Iraka, loin du clan
Interview

Iraka, loin du clan

Iraka alias 20001 s’est un jour envolé de Bordeaux en même temps que la scène locale semblait s’évaporer. Depuis, il apparaît de façon fugace loin de son clan d’origine, jusqu’à cette année 2018 où il sortira Livingston, un album pour un nouvel envol. Interview.

Photographie : Anne-Sophie Lacombe

Au début des années 2000, portée par les imports et les flux Internet de labels américains tels Anticon ou Definitive Jux, l’étiquette de rap alternatif commence à naître en France. Quinze ans plus tard, dans son inusable réécriture, l’Histoire n’a principalement associé que quelques groupes parisiens à ce terme, dont l’idée d’une contre-culture rap continue à mettre mal à l’aise certains de ses acteurs.

À la même époque pourtant, dans une ville peu réputée pour sa culture hip-hop, un bouillonnement se faisait sentir. Il s’agit de Bordeaux. L’oriflamme de la ville est d’abord tenu principalement par Kroniker, groupe qui a un petit écho national, notamment en se rapprochant d’abord de Triptik. Puis, plusieurs collectifs et individualités émergent, aidées par Internet ou les mixtapes, qu’elles soient de leur propre production ou réalisées par Bursty à travers la série Maximum Boycott. Au point qu’un axe Paris – Atlantique naît et unit des MCs bordelais à quelques rappeurs parisiens comme Sept, Le Jouage ou Grems, à cette époque installé entre les deux villes. Leur rap est technique, à la fois sombre et énergique, souvent audacieux, parfois classique. La compilation Kuality Records, mais surtout le collectif Olympe Mountain, scelleront définitivement l’identité de cet agrégat de rappeurs alors inattendus.

Parmi eux, il y en avait un doté d’un étrange suffixe : Iraka 20001. Contrairement à certains de ses confrères d’Olympe Mountain, il disparaît de la scène rap dans la foulée de ces sorties et de celle de son album démo intitulé Deux années d’merde. Jusqu’à renaître en 2010, de façon un peu illisible pour ses anciens confrères. Iraka était un rappeur habitué à noyer l’auditeur de mots, à faire déferler des images et des scènes de vie comme autant de polaroïds. Il livre finalement un album aéré, proche du spoken-word, à la réalisation tellement lo-fi qu’il en devient insaisissable, presque évanescent.

Peu importe, Iraka se sert de ce disque pour resculpter son art, cinq ans durant, sous le climat méditerranéen. Il ressort de vieux textes et maquettes de l’époque bordelaise, en écrit aussi de nouveaux. Il rencontre des musiciens, ne cherche pas à coller à des codes, tire tout ce qu’il peut tirer de son vécu de slameur, découvre la scène et ne s’effraie pas d’être baladé d’une catégorie à une autre au gré de ses morceaux. Dans les concerts qu’il effectue désormais principalement dans les Bouches-du-Rhône, il est tantôt vu comme un chansonnier, tantôt vu comme un slameur, tantôt vu comme un MC. D’une certaine manière, même s’il s’est envolé subitement de Bordeaux depuis plus de dix ans, Iraka est en train d’établir son plan de vol, celui qui lui permettra de casser chaque case dans laquelle il pourrait se faire enfermer.

Alors en 2018, Livingston sera son credo. C’est ainsi qu’il titrera son album, prévu pour cet été et introduit par un EP de trois titres publiés à la fin de l’année dernière. Une référence à l’histoire de ce goéland, prénommé Jonathan, qui s’affranchit de tout pour le simple plaisir de voler, au-delà des codes que veulent imposer les clans, quelles que soient leurs étiquettes. Un entretien à lire comme un nouvel envol, loin de battre de l’aile.


Bordeaux Passion rap

Je commence le rap à Bordeaux où mon père a été muté. J’arrive là-bas un peu avant dix ans, à l’origine je viens d’Antibes. Je découvre le rap d’abord via un gars de ma classe, en cinquième, qui écoute le Wu-Tang Clan, qui rencontre IAM, qui est branché en fait. C’est lui qui nous envoie le rap. Quasiment la classe entière tombe dedans. À partir du Wu-Tang, je découvre toute la galaxie qu’ils forment, leurs albums solos, ensuite Sunz of man, le lien avec IAM joue aussi, évidemment. J’écoute aussi beaucoup Fabe, un peu Time Bomb, Diable Rouge, les X Men, encore une fois des groupes qui à ce moment ont des connexions avec IAM. Il y avait aussi Cypress Hill que j’écoutais beaucoup et rapidement, je deviens un de ces jeunes adolescents qui taguent, puis qui se mettent à rapper un peu, dans leur chambre, comme des ados. Vers mes seize ans, je me retrouve avec un petit groupe de gens de Mérignac, en banlieue de Bordeaux. Parmi eux, il y a un mec qui s’appelle Matthew, alias Jey Sky. [Membre fondateur du groupe OSC, NDLR] Il est Anglais d’origine et il s’intéresse à la production, à la technique. Comme il a un peu de matériel, il commence à bricoler des instrus et on est un petit groupe qui commence à produire de la musique comme ça.

Quelle que soit l’image de ville rap que Bordeaux puisse avoir, il y a une scène et une émulation à ce moment-là. Kroniker était là, et ils étaient déjà proches de Grems. Il y avait aussi une émission radio, sur la station locale La Clé des Ondes, il y avait des gens comme Shocker ou Xeno qui diffusaient la culture hip-hop sur la région. Quelque part, Matthew est l’un d’eux. Avec son matériel, sa curiosité et son savoir-faire, il nous amène la notion de producer. En fait, on réalise tous qu’on peut produire de la musique nous-mêmes, qu’il n’y a pas besoin de rencontrer un ingénieur du son ou d’avoir un plan studio. Alors au fur et à mesure, il y a un effet boule de neige. On s’est rapidement mis à diffuser localement les sons que l’on produisait autour de Matthew et la scène bordelaise qui existe à ce moment-là est un peu surprise de nous voir arriver, mais elle est réceptive. Je pense que pour l’époque, ce qu’on faisait était assez frais. C’est une époque où il y a pas mal d’effets boule de neige sur Bordeaux, de mon point de vue symbolisés principalement par Matthew d’un côté et Kroniker de l’autre. Tout le monde s’aperçoit qu’il n’est pas tout seul. Via D’Oz de Kroniker qui fait des aller-retours à Paris et qui se rapproche notamment de Triptik, il commence aussi à y avoir les premières connexions avec d’autres villes, dont Paris. La street-tape Virus que fera Kroniker en 2001 sera importante pour beaucoup d’entre nous d’ailleurs. Il y a aussi eu Lyrikal Teknik avec Arm de Psykick Lyrikah et Grems, évidemment, qui à l’époque est encore basé sur Paris.

En 2002, après avoir passé deux ans à Marseille pour mes études, je reviens à Bordeaux et me retrouve en collocation avec Rodd [MC Bordelais assez impliqué dans la scène locale et notamment membre d’Olympe Mountain, NDLR]. Notre appartement devient un peu une base. Avec Rodd, on produit des instrumentaux. Grems habitait près de chez nous, Sept venait souvent nous voir, il fera d’ailleurs son premier album chez Jey à Bordeaux. D’autres MCs ou beatmakers, qu’ils soient du coin ou pas, comme Star Propaganda, viennent parfois passer du temps chez nous. L’appartement était devenu le lieu où l’on créeait et il y avait beaucoup d’émulation. On était en plein dans le mode de vie propice à cet âge de la vingtaine : la fête, la musique, les petits boulots, et le fait d’avoir toujours des MCs à la maison faisait qu’on rappait vraiment tout le temps. Le rap, c’était le fil conducteur de nos vies.

Iraka 20001 - « Une vie »

À la même époque, Bursty est à fond sur son label, De Brazza Records et continue à développer ce qu’il avait commencé avec ses cassettes Maximum Boycott. En plus de faire des mixtapes, il commence aussi à sortir des compilations en CD et c’est vrai que les rappeurs basés en région avaient une visibilité sur ses disques. Il s’est notamment beaucoup intéressé à nous les Bordelais, de façon sincère, je pense qu’il aimait ce qu’on faisait. Le véritable projet de Bursty était de faire vivre la musique. Lui essaie de le faire avec son label, De Brazza Records. Des gens qui avaient la démarche de Bursty, c’était rare à l’époque. Quant au message Maximum Boycott, il me parlait à l’époque et je pense qu’il parlait à pas mal d’entre nous. Cette idée de dire : « si on est pas de Paris ou Marseille, personne ne nous calcule, mais on existe, on fait du rap et on le fait comme on veut, on vous emmerde », ça collait bien à Bordeaux, dont les rappeurs, hormis avec la mixtape Virus sortie par Kroniker, n’était jamais trop calculés par le rap français. Il faut remettre ça dans le contexte de l’époque : on est des jeunes adultes, on est chauds et on propose un rap assez frais à notre sens mais qui n’a aucune visibilité médiatique. Et puis, il y avait aussi des Parisiens sur les Maximum Boycott, mais des Parisiens qui avaient également quelque chose de différent, je pense à Sheryo par exemple qui avait rappé sur un instrumental de Gang Starr. Avec le temps, Bursty a rapidement voulu ne plus se limiter qu’à des mixtapes et des compilations mais aussi produire nos projets solos. C’est lui qui a fait le premier album de Sept [Amnésie, 2003, NDLR], celui de Grems aussi [Algèbre, 2004, NDLR], parfois avec quelques ratés ce qui a donné lieu à des rancœurs, mais il a eu le mérite de le faire et de s’intéresser à nous.

Olympe Mountain Mythologie alternative

À l’appartement, avec l’émulation, on enregistre pas mal de morceaux dont ceux qui finiront par former le projet Olympe Mountain. C’est un noyau composé des MCs qui sont le plus souvent chez nous et qui sont le plus à fond. Avec Sept, Grems, Rodd, les années de travail nous ont emmenés à un certain niveau. Tous les trois sont des MCs super techniques et de manière générale à Bordeaux, le niveau était assez élevé. Alors quand tu te mets au micro pour poser un couplet à la suite de ces trois rappeurs, tu dois te mettre au niveau. En plus, aucun ne ressemblait à l’autre, on ne s’est jamais copiés les uns les autres. En fait, on avait déjà assez copié les MCs qu’on écoutait gamins en commençant à rapper. [Rires] Qui j’ai copié moi ? Fabe. Brassens aussi un peu. [Rires] Mais adolescent, Fabe est vraiment quelqu’un qui m’a marqué, même si je le regarde différemment aujourd’hui. Je pense que c’est le rappeur que j’ai le plus copié avec Akhenaton. AKH, c’était quelque chose, au point que j’avais fait un album de reprises de ses textes sur des bouts de ses instrus que je rebouclais moi-même. J’avais repris certains de ses couplets avec IAM, d’autres de Métèque et Mat et des Faces B comme « J’ai rien à perdre ». Je n’ai jamais donné ça à personne mais je l’ai fait. [Sourire] J’ai aussi eu une époque où je reprenais des textes de rap américain et où je réécrivais des phases en français avec les mêmes schémas de rimes. Je crois que c’est comme ça que j’ai le plus appris d’ailleurs. Il n’y a rien de plus formateur que reproduire les schémas de rimes des américains !

Comme on se connaît tous bien, on devient vraiment super efficaces. Chacun adhère à ce que fait les autres et Sept théorise toute l’identité du projet Olympe Mountain. C’est lui qui trouve le concept, qui nous pousse à choisir des personnages de la mythologie grecque à incarner. Moi je choisis d’incarner Séléné. Je voulais amener une femme dans le groupe [il en sourit] et incarner la Lune collait bien aux ambiances que je développais. Sept a vraiment travaillé pour pousser à fond cette idée de Parthénon et de jeux olympiques du rap, cet univers mythologique. C’était cohérent, organisé, avec une véritable identité. Les morceaux se créent dans l’appartement où l’on vit avec Rodd. Le Jouage rejoint l’équipe avec James Delleck qui mixe le projet. On le sort sur internet, gratuitement, en 2005. L’air de rien, on fait partie de cette première vague de rappeurs qui utilisent internet pour diffuser des projets complets. Celui-ci était un projet collectif et conceptuel, de gens qui n’étaient connus soit que localement, soit via des mixtapes qui tournaient un peu hors du réseau parisien, soit par des gens qui avaient internet et fréquentaient des sites comme le vôtre ou celui de 90bpm.com. Tout le monde n’avait pas internet comme aujourd’hui, et ne pas le sortir en physique à une époque où cela comptait encore beaucoup a peut-être empêché le projet d’aller plus loin. Peut-être aussi que c’était trop particulier et conceptuel au regard des standards de l’époque. Mais je pense que notre proposition musicale était assez pointue.

Olympe Mountain - Le Masque et la plume

À l’issue du projet, ça a été plus ou moins l’explosion. On s’est tous embrouillés, plus ou moins selon les cas. Rodd et Grems se sont fâchés. Sept est reparti à Paris alors qu’il avait beaucoup poussé ce projet. Sept est quelqu’un qui a un véritable idéal de collectif et sur ce projet, on a atteint cet idéal. On avait fait tout ça avec beaucoup de motivation mais au départ ça restait anarchique. C’est lui qui a vraiment travaillé le projet pour en faire quelque chose de cohérent et organisé, avec une identité. Il l’a d’ailleurs remis en ligne, sur Bandcamp. Avec le temps la grande majorité d’entre nous s’est réconciliée.

Deux années de merde Puis cinq ans de pause

À la même période, j’avais sorti Deux années d’merde, un album solo de dix-huit pistes que je présente comme une démo. C’est un disque que j’ai construit avec des piles de textes et des piles d’instrus qui devaient se rencontrer et que j’ai donc confrontées. C’est presque un bootleg de textes d’un côté, d’instrus de l’autre, que je transforme en album en fait. Je décide de l’intituler Deux années d’merde car c’était un projet qui clôturait des années éprouvantes. Avec le recul, je dirais juste que c’était la vie, faite parfois de périodes merdiques, de trucs personnels que tu vis mal, à un âge où tu as une vie un peu mouvementée. Tu galères pour payer le loyer, tu bosses dans une pizzeria, tous les soirs tu sors, et à part ça tu fais du rap dès que possible. Si ce n’est pas ça, tu cogites sur les choix que tu fais ou que tu imagines devoir faire.  C’est vraiment une époque où je suis entre deux extrêmes. Soit je vois beaucoup de monde, notamment des gens avec lesquels je fais du rap, soit je suis beaucoup tout seul. C’est un peu le monde moderne, entre solitude et sur-entourage. Beaucoup de temps à marcher dehors, à traîner dans les villes, « salade, tomate, goudron » comme je l’ai dit dans un titre, oui.  [Rires] C’est un peu ça que racontait mon écriture.

Du coup, sur ce disque, je suis dans un débit de paroles, avec des interludes slamées et un flow très parlé. C’est un album qui a un côté journal intime, dans le sens où il n’y a que ma voix en plus des instrus. Tout est traité de la même manière et il y a un gros débit de textes, dans lequel des paroles m’échappent je pense. C’est à l’image du titre de l’album en fait. La tracklist n’a aucun titre, ce sont juste des pistes numérotées, toutes très courtes. Le projet s’appelle Deux années d’merde et ça ne sert à rien de titrer les morceaux, le titre de l’album se suffit à lui-même : ces dix-huit pistes sont deux années de merde. Les textes avaient des titres, « Le Violeur de rêves » par exemple [La piste 9 du disque, NDLR], mais à mon sens les sons ne devaient pas en avoir.

« Le monde moderne, c’est un peu cette alternance entre solitude et sur-entourage et c’est ce qu’essayait de raconter mon écriture »

Je sors l’album en le présentant comme une démo, sans imaginer l’amener plus loin. On ne réalise que cent copies, qu’on a déposées dans quelques boites aux lettres ou que les gens pouvaient obtenir en écrivant à Rodd, notamment via le forum de 90bpm.net. Parallèlement, on le laisse disponible gratuitement sur Soulseek [Réseau Peer2Peer très fréquenté à l’époque, notamment par les fans de rap français, NDLR]. Je pense que Bursty aurait aimé sortir cet album mais moi je commence à être usé du rap. Je n’imaginais pas me retrouver face à un producteur ou un label qui aurait voulu réenregistrer des titres, refaire des instrus. Je ne voulais pas de ça et de toute façon, je percevais le tout comme abouti, jusque dans la façon dont il a été fait et distribué. Reproduire et refaire des sons, parfois, c’est aussi perdre en intention. Et j’aime bien l’idée de sortir ce disque de façon un peu punk. C’est une époque où de toute façon, je ne sais pas faire les efforts nécessaires pour faire vivre ma musique. À l’issue de cet album, j’en fais un deuxième avec grosso modo ce que j’ai déjà de posé un peu à plat dans l’ordinateur. Ce second disque, je l’intitule Maladroit, sauf qu’au lieu de le sortir, j’arrête le rap. Je prends cette décision parce que je ne vais pas bien. J’ai besoin de me balader, de faire autre chose. Il y a aussi des choses personnelles, le besoin de revoir mes parents notamment. On est en 2005 et je repars à Marseille. Je fais une pause avec la musique, sauf que je ne me dis pas que je fais une pause mais que j’arrête définitivement.

Iraka 20001 - « Deux années d’merde » (bootleg)

Arrêter me fait vraiment du bien. Le mode de vie qui allait avec tout ça commençait à m’atteindre. On ne prenait pas de came, mais c’était une période éprouvante, y compris émotionnellement. Il y a eu les tensions à l’issue d’Olympe Mountain, il y a également l’attente artistique que je vis mal. Tu te mets à imaginer qu’il est possible de vivre du rap, à te projeter dans certaines choses, à sentir que tu es attendu, aussi minime que soit ton public. Ça, ce sont des choses qui m’ont vraiment troublé. Artistiquement, c’était fructueux, j’avais vraiment atteint un bon niveau et faire de la musique par besoin artistique, c’est simple et beau. Mais te dire que ça va devenir ton taf, c’est éprouvant. Ça m’a fait peur en fait, donc j’ai choisi de me retirer. Humainement, ça ne me convenait plus.

Ce que le présent dessine S’éloigner des codes

Je reviens à des choses plus saines et simples. Je repars vers Marseille, à Aubagne où je m’installe. Les deux premières années, je travaille dans une reprographie. Ensuite, je reprends des études. Je décide de me reconvertir en tant que réalisateur ou designer sonore. J’entame donc une formation des techniques du son appliquées à l’image. J’apprends de nouvelles choses et ça me fait vraiment du bien. Je me mets aussi à certains instrument, notamment la guitare, que je joue tout seul dans mon petit cagibi d’étudiant. En 2010, un peu boosté par ce que je fais en cours et devant réaliser un projet de fin d’année, j’enregistre un album, tout seul chez moi : Ce que le présent dessine. Je le fais vraiment en mode étudiant en son appliqué à l’image. Je n’ai rien fait de 2005 à 2010 et là, je me lance dans ce projet où il n’y a même pas de beats à proprement parler. Ce sont plus des ambiances et des illustrations musicales que des productions. Je fais ça moi-même et c’est un projet avec beaucoup moins de voix et beaucoup plus d’ambiances sonores, bref, tout l’inverse de Deux années d’merde. J’amène ma personnalité de façon complètement différente en fait, sur un projet sous-produit, dans le sens où la musique est assez légère. C’est une dizaine de pistes durant lesquelles je suis assez silencieux. J’expérimente de nouvelles choses, qu’elles soient musicales ou techniques. Par exemple, avec les petites notions de guitare que je me suis faites, je prends plaisir à trouver des mélodies, je dirais même à appréhender ce langage de la mélodie que l’on n’a pas forcément dans le rap à l’époque. Ça s’exprime particulièrement sur les interludes que je vois comme des petits morceaux de musique qu’on peut fredonner. Techniquement, je teste des choses avec les petits moyens que les cours me proposent : j’utilise les studios de la fac, je m’essaie à l’exercice du mastering, je passe le son sur de vieilles bobines pour le retraiter et lui donner du grain. Je ne réalise par contre pas tout de suite que mon rap s’est appauvri, que mon niveau a considérablement baissé. C’est peut-être un mal pour un bien car si aucun de mes anciens confrères ne comprend le disque, moi ça me remet le pied à l’étrier. Après cinq ans d’arrêt, je retrouve du plaisir à faire de la musique, en plus en faisant quelque chose sans aucune velléité de dire : « je reviens. » J’ai trouvé un petit truc qui me plaît et coup de chance, Le 4romain [beatmaker notamment pour Rouge à Lèvres, NDLR] qui est en train de monter son label True Flav Records apprécie le disque et décide de le publier.

Durant la même période, je rencontre trois musiciens de la région. La plupart ne viennent pas du rap à proprement parler même s’il y a parmi eux un beatboxer, Zeph, et un DJ qui a un bon feeling à la MPC, Niko. Le dernier, Chnouf, est guitariste et il vient plutôt du milieu rock. Ensemble, on décide de reprendre des sons de Ce que le présent dessine, et au fur et à mesure de Maladroit, mon lost album. [Sourire]

Iraka - Antilibéraliste

Avec eux, j’ai l’impression de pouvoir pousser plus loin ce que j’ai entrevu sur Ce que le présent dessine, c’est à dire quelque chose d’un peu plus aéré et mélodique. Jusque-là, j’ai sorti des trucs de façon assez brute, presque un peu punk, et pouvoir aller vers quelque chose d’un peu plus travaillé, ça me plaît. J’apprends avec eux à réadapter mes morceaux. Pour ça, il y a un exercice artistique assez plaisant qui consiste à extraire une ligne mélodique qui faisait l’essence de ce que tu avais fixé tout seul, sur bande. Cette ligne mélodique, c’est ensuite à la guitare de se l’approprier. La MPC et le beatboxer la soutiennent, assurent principalement la partie rythmique ou les arrangements. C’est une référence un peu inattendue et sûrement bien trop grande pour moi, mais quand je dois parler de ça, j’aime bien penser à Jeff Mills qui adaptait sa musique techno avec des orchestres symphoniques. À notre petite échelle, c’est ce qu’on essaie de faire. Comme nous avons tous les quatre des trajectoires différentes, qu’on n’a pas forcément le même bagage artistique, ça donne quelque chose d’hybride, qui a une énergie un peu punk mais aussi quelque chose de mélodique.

L’une des conséquences de tout cela, c’est que je m’éloigne un peu plus du rap. Pourtant, j’ai toujours eu l’impression de faire du rap pur et dur. Même aujourd’hui, je n’ai pas de doutes sur ça, j’ai de toute façon appris à ne plus trop me prendre la tête sur les codes du rap. J’écoute pourtant beaucoup ce qui se fait aujourd’hui, mais recopier, décortiquer, ça ne me passionne plus. Je ne suis plus passionné par le défi et la légitimité techniques. À l’époque de Bordeaux, on se mettait la pression entre nous, mais aussi par rapport à la technique en général. On écoutait hyper attentivement les Américains, on disséquait ce qu’ils sortaient. Les Français qui rappaient tout droit mais qui arrivaient à toujours faire tomber leur rime pile au bon endroit, qui avaient une vraie mécanique, même si ce n’était pas ce qu’on voulait faire, on les décortiquait aussi. On était vraiment dans la technique. On cherchait aussi la reconnaissance des pairs qui était quelque chose d’important. À l’époque, elle passait beaucoup par la technique. Aujourd’hui, je crois que ce n’est plus du tout le cas. Maintenant, qui attache encore de l’importance à la technique d’un rappeur pour le valider ? Même moi je m’en fous désormais ! [Rires] Et je pense que ce n’est pas si mal car on est moins dans un truc de puriste qui devient parfois vite un carcan. Peut-être aussi que la technique est désormais ailleurs, plus dans la mélodie, dans la façon de poser une voix. Il suffit de voir comment PNL a fait plein de petits. À l’inverse, je me suis un peu lassé du rap oldschool. Quand je dis « qu’on ne me parle plus de rap conscient c’est de la pipotade, il n y a pas plus chiant, y a de quoi préférer le gangsta, car globalement les gens sont de droite et ne se pensent pas » [sur « Rainbow », titre extrait EP sorti fin décembre 2017, en prélude à l’album Livingston, NDLR], c’est que le rap conscient a parfois un côté très chiant. D’ailleurs, si tu regardes toute l’équipe Olympe Mountain, nous n’avons jamais fait de rap conscient. Dans nos morceaux solos, tu sens chez tous des idées politiques, chez Sept notamment. Mais ce n’est jamais formalisé comme du rap qu’on appelle conscient, aucun d’entre nous n’a jamais voulu faire ça. Faire cette petite pique sur « Rainbow » c’est aussi rappeler qu’un morceau est souvent meilleur quand il est autre chose qu’un chemin tracé d’avance, dont tu connais la conclusion dès les premiers mots.

Slam, Sidney Bechet et Printemps de Bourges La valse des étiquettes

Avec le groupe, nous commençons les concerts, uniquement dans les Bouches-du-Rhône ou à proximité. On joue dans des petits cafés, des salles alternatives et ça nous permet de nous roder. Jouer sur des mauvais systèmes, face à des gens qui ne sont pas spécialement là pour écouter les musiciens de passage ce soir-là, ça t’apprend à affirmer ta présence. La scène c’est quelque chose que je ne connaissais pas, puisqu’à part deux ou trois bribes d’open mics ou d’invitation sur scène avec Sept, mes expériences de concert venaient uniquement des soirées slam. L’étiquette « slam » est quelque chose qui revient parfois quand les gens me parlent de ma musique. C’est quelque chose que j’ai commencé à faire en 2002, lors de mon passage à Marseille. J’aime beaucoup le slam pour cette idée qu’à partir d’un texte, tout est possible. D’un texte, sans aucun autre appui, accompagnement ou artifice, tu dois apporter quelque chose. Le secret dans le slam, c’est que ça t’apprend à créer une présence au sein de ton texte. Quelqu’un que tu n’as jamais vu déboule, et hormis son corps, sa voix et son texte, il n’y a aucune autre information, zéro parasitage possible. C’est un exercice qui est aussi corporel en fait, tu apprends à habiter l’espace avec un texte. De toute façon, le rapport au texte a toujours été important pour moi. Je le vois comme le noyau. C’est pour ça que je pense que le slam n’a pas à être trop musicalisé, même s’il y a des choses à trouver dans le côté hybride et sans codes de l’exercice. Sage Francis a fait de superbes pistes de slam par exemple. Après, Sage Francis est avant tout un rappeur pour lequel la frontière entre rap et slam est très fine.

C’est dans ces soirées slam que j’ai rencontré Fred Nevchehirlian alias Nevché, avec lequel j’ai tout de suite travaillé et travaille encore aujourd’hui puisqu’il est le directeur artistique de Livingston, l’album que je sortirai durant l’été 2018. À Marseille, Nevché est un peu celui qui a fait vivre la scène slam marseillaise au début des années 2000. Artistiquement, c’est quelqu’un avec qui je me suis retrouvé. Dès 2003, je l’avais amené sur le troisième volume CD des Maximum Boycott par exemple. Depuis on est toujours resté en contact. D’ailleurs, quand je rencontre les musiciens avec lesquels je mets à reprendre des sons de mon répertoire, c’est Fred qui me fait comprendre que la scène c’est important et que l’environnement local a du sens. « Si tu veux vivre de la musique, tu dois aller voir les gens qui vivent en bas de chez toi. » C’est ce que je fais durant tout 2011 et en 2012, sans chercher à refaire des ponts avec le rap. Je suis dans un autre monde, qui se cantonne aux Bouches-du-Rhône et j’apprends beaucoup. Ça me permet aussi de commencer à vivre de la musique, entre les concerts que je fais avec le groupe et les ateliers slams que je fais dans des prisons, ces centres sociaux ou des établissements scolaires. Durant ces deux années, j’ai coup sur coup l’occasion de sortir deux disques. Le premier est plus une démo, pour laquelle on décide de choisir trois titres qui fonctionnent bien en live : « Le Sud » et « Au Cabaret » qui sont originellement issus de Maladroit, et « Antilibéraliste » qui vient de Ce que le présent dessine. Puis un deuxième, Hier, qui est une coproduction avec les ayants-droits de Sidney Bechet et qui se fait indirectement à cause de Star Propaganda.

Iraka - « Être bien »

En 2003 ou 2004, Star Propaganda m’avait fait une production à partir d’un sample de « Petite fleur » [Célèbre chanson de Sidney Bechet, NDLR]. Déjà à l’époque, on trouvait tous cet instru magnifique. J’ai de toute façon un énorme respect pour Star Propaganda, qui est à l’origine de beaucoup de choses pour plusieurs d’entre nous à Bordeaux, même s’il a choisi de ne pas faire du beatmaking sa vie. Sur ce sample de « Petite Fleur », j’avais écrit un texte qui avec mes années d’arrêt rap était un peu tombé dans l’oubli. Quand j’ai fait Ce que le présent dessine je suis retombé dessus et avec le groupe on décide de refaire le morceau, sans trop le changer. Je l’intitule « Être bien » et j’en suis vraiment content, au point que je veux le sortir. Comme le sample est grillé, je remonte jusqu’à Sidney Bechet Productions pour avoir les autorisations. Je téléphone, explique le motif de mon appel à Pascale Pelletier, la personne qui s’occupe de ça chez eux. Elle me demande de lui envoyer le morceau et me recontacte avec beaucoup d’enthousiasme après l’avoir écouté. Du coup on commence une correspondance, j’envoie d’autres textes que j’ai pu écrire, des bribes de mon travail. On finit par se rencontrer et ce qui devait à la base être un protocole de sample devient une coproduction. Ils sont habitués à inaugurer chaque année des salles au nom de Sidney Bechet un peu partout dans le monde et là ils ont pris ce petit risque pour moi. Ils m’ont payé un studio à Paris, ils ont mis un peu d’argent dans le clip de « On verra » sans me demander quoi que ce soit en retour. Je suis tombé sur des gens vraiment bien, réellement réglos, qui m’ont permis de réaliser un EP. Géographiquement, c’est aussi la première fois que ma reconstruction musicale se fait avec d’autres acteurs que ceux des Bouches-du-Rhône.

Je m’inscris aux sélections pour l’édition 2013 du Printemps de Bourges dans la catégorie « Chanson ». Le partenariat avec Sidney Bechet Productions me met un peu en avant, ça me donne une histoire à raconter. Le nom de Sidney Bechet est tout de même un nom qui résonne dans le milieu de la musique et je pense que ça m’a aidé car les sélections régionales du Printemps de Bourges, c’est assez chaud quand même. Plein de groupes candidatent chaque année [Au total, environ 35 artistes sont retenus nationalement pour à peu près 4000 candidatures, NDLR] et la musique autour de Marseille étant un petit milieu, les jurys sont encore plus difficiles à convaincre car il y a toujours des relations humaines et le passif de chacun qui rentre en jeu. Ce n’est pas forcément malveillant, c’est juste humain. Alors être le seul à sortir des sélections pour la région PACA, ça m’a vraiment encouragé ! Je n’avais jamais fait de lobbying, c’est à peine la période où je finis mon apprentissage de la scène et où je commence à apprendre à démarcher les gens, à parler avec des programmateurs locaux et m’impliquer dans des projets. Les planètes étaient également bien alignées puisque quelques mois avant, j’avais pu sortir cet EP en coproduction avec Sidney Bechet Productions, mais également car à peine quelques jours avant les auditions on était en résidence à Tripoli, en Libye avec le groupe, chose assez incroyable qui nous avait permis de travailler le concert. Deux jours avant les présélections, j’avais publié le clip de « On verra » qui quoi qu’on pense du morceau était bien, assez pro… Il y a eu un vrai concours de circonstances et être sélectionné, ça entérinait ce travail fourni durant plus de deux ans dans la région.

«  je sais aussi qui je suis : un rappeur. Un rappeur qui n’a jamais mis en avant ou porté les codes du rappeur certes, mais je reste un rappeur.  »

Travailler avec des musiciens, sortir des projets qui me permettent de postuler à un festival en catégorie chanson, c’est vrai que ça a parfois été une question qui m’a travaillé. Des fois je me dis que je devrais aussi revenir à la source : un beat, des rimes et on y va. Mais je sais aussi qui je suis : un rappeur. Un rappeur qui n’a jamais mis en avant ou porté les codes du rappeur certes, mais je reste un rappeur. Alors finalement, n’ayant aucun des codes sur moi, pourquoi ne pas aller plus loin ? Ce décalage dans les codes du rap, c’est lui qui est singulier, qui me permet de me faire remarquer. C’est parfois délicat parce qu’à un moment, les étiquettes te rattrapent, le rap, le slam, la chanson. [Pensif] Je me fais repérer par Le Printemps de Bourges en catégorie chanson, alors je deviens un chanteur ? Peut-être après-tout, pourquoi pas ? Jouer aux Trois Baudets comme je l’ai fait en 2014, est-ce la place d’un rappeur ? Je n’en sais rien. Faire du slam, c’est rester proche du rap ou se rapprocher de la chanson ? Pareil, je ne sais pas. Je suis un peu paumé au milieu de toutes ces frontières et étiquettes. Ça a un côté inconfortable. Par exemple, Mon prochain album, Livingston, moi autant que La Coopérative Internexterne [la société de production de Fred Nevchehirlian en charge de ce prochain disque d’Iraka, NDLR] passons du temps à chercher le bon curseur, à replacer le projet. Parce qu’on se mentirait si on se disait que ce projet est compatible avec l’air du temps rap. Qui pourrait intéresser ma musique dans le rap aujourd’hui ? Eux comme moi ne voyons pas le potentiel dans le rap par rapport à mon album. C’est de la chanson ? Du spoken word modernisé ? Du rap spé’ ? J’ai le sentiment que c’est un projet qui va avoir une histoire, qui va rencontrer des gens, mais je n’ai aucune idée d’à quel endroit. Ce que je sais, c’est que je n’ai pas du tout pensé à ça en faisant le disque. C’est une fois qu’il est dans la boite que tu te poses ces questions. Quand je démarre cet album, quelque part, c’est comme s’il était déjà fait depuis longtemps. C’est énormément de choses brassées durant des années qui ne demandaient qu’à sortir, à trouver une cohérence, un fil directeur. Encore une fois, c’est un peu comme si je finissais par sortir Maladroit. Sauf qu’il s’appellera désormais Livingston.

Livingston Nouvel envol

C’est Nevché qui m’a poussé à faire ce disque. On partait de loin, car en 2014 j’avais fait avec La Coopérative Internexterne Le Slameur et ça ne s’était pas très bien passé. C’était un disque un peu particulier qu’on n’avait pas su correctement défendre. Les textes n’étaient pas aboutis, ça n’a pas trouvé son écho, j’ai aussi un peu pêché par orgueil parce que je sortais du Printemps de Bourges et je me suis persuadé d’avoir une lucarne pour faire ce que je voulais, sans écouter les avis des autres. La boite de production a d’ailleurs été cool, parce que j’avais beau être là en disant « je sors ça et pas autrement que comme ça », ils m’ont tout de même soutenu. C’est grâce à eux que j’ai eu des dates, notamment celle aux Trois Baudets. [Salle parisienne, plutôt tournée vers des artistes indépendants de chanson ou de pop, NDLR] Mais la réalité, c’est que je n’avais pas fait les bons choix. Ce sont les concerts et des maquettes que je leur avais envoyés qui ont sauvé le truc. En entendant les maquettes, qu’il a reçu après une bonne date au Festival de Marne, Nevché me dit : « on fait l’album qu’on aurait dû faire il y a déjà dix ans. Envoie-moi des textes, des maquettes, des choses et on y va. » Je lui ai envoyé une cinquantaine de morceaux plus ou moins aboutis et là on a commencé à discuter. Nevché est devenu le directeur artistique du projet et je pense que j’en avais besoin. Sans quelqu’un qui tient ce rôle, je pense que je me trompe. Je suis du genre à faire les mauvais choix si je ne m’entoure pas. Je ne suis pas un bon promoteur, je manque parfois encore de lucidité. Aujourd’hui, je suis accompagné par une bonne équipe, ce qui ne m’est jamais arrivé depuis Olympe Mountain. Il y a une bonne alchimie, je suis en train de trouver ma place. Grems est quelqu’un qui a su trouver sa place. Il sera le seul featuring sur Livingston, c’est la seule personne extérieure au projet dont je me suis entouré. Star Propaganda a créé les ambiances sonores à travers ses productions. Arnaud Vecrin, avec qui j’avais déjà tourné, a joué des guitares sur quasiment tous les morceaux et Miosine a arrangé le tout.

C’est un album que je n’aurais jamais assumé il y a quinze ans. Je n’avais d’ailleurs pas assumé Maladroit. C’est aussi pour ça qu’il s’appelle Livingston, en référence au roman. [Jonathan Livingston le goéland, NDLR] C’est un peu cette histoire du goéland qui s’affranchit de son clan pour peaufiner son vol, l’élever au rang d’art. Jonathan traverse autant des états de grande joie que de souffrance. Je suis stable dans ma vie mais comme je l’ai raconté dans cet entretien, j’ai des bonnes périodes et d’autres qui le sont moins. Comme tout le monde ! Mais quelques furent ces périodes, j’ai toujours suivi cette idée de perfectionnement, un peu comme Jonathan. [Répondant à la remarque que Jonathan Livingston le goéland se fait bannir de son clan en voulant perfectionner son vol] Jonathan se fait virer de son clan, est-ce que moi je vais me faire virer du clan du rap ? Je ne sais pas. Y suis-je encore vraiment ? « Dans le milieu, on ne m’apprécie que peu, je suis mal assorti », voilà ce que je dis dans « Satie », qui est un titre que j’ai dévoilé sur l’EP en prélude à l’album [Fin décembre 2017, NDLR]. Il y a bien sûr ce sample d’une des Gnossiennes d’Erik Satie, mais ce qui m’intéresse chez Satie, c’est la même chose que chez Jonathan Livingston : persévérer dans sa vision des choses, malgré la non reconnaissance de ses pairs. Et puis il y a cette idée, peut-être un peu prétentieuse, que cette persévérance servira pour plus tard, que les gens finiront par comprendre. C’est pour ça que je termine ce morceau où je m’inspire de la vie de Satie en disant « comme si je voyais l’avenir ». Satie est mort pauvre et ignoré par ses contemporains, aujourd’hui sa musique est étudiée et considérée comme majeure. Certaines choses restent dissonantes, mais il a montré comment s’affranchir du temps musical, au sens du tempo. Les gens pensaient qu’il n’était pas technique parce qu’il faisait cela, alors qu’au contraire. Mais ne pas être obligé de tomber sur des schémas rythmiques établis, c’est toujours ce que j’ai cherché dans le rap. Le placement, la respiration, le silence, c’est aussi ce qui est passionnant dans cette musique. Satie est finalement lui aussi un goéland qui dit : « tant pis, je mangerai moins, je serai moins confortable, mais la passion est plus forte que moi. » Alors Livingston sera un album dont l’héritage rap sera souterrain. Le rap aujourd’hui c’est mon squelette, mon ossature. C’est lui qui m’articule. Mais ce n’est pas lui que tu verras. En 2003, j’aurais montré le rap. Maintenant je ne veux plus montrer le rap même s’il est tellement évident et présent en moi qu’il articulera forcément ce disque.

De toute façon, est-ce que lorsque je vais tourner « Rainbow » à la gaypride je transgresse les lois du clan ? Je ne sais pas non plus. Ce que je sais c’est que le milieu du rap n’est pas le plus ouvert sur ces questions-là. Et puis, dans ce clip et cette gaypride, il y a aussi l’idée de fête. Je dis à la fin du clip que je remercie tous les gens filmés dans le cadre de ce tournage improvisé pour leur gentillesse, leur joie et leur amour. [Rires] Ça a été un moment cool, les gens ne savaient absolument pas ce que je foutais là mais tous ont donné leur image, spontanément. Quelque part, Peace Unity et Havin’ Fun et cette idée de fête tu les trouves aujourd’hui plus à la gaypride que dans le rap. Je suis attaché à cette idée de fête dans l’espace public car aujourd’hui, la circulation des corps y est complètement contrôlée. La façon dont les villes sont aménagées, dont elles sont contrôlées, c’est très politique. D’ailleurs, la plupart des moments où la circulation des corps est libérée dans l’espace public, c’est lors de manifestations qui sont elles-mêmes politiques. C’est une adversité entre la politique de contrôle social et la politique des manifestants. La gaypride n’a pas cet aspect politique-là. Évidemment, il y a un aspect politique, qui est de rendre visibles d’autres sexualités que l’hétérosexualité, de dire aussi que l’homophobie n’a pas sa place. Mais c’est un moment de fête, assez désintéressé en réalité, où les gens se lâchent dans leur circulation. Et moi je suis là, voguant au milieu de tous ces gens. Je suis un peu tout le monde dans ce clip, c’est-à-dire un peu personne. Je suis à la fois anonyme et central. C’est toutes ces observations qu’on a essayé de mettre en valeur dans cette vidéo et c’est ce que Livingston veut atteindre : faire un disque qui a des présences mais dans lequel on ne montre rien. Ne rien montrer, c’est vraiment cette idée-là qui nous a guidés avec Nevché. Une voix c’est une voix. Quelqu’un qui dit quelque chose, tu l’écoutes, tu ne le regardes pas. Après, il y a forcément un personnage qui se dégagera. Jonathan Livingston est un personnage d’ailleurs. Mais ce n’est pas ça que tu retiens de lui : qu’est-ce qui ressemble le plus à un goéland qu’à un autre goéland ? Hormis en le regardant voler, comment peut-on différencier Jonathan Livingston d’un de ses congénères ? Alors est-ce que moi je serais un rappeur, un chanteur, ou un slameur ? Comme Jonathan je ne sais pas et ça n’a pas grande importance.

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2 commentaires

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  • Twicepab,

    L’important c’est pas de faire un coup, l’important c’est de durer ! 

    Super article Big UP Iraka 20001, continue comme ça !

  • Dym,

    Superbe article! Tout y était, les bons sons au bon moment, avec le gris en conclusion :p ! 

    Droite gauche chacun son truc chacun ses idées…