqu’un. Et surtout pas de lui.

A : On a l’impression qu’il y a une reconnaissance à contretemps de la Scred Connexion dans le rap.

M : C’est clair. Et de Fabe aussi.

A : On a notamment vu un t-shirt Scred Connexion dans un clip de 1995. Qu’en as-tu pensé ?

M : Moi j’aime beaucoup les mecs de 1995. Comme ça, c’est dit ! Je les aime bien, je sais que c’est des mecs qui nous apprécient beaucoup. Je les ai déjà croisés, sans avoir l’occasion de les connaître un peu plus en profondeur, mais je ne désespère pas. Ça se fera avec le temps. A un moment donné, ils étaient managés par des gars que je n’aimais pas trop, alors j’ai gardé mes distances. Aujourd’hui, ils travaillent avec d’autres types, ils sont là, alors on va se croiser. J’espère qu’il y aura une vraie rencontre artistique, pourquoi pas un morceau. Qui sait.

A : Ton album est très personnel, mais tu as quand même fait le choix d’inviter plusieurs artistes. Qu’est-ce qui a motivé ces choix ?

M : Je connaissais beaucoup de rappeurs, mais ce n’est pas un album de copinage. Je n’ai pas invité des mecs que je connaissais depuis cent ans, mais des gens dont j’appréciais l’artistique. Des gens dont l’écriture me plaisaient et qui avaient une certaine maturité aussi. C’est un album de trentenaire. Casey, je la connais depuis le début. Elle était proche de Fabe, elle était apparu dans l’album Le Fond et La Forme avec Ekoué. D’ailleurs lui aussi, j’aurais pu l’inviter, c’est un bon ami, et le genre d’artiste avec qui j’aime bien bosser.

A : Tu es encore proche de Koma, Haroun et Mokless ?

M : Bien sûr. Là, j’ai concert à Aubervilliers demain avec eux. Genève après demain. [l’interview a eu lieu début mars, NDLR]

A : A 35 ans, avec ce premier album sorti, comment tu envisages l’avenir ?

M : Moi, je reste ouvert. Les rencontres, les projets… ce n’est pas de mon ressort. C’est devant moi, et je ne sais pas lire dans un marc de café. Mais si demain on me propose de participer à des projets, même si ce n’est pas forcément en rapport avec ce que j’ai déjà fait, je peux relever le défi. Là, je viens de rencontrer une nana qui s’appelle Miss Illicite. C’est pas du tout mon registre, mais elle fait un pas vers moi, je fais un pas vers elle, et on essaie de faire un truc ensemble.

A : Tu écoutes encore beaucoup de rap ?

M : Comme je bosse avec beaucoup d’artistes et que je réalise des projets, j’évite d’écouter de la musique quand je me déplace. Par contre, devant un ordi, j’écoute de la musique en permanence. J’écoute tout ce qui sort via Internet. Un mec comme Furax, j’ai bien kiffé son projet. Pejmaxx, c’était pas mal aussi. Youssoupha, Kery James, même si je le trouve un peu démago. L’Indis. L’Animalerie, des mecs de Lyon. J’étais allé au concert de Médine, même si je n’aime pas trop le mélange musique/religion. Il y a des mecs qui assurent, et il y en aura de plus en plus. Le rap, c’est la musique de la modernité. Le rap, ce sera encore là demain. Je le dis pour ceux qui n’ont pas compris et ceux qui boycottent.

A : Un dernier mot à ajouter ?

M : Je te remercie, et je remercie les lecteurs de l’Abcdr d’avoir pris le temps de lire cette interview. Une petite exclu aussi : il va surement y avoir un album de la Scred à la fin de l’année. Ça va s’appeler Classico. On est au début de l’écriture du projet.

A : Ta relation avec les membres du groupe a changé avec les années ?

M : Ouais, on est adultes maintenant. Mokless vient d’avoir un petit. Ahmed vit avec quelqu’un, Haroun aussi. Forcément que ça change. On se voit moins, et quand on se voit, c’est pour faire de la musique et ce n’est pas plus mal. On est des amis de vingt ans. Des hauts, des bas, des coups durs, des supers moments, et on est toujours là, toujours ensemble.

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