L’énergie solaire de Keny Arkana
Interview

L’énergie solaire de Keny Arkana

Douze ans après sa première mixtape, Keny Arkana sort L’Esquisse vol.3, annonciatrice d’un troisième album. Profondément marseillaise, mais définitivement nomade, la rappeuse continue de voyager, de militer, et d’écrire son histoire, lumineuse.

Photographies : Toma (sauf photo n°3)

Abcdrduson : Malgré le fait que tu travailles depuis longtemps avec une structure, tu restes une artiste systématiquement associée à l’idée d’indépendance. Qu’est ce qui caractérise l’indépendance artistique selon toi, et comment cela se traduit dans ton travail ?

Keny Arkana : Effectivement je suis signée depuis fin 2005 chez Because. C’est un label qui venait juste de se créer et qui m’a acceptée avec toutes mes exigences. Parmi elles, il y avait la liberté artistique totale et la liberté de promotion totale, c’est-à-dire que si je ne veux pas en faire du tout, je n’en fais pas du tout. Au même titre, si j’ai envie de me barrer et de ne revenir que dans dix ans, je ne suis pas liée à un timing, je n’ai pas un album à sortir tous les je ne sais combien de temps, comme l’exigent plein de contrats. C’est un truc qui a été vachement important pour moi. À la base, quand j’ai signé chez Because, ce n’était pas vraiment un choix. En fait, j’avais fait L’Esquisse vol.1 avant, en indé sur un petit label que j’avais monté avec mon manager de l’époque. Lui a préféré arrêter, et je me suis retrouvé avec un album sur le dos, je ne connaissais rien au business, je n’étais pas capable de monter quelque chose toute seule. Because était intéressé, on s’était déjà vus, et je suis partie avec eux parce qu’ils étaient les plus fous et les plus couillus. Ils avaient vraiment compris ma sensibilité artistique et ma démarche. Jusque-là, il n’y a jamais eu de souci à ce niveau, ils m’ont respectée comme je suis, je les ai respectés comme ils sont, et je n’ai pas fait de concession. Je ne suis pas quelqu’un qui se vend, donc je ne suis pas allée en radio, ni en télé. C’est vrai qu’à une époque j’ai été invitée par énormément de télés, c’est vrai que l’on devait aussi faire Planète Rap, c’était un peu les trucs normaux, et j’ai foutu un coup de pied à tout ça en disant que je n’en avais rien à foutre. C’est peut-être pour ça que dix ans après j’ai encore cette image un peu underground, parce que tu ne trouveras pas une interview vidéo de moi sur un site de rap, parce que je ne communique pas, parce que je ne me mets pas en avant, et que j’ai « éduqué » mon public comme ça. Au lieu de le matraquer et d’aller toujours lui mettre un truc dans la bouche, j’ai laissé mon public aller chercher l’information sur ma musique. C’est important dans la vie en général d’aller chercher l’info, sans prendre ce que l’on te met dans la bouche.

A : Cela laisse penser que les périodes de promotion comme celle dans laquelle nous sommes là te demandent un effort particulier. Prends-tu sur toi pour accepter de donner des interviews par exemple ?

K : Non. Ce serait un truc de fou si j’allais au-delà de mes principes : mettre ma personne en avant, me montrer devant toutes les caméras… En l’occurrence j’ai toujours fait un peu de presse. Des petits médias peuvent venir me voir après un concert, je refuse rarement, et si je le fais c’est qu’il y a une raison extérieure. Finalement qu’est-ce qu’une interview ? Ce sont des questions, et parfois dans la rue des gens m’arrêtent et me posent deux, trois questions. Ça ne me dérange pas de pouvoir leur répondre, et je sais que les gens ont plein de questions. J’ai fait beaucoup de choix, qu’ils ont compris ou pas, mais que je n’ai jamais expliqués, puisque je ne suis pas quelqu’un qui se justifie. Si on raconte des conneries, je laisse couler, seuls les menteurs se justifient, dans ma vision des choses. Mais répondre à quelques questions, ça ne me coûte pas plus que ça. Ce serait le cas si je devais aller en plateau télé, et renoncer à ce que je m’étais dit.

A : Il est de notoriété publique que tu voyages beaucoup, comment procèdes-tu à la création musicale et à la construction d’un projet dans ce contexte ? N’as-tu pas besoin de t’immobiliser quelques temps en un endroit pour cela ? 

K : J’ai besoin de rentrer à Marseille et de me poser pour vraiment me mettre dans la musique. Quand je suis en voyage, en vadrouille, je ne m’identifie pas à Keny Arkana, à l’artiste. Je suis une personne, en l’occurrence je fais de la musique, mais je fais aussi plein d’autres trucs, et quand je m’en vais avec mon sac à dos, je suis vraiment ouverte à la vie, aux gens que je rencontre, aux populations, aux cultures, aux luttes. Dans ces moments je ne suis pas du tout en train de me dire « tiens, c’est vrai que je suis une artiste, je pourrais… » Non ! Je m’oublie complétement, et je vis, au même titre que je ne suis pas quelqu’un qui prend beaucoup de photos. J’ai du mal à être spectatrice. C’est normal d’être acteur de sa vie, et de ne pas se cacher derrière un écran.

A : Lorsque tu as sorti État d’urgence l’an dernier, tu avais déjà commencé à travailler sur ce nouveau projet, L’Esquisse vol.3, n’est-ce pas ?

K : En tout cas j’étais rentrée en France et je m’étais dit « maintenant il faut que je me mette à L’Esquisse vol.3 ». Je commençais à peine à recevoir des prods, j’activais un peu la machine, et j’avais peut-être un ou deux morceaux, que je n’ai pas gardés. Mais je me remettais dedans, oui, je n’étais pas là-bas au Mexique, ou je ne sais où.

A : Il était donc peut-être prévu de sortir cette mixtape plus tôt, et l’actualité t’a poussée à sortir l’EP État d’Urgence, que tu as d’ailleurs mis à en vente à libre-prix. Que retiens-tu de l’expérience ?

K : Déjà, je tiens à remercier les gens, ils ont été incroyablement généreux, surtout que le projet était disponible gratuitement et que personne n’était obligé de mettre un euro, ou dix centimes. Je voulais tester le concept du prix libre parce que pour les artistes de ma génération, c’est un truc possible de ne se développer qu’avec son public. Puis dans les milieux où j’ai évolué, c’est quelque chose de connu et de bien. En France, la gratuité est vachement prise de haut… Un truc gratuit n’a pas de valeur aux yeux des gens, alors le mettre en prix libre permet de les y intéresser un peu plus. C’est con, parce que tu peux faire un truc super et l’offrir, mais en France -et c’est très français- la gratuité n’a pas de valeur.

A : Pour L’Esquisse vol.3, t’es-tu entourée de nouveaux collaborateurs, et de musiciens ? Sur « Lejos » par exemple, les guitares ont l’air jouées.

K : Pas forcément ! « Lejos » ce sont des producteurs hollandais qui s’appellent Killing Skills qui l’ont produit. Alors effectivement peut-être qu’ils ont travaillé avec un guitariste, je ne sais pas, mais moi ils m’ont envoyé l’instru, qui a été arrangée par Pavle. Il forme Les Man avec Flo, et ce sont eux qui ont réalisé tout le disque, Pavle a fait la réa artistique, Flo le mixe. Après, j’ai travaillé avec des musiciens sur « La route sera longue », puis il y a Tressym une beatboxeuse de Marseille avec laquelle j’ai fait un petit freestyle, et aussi tous les mecs de mon quartier sur « De l’Opéra à la Plaine 3 ». Enfin tous les gars qui sont là le jour de l’enregistrement, parce qu’il y a toujours des absents, mais ça c’est la vie. Et après il y a ce featuring avec Médine et Lino, que je n’avais pas envie d’annoncer, parce que je voulais vraiment que les auditeurs le découvrent.

A : Que représente Lino pour toi ?

K : Lino c’est le lyriciste français, la plume numéro un de France, le fond et la forme. Plein de gens sont très forts dans la forme, plein d’autres sont très forts dans le fond, lui allie les deux. Nas avait dit dans une interview que le hip hop c’était large, et que ça devenait puissant quand chaque rappeur restait fidèle au jus de sa génération. J’aime bien cette idée, et Lino il peut rapper sur des trucs actuels, il est moderne, et il garde le jus de sa génération. Je trouve que c’est important, et ce n’est pas le cas de tous les anciens en France. Je te dis ça et en même temps si tu regardes les quatre, cinq de ma génération -une génération un peu entre deux-, on a une veine commune dans notre manière de concevoir le rap. Je pense à Médine, à Youssoupha, à Sefyu, même à Despo à l’époque. Même si on a des raps qui n’ont rien à voir et que chacun a vraiment son identité, tu trouves quand même un truc commun, tu sens qu’on a une perception similaire et qu’on a été touchés par le même rap et qu’on s’y est mis un peu pour les mêmes raisons. J’ai l’impression que chaque génération est arrivée avec une identité, une manière de concevoir le rap, et au lieu de toujours dénigrer les anciens ou les jeunes, au lieu de dénigrer les générations ou les styles, on devrait voir la richesse de ce truc. Et donc Lino représente aussi l’intégrité. J’écoutais Ärsenik quand j’étais petite, et mon numéro un c’est Le Rat Luciano, mais Lino il n’est pas loin ! [Rires]

A : La génération à laquelle tu disais appartenir pourrait être nommée « génération Hostile 2006 ». Le leitmotiv de cette compilation était « changer la donne pour les dix ans à venir », ils sont désormais passés, quel regard portes-tu sur vos parcours et penses-tu que vous avez effectivement changé la donne ?

K : En tous cas on a ramené une couleur ! On n’était pas nombreux, mais je trouve qu’on a tous une identité, et un talent, vraiment. Même si aujourd’hui on entend moins Despo ou Sefyu, je trouve que chacun est arrivé avec un truc, et qu’il y avait du fond, au service duquel la forme était mise. Ça, c’était quand même un dénominateur commun entre nous tous, peu importe le style que l’on a choisi. Après, est-ce qu’on a changé la donne ? Je ne sais pas… C’est quoi la donne ? Puis c’est la compile qui disait ça, pas nous. Nous on n’était pas là pour changer quoi que ce soit. Mais en tous cas on est encore là, même si on n’était peut-être pas beaucoup, dix ans après on est encore là.

«  Tout artiste accompagne la vie des gens, on rentre dans leur intime, au fond de leur cœur.  »

A : En 2012 tu expliquais que tu arrêterais de rapper demain, si ça allait mieux. Est-ce une possibilité que tu envisages toujours ou est-ce qu’au fond de toi tu te dis que d’une part ça n’ira jamais mieux, et que d’autre part tu n’arrêteras pas le rap ?

K : Je ne crois pas que le monde ira mieux de mon vivant, à moins que je vive des siècles. Maintenant, arrêter le rap… Après chaque projet je fais un break. Ce sont des vagues, je fais L’Esquisse vol.1, le premier album, Désobéissance civile, et la tournée qui va avec, puis je fais une pause de deux ou trois ans. Je reviens en 2011, L’Esquisse vol.2, l’album, la tournée, et un autre break. À, chaque fois, je fais un peu un burn out, et je ne suis jamais sûre de revenir quand je m’en vais. Bon après, la vie me rattrape, mais je t’avoue qu’il y a de grandes chances que ce cycle soit le dernier.

A : Mais « arrêter le rap quand ça ira mieux », est-ce à dire que tu comptes sur ta musique pour avoir un impact sur le réel ?

K : Quoiqu’il arrive, la musique a un impact sur les gens, et sur les choses. Tout artiste accompagne la vie des gens, on rentre dans leur intime, au fond de leur cœur. Donc effectivement, on a de l’impact. Moi, je faisais partie de ces jeunes paumés, à douze, treize ans j’étais dehors et je n’avais pas de maison. Je peux te dire que mon walkman, les cassettes qu’il y avait dedans et les rappeurs que j’écoutais avec, grâce à Dieu ils m’ont mis plus de plomb dans la tête que de désordre ! Franchement, quand un jeune est paumé, sans parents, qu’il n’a pas d’adulte derrière et qu’il est livré à lui-même, je peux te dire que se plonger dans la musique a de l’impact sur sa vie. À, un moment décisif, une chanson peut le calmer, ou le faire passer à l’action… Je me rappelle, quand j’avais les flics au cul et que je cavalais, je choisissais la bonne musique pour me faire courir. J’allais plus vite parce que je mettais « Bad Boys de Marseille » version sauvage. Si je mettais « J’attaque du mic » des X-Men ça ne me faisait pas cavaler ! Tu vois, c’est con ! [Rires] Mais on a de l’influence, on a un impact, aussi minime soit-il. C’est sûr que l’on ne changera pas le monde avec une chanson, mais on accompagne les gens, on peut les « soigner », les « apaiser », les « engrainer »… Mais on joue avec leurs émotions, et la musique c’est le seul art qui est invisible, c’est un peu comme de la magie, et à un moment tu peux avoir un impact sur les gens. C’est simple de voir comme une musique peut avoir de l’influence : tu peux te lever un matin où tout va bien dans ta vie, allumer ta radio, tomber sur une chanson qui te renvoie quinze ans en arrière, à une période rude, ça te mettra un petit pincement au cœur.

A : Parmi les thématiques récurrentes de ta musique, la liberté tient une place de choix, aujourd’hui comme il y a dix ans. Est-ce encore une quête, ou fait-elle désormais partie de toi, cette liberté ?

K : Pendant que je te parle je fume une clope et je bois un café, si j’étais vraiment libre, je ne serais peut-être pas addicte à la nicotine et à d’autres trucs de merde. C’est large, « liberté ». Pour moi, c’est vachement la liberté de choix, le fait d’assumer ses choix sans se faire influencer par la peur, la masse, la norme ou par quelqu’un qui serait soi-disant au-dessus de toi. Ecoute ton cœur, et suis-le ! J’aime bien ce proverbe qui dit « c’est parce qu’ils ne savaient pas que c’était impossible qu’ils l’ont fait. » N’aies pas peut des on dit et n’écoute pas les « il faut faire ci », pour moi la liberté se résume là : faire ses choix seul et les assumer derrière. Après, c’est large, je peux très bien être en cellule, en prison, et être libre de mes choix, au même titre que je peux être dehors, livrée à moi-même, libre de mes mouvements, mais en étant en fait sous l’influence du système, de la société ou du regard des autres. Je pense qu’il faut fouiller au fond de son cœur et réaliser ce que l’on veut, parce que la vie passe vite. Et nique sa mère ce que les gens pensent. C’est ce concept de liberté que je défends.

A : Des lectures ou des rencontres ont-elles été particulièrement inspirantes à ce sujet ? 

K : C’est clair qu’on est le fruit de nos rencontres, de nos échanges. Je ne suis pas une très grande lectrice, mais j’aime bien les livres anciens, les livres spirituels. Les Upanishad par exemple, j’aime beaucoup. Ce sont des lectures qui m’ont, disons… dilaté l’esprit ! [Rires] Après oui, il y les rencontres, observer la nature, écouter les anciens, écouter les enfants ; c’est tout ça qui forge. Voyager, voir d’autres populations, d’autres cultures, d’autres humains… En France on a beaucoup de carences affectives, on est vachement renfermés sur nous-mêmes et ce n’est pas forcément le cas partout. Des fois, aller voir ailleurs est une bouffée d’oxygène.

A : A travers ton rap, tu sembles être plus pessimiste vis-à-vis de notre destin collectif que vis-à-vis de l’accomplissement de chacun d’entre nous. Est-ce faux de penser qu’il y a cette sorte de tension ?

K : Pessimiste ? [Hésitante] Ouais… Après je sais pas, je ne peux pas être pessimiste, j’essaie de mettre un peu d’espoir. Mais effectivement, quand tu vois vers quoi on va, comment ils arrivent à nous corrompre et comment on en vient à valider des trucs de fou, oui, c’est dur. En tous cas ici en France, en Europe. Et puis c’est de pire en pire j’ai envie de dire, par rapport à quand nous étions plus jeunes. La jeunesse d’aujourd’hui n’est pas dans un dièse de révolte et de remise en cause des choses. Elle écoute PNL par exemple, un groupe contre lequel je n’ai rien -au contraire j’aime bien leur délire quartier et leur silence médiatique me fait plaisir- mais qui est très représentatif d’une jeunesse qui veut planer et être tranquille. Alors que les jeunesses antérieures étaient quand même énervées et remettaient en question ce qui se passait. C’était des jeunes qui avaient envie de rêver. Aujourd’hui la jeunesse n’a plus de rêve, elle veut oublier le quotidien et pas forcément se battre. C’est un peu flippant aussi. Ce n’est pas le cas dans le monde entier, mais en France, ça ne va pas, c’est de pire en pire les frères, réveillez-vous !

A : A côté de ça, quand on écoute ta musique pour ce qu’elle dit de toi, elle est plus lumineuse qu’à tes débuts. Es-tu plus épanouie ? 

K : Sûrement, j’ai bougé, j’ai vu du pays, j’ai grandi, j’ai travaillé sur moi, tout ça joue. Maintenant je sais que l’humain est grand et notre esprit aussi. Je sais qu’on est capable de faire des trucs puissants donc j’ai quand même de l’espoir et j’essaie d’aller vers ça, même si après je vais faire des constats, qui eux restent alarmants. Ils ne sont pas très joyeux mais j’ai foi en la vie, elle gagne toujours.

A : Toujours dans cette idée de confrontation du collectif et de l’individuel, fais-tu plus que la musique pour t’extérioriser ou fais-tu davantage venir le monde extérieur dans ta musique ? 

K : Je ne pourrais pas vraiment parler d’extériorisation, dans le sens où tout mon côté obscur, je ne l’ai jamais vraiment partagé aux gens. J’essaie quand même d’apporter quelque chose, donc ce que je vais écrire d’un peu sombre ou glauque, je ne vais pas forcément l’enregistrer ou alors je ne vais pas le partager. Je ne peux pas dire que j’extériorise tout dans ma musique, en tous cas ce n’est pas ce que je partage. Comme je dis dans « Abracadabra » ce que je veux c’est donner de la force aux miens, et donner de la force ce n’est pas leur vomir tout mon mal-être. J’ai envie de niveler par le haut, à ma petite échelle. Des gros morceaux déprime j’en ai faits, depuis « Je suis la solitaire » sur mon premier album, et je pourrais en faire, c’est facile, mais ce n’est pas forcément ce dont j’ai envie. Si je croise des amis dans la rue un jour ou je suis déprimée, je n’ai pas envie d’aller leur cracher ma déprime.

A : Depuis toujours tu as fait de la fugue un point central de ton rap. Si l’époque du foyer remonte dans le temps, la fugue demeure un thème qui t’est cher. Que fuis-tu aujourd’hui ? 

K : Je n’aime pas trop le terme « fuir », mais disons que je fuis la notoriété, la pression qu’il peut y avoir dans le rap game, un peu tout ça. Et après, j’ai toujours besoin de prendre le large et de sauter dans la vie. Ce n’est pas une fuite, c’est plus une reconnexion à moi-même. Le rap, l’industrie, le quartier… Tu te perds un peu dans tout ça des fois, tu es comme à l’extérieur de toi. Quand je prends un billet d’avion ou que je pars, j’ai parfois l’impression de sauter dans la vie, et de me reconnecter à moi. A chaque fois que je bouge, je bouge seule, et je fais beaucoup de stop. Là, j’ai passé un an au Mexique, c’était un an sur un hamac, et un an à bouger en stop, même si après j’étais beaucoup dans les communautés zapatistes. Mais j’ai besoin de me retrouver face à moi-même, j’ai besoin de risques. C’est ma quête spirituelle, j’ai l’impression de voyager avec Dieu et c’est important pour ma stabilité interne. [Rires]

A : C’est donc effectivement plus une quête qu’une fuite…

K : Oui, voilà ! Après effectivement je vais fuir tout le superficiel de mon métier, tout ce qui peut te faire gonfler l’ego ou te mettre dans la fragilité, les gens qui te disent « c’est comme ça qu’on doit faire les choses et pas comme ci ! » Ca je peux dire que je le fuis un peu.

A : Suite à la sortie de L’Esquisse vol.3, tu pars sur une tournée, composée seulement de festivals dont tous semblent dotés d’un aspect militant et dont très peu programment des rappeurs. Ne reçois-tu que ce type de propositions, ou est-ce un choix dû à des refus de ta part ? 

K : On a énormément de demandes de concerts. Au début je ne voulais faire que dix dates, car je ne fais pas trop de tournées pour les Esquisses, tout simplement parce que je veux enchaîner l’album assez rapidement sans trop me déconcentrer, et qu’en tournée je n’écris pas. Au final il y a quatorze dates, beaucoup de festivals reggaes, avec effectivement peu de rappeurs, mais c’est vrai que mon public est assez large et qu’il compte pas mal de gens du reggae. J’ai des portes ouvertes dans les festivals reggae et dans ceux un peu plus larges. Mais par contre ce n’est pas vraiment des trucs militants en fait. Quelques-uns ont un peu une posture militante, mais les vrais trucs militants, ils ne sont pas subventionnés !

« Jul, quand il arrive, il n’a rien à voir avec les codes du moment, il a sa vibe, il nique tout. J’aime bien. »

A : Sur cette mixtape, on entend plusieurs formules qui étaient on ne peut plus courantes dans le rap il y a une vingtaine d’année, peut-être moins, mais qui sont depuis tombées en désuétude : des scratches, du beatbox, un posse-cut. Penses-tu que ce sont des choses qui se sont perdues et qu’il faut essayer de préserver ?

K : Déjà je suis beaucoup avec mon DJ. Sur scène j’ai un band, des musiciens mais jai aussi mon DJ qui a une position centrale. J’aime le scratch, même quand j’étais plus jeune, j’écoutais des albums où il n’y avait que de ça. J’aime ça, donc je ne le fais pas forcément pour faire style que je fais un truc à l’ancienne ! C’est que mon DJ est là, « vas-y mon frère pose deux-trois scratches » et ça se fait assez naturellement. La beatboxeuse, Tressym, c’est une championne mais je ne la connaissais pas. Je l’ai connue sur le tournage du clip « De l’Opéra à la Plaine 3 », il y avait un micro et des enceintes et ça a un peu rappé à la fin, je l’ai entendue et je lui ai dit qu’elle était forte, mais en fait elle est hyper connue. [Rires] Enfin, « De l’Opéra à la Plaine 3 », c’est comme depuis le premier, j’ai toujours voulu ce côté photo de famille, parce qu’il y a plein de talents dans mon quartier, et qu’on a tous des styles hyper différents. Sur le premier, c’était évident de faire une espèce de freestyle qui réunissait un peu tout le quartier. L’Esquisse vol.2 est sortie six ans après, donc j’ai refait le même truc, avec des nouvelles têtes, et là c’est encore six ans plus tard ! Ce n’est pas fait exprès, mais il n’empêche que c’est tous les six ans, et pour moi c’est une évidence. J’aime bien dans le trois, chacun arrive avec son style, il y a des gens anciens, d’autres plus nouveaux, certains sont dans l’autotune, d’autres dans le kickage, et je trouve que c’est bien ! J’aime cette palette. De toute façon je crois qu’à chaque Esquisse, « De l’Opéra à la Plaine » est mon morceau préféré., parce que c’est le cœur en fait, ce sont que des gens que j’aime. Dans le premier c’était des gens qui m’avaient vue grandir, maintenant ce son des gens de ma génération ou des gens que j’ai vus grandir. Et puis je trouve les morceaux vraiment biens, ce n’est pas juste histoire de faire un freestyle de quartier, je trouve que le freestyle, il a toujours le niveau.

A : Ecouter les trois successivement permet de se faire une idée de l’évolution du rap à Marseille dans le temps. Certains éléments que l’on entend sur le troisième n’auraient jamais figuré sur le premier, voire même sur le deuxième. Il y a des arrangements qui ne se faisaient pas, et la présence d’autotune sur un disque de Keny Arkana aurait beaucoup dérouté il y a six ans.

K : Je savais d’avance que cette année il y aurait de l’autotune. Il y a des anciens qui m’ont dit « quand même, tu ne vas pas laisser les petits faire ça », j’ai répondu « arrêtez, vous êtes fous, je ne boycotte pas les gens, je ne les censure pas ! » [Rires] Ils font ce qu’ils veulent, même si l’un a envie de prendre un saxophone, il n’a qu’à prendre un saxophone ! Qu’est-ce que tu veux que je dise ? En plus je trouve que ça tue. Par contre, pour corriger ce que tu as dit, ce n’est pas représentatif du rap à Marseille, mais vraiment du rap dans le centre-ville. Marseille, c’est grand, il y a plein de rappeurs dans les quartiers sud  qui font pas mal de bruit en ce moment, il y a aussi toute une scène dans les quartiers nord depuis toujours. Là, pour ces morceaux ce sont vraiment les gens de L’Opéra, Noailles, Cours Julien, La Plaine, Le Panier et Belsunce. Ça fait déjà pas mal de monde, mais ce n’est pas représentatif de tout le rap à Marseille.

A : Si l’on prend le rap marseillais dans sa globalité par contre, il a le vent en poupe depuis quelques années, avec pas mal de têtes ayant eu de l’exposition, peut-être suite aux succès d’Alonzo et Jul. Écoutes-tu ce qui se fait et que penses-tu des jeunes rappeurs locaux ? 

K : Bien sûr, je suis ce qui se fait, et je suis contente. J’aime beaucoup ce que fait YL par exemple, je le trouve très très fort ! Après, Jul, je suis contente, même si je ne l’écoute pas vraiment. Ce n’est pas ma génération mais je capte réellement ce que les gens aiment chez lui, ce côté hyper sincère, naturel, à ne pas se prendre la tête. Je trouve que ça a fait du bien, à un moment où le rap se prenait trop au sérieux, avec des faux gangsters de studio… Ici, on est à Marseille, il y a vraiment le gangstérisme, et ce n’est pas un truc pour lequel les gens se la pètent. Jul c’est un mec quand il arrive, il n’a rien à voir avec les codes du moment, les trucs de gangsters où on se prend au sérieux, il a sa vibe, il nique tout. J’aime bien. Je n’écoute pas ce qu’il fait mais je l’aime bien et ça me fait plaisir. J’aime les gens qui ne font pas les moutons et qui sont sincères.

A : Ton rap présente un tiraillement, un paradoxe d’influences, entre d’une part le milieu urbain, Marseille et ses ruelles, et d’autre part les espaces sauvages. On entend les deux dans ta musique.

K : Oui, c’est vrai, parce que les deux font partie de moi. J’ai grandi dans les ruelles de Marseille et très jeune je partais déjà en fugue dans la nature, parce que c’était le seul endroit où les flics ne m’attrapaient pas. Donc déjà à ce moment, j’étais en mode quartier mais j’allais me réfugier dans la nature, et je me connectais à ça. En grandissant, ça a continué comme ça, et je peux autant être au quartier que me taper un mois dans la jungle au Mexique, seule avec mon hamac. Tout ça me nourrit, et j’imagine que ça se retranscrit dans ma musique, mais je n’ai pas vraiment fait de thème sur ça non plus, et quand je suis au Mexique je ne suis pas là à me dire « ah, tiens, je vais faire un morceau sur ça ! » Mais c’est vrai que les deux sont ancrés en moi, je me sens très bien dans la nature au milieu des « animaux sauvages », que dans la zone au milieu de nous-mêmes sauvages ! [Rires]

A : Il y a aussi sur la mixtape ce fil conducteur que sont les quatre éléments, Terre, Eau, Air, Feu, à propos desquels tu avais dit il y a quelques années qu’ils symbolisaient respectivement le corps physique, le conscient, le cérébral et l’esprit…

K : [Elle interrompt] Ce n’est pas exactement ça ! Je te dirais que l’Eau c’est l’émotionnel, l’Air c’est le cérébral, et le Feu c’est l’esprit. Tu retrouves même quatre types d’intelligence chez les humains. En Occident on prône vachement l’intelligence Air, qui est donc cérébrale, mais il existe aussi une intelligence pratique, celle de la survie, qui est l’intelligence Terre. Après, il y a des gens qui ne sont peut-être pas très logiques, mais qui comprennent l’autre et ses émotions, ça c’est une intelligence Eau. Puis tu as aussi une intelligence spirituelle, qui hisse les choses sur une grille de lecture un peu plus haute et te fait comprendre certaines choses pouvant t’arriver, ou pas d’ailleurs. Mais oui, pour moi les quatre éléments font partie de la vie, autant au niveau symbolique qu’au niveau concret, c’est-à-dire même dans un corps. On est composés à quatre-vingts pourcent d’eau, il y a l’air en nous, l’oxygène, et puis ces petites lueurs qui font que tu es en vie, pour moi c’est le Feu, c’est le soleil intérieur. Ce soleil qui est en toi, et le jour il s’en va, tu n’es plus là ! C’est un peu le jeu de mot par rapport à mon deuxième album, Tout tourne autour du soleil. Le vrai sens du mot révolution, c’est un tour autour du soleil, et aussi ce truc selon lequel tout tourne autour de ta vie intérieure, et pas d’autre chose. Et les quatre éléments, tu les retrouves en scred dans toute ma discographie. Si tu regardes ma première pochette d’album, celle d’Entre ciment et belle étoile, les quatre éléments s’y trouvent, et c’était déjà volontaire.

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