Interview Loopjackerz

30/05/2004 | Propos recueillis par JB avec Shadok

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La production

A : La compilation "Loopjackerz" montre que beaucoup de samples sont souvent issus des 2 ou 4 premières mesures d'un morceau. Et il est de bon ton de moquer le minimalisme musical dans le rap, particulièrement en France. Qu'en pensez-vous ? Et quelle est votre vision d'une production réussie ?

J : C'est vrai que beaucoup d'instrus ont été faites très simplement avec une boucle facile qui tourne sur elle même pendant 4 minutes. Mais quand le sample est bon et que c'est bien fait ça peut suffire. C'est comme ça, c'est le rap, un art de récupération, minimaliste... Mais parfois certains beatmakers essayent d'aller plus loin. Pour moi une production réussie c'est une production basée sur un bon sample bien trouvé, que personne ait l'idée d'utiliser, parce qu'il vient d'un disque rare ou parce qu'il a été découpé de manière créative. Il faudrait ajouter à ça quelques autres samples venant de disques différents s'accordant parfaitement avec le sample principal. Ca ressemble beaucoup à la plupart des instrus de Pete Rock en fait.

P : Pour être vraiment honnête, j'adore cette musique qu'est le rap, mais je pense pas qu'on puisse considérer les mecs qui la font comme des musiciens. D'ailleurs en temps normal je déteste utiliser le terme "producteur", je trouve ça un peu trop prétentieux. J'adore toute la philosophie originelle qui consiste à faire du vieux avec du neuf, c'est vraiment ce délire "art de récupération" minimaliste mais tellement efficace qui me plait... On se prend pas la tête, on prend une boucle, on rajoute un beat, quelques samples en plus éventuellement pour agrémenter le tout, une légère modification par-ci, quelques variations dans le séquencage par-là et c'est parti... C'est ma définition d'un beat idéal, rien de moins! Dans ce genre-là, j'aime bien Madlib par exemple qui correspond bien souvent à ça (même s'il fait aussi autre chose, c'est dans ce style-là qu'il me plaît particulièrement). L'autre force de Madlib, c'est que ses boucles sont à priori pas extraordinaires, rien de vraiment très mélodieux ou d'inoubliable dès la première écoute, et pourtant ces mêmes boucles qui semblaient anodines à la première écoute dégagent très vite une atmosphère bien particulière, et tu peux écouter ses beats des centaines de fois avant de t'en lasser ! Et ça c'est très fort ! Les boucles ultimes qui niquent tout et qui te rentrent très vite dans la tête, c'est aussi celles qui te saoulent le plus vite... alors que dans un beat "à la Madlib", les boucles ne paient pas de mine comme ça, mais pourtant elles sont toujours aussi bonnes à chaque écoute...

Mais j'aime aussi l'originalité dans la façon de faire ses sons, il y a des mecs pour lesquels on peut parler de composition comme DJ Premier par exemple, ou, pour citer un français, ce qu'a pu faire NikkFurie sur le premier album de La Caution... J'aime beaucoup ce genre-là, à mi-chemin entre la compo et la bonne vieille boucle classique... Là c'est tout de suite beaucoup plus impressionnant au niveau du travail fourni, faut être honnête. En ce qui me concerne je fais des sons assez basiques, car c'est ceux que j'ai toujours préférés, mais je mets un point d'honneur à trouver des boucles inédites et tout seul comme un grand... C'est surtout un gros travail de recherche de sample en amont en fait, mais techniquement ça reste assez classique (enfin, y'a toujours des exceptions bien sûr, mais là je généralise).

A : Pour vous, un producteur qui sample du mp3 doit-il être cloué au pilori ?

J : Personnellement j'attache de l'importance à une certaine éthique du sampling. Uniquement du vinyle, pas de disques récents, pas de samples que je sais avoir déjà été utilisés etc... Alors le mp3 faut pas m'en parler ! C'est vrai que ces "règles" sont très strictes et peuvent paraître bizarres, mais c'est comme ça. Maintenant ça c'est pour moi, je conçois tout à fait que d'autres beatmakers ne les appliquent pas. Mais sampler du mp3 je trouve ça abusé quand même, sans même parler de la qualité qui sera forcément limitée, ça veut dire sampler quelque chose qui a été enregistré par quelqu'un d'autre, ne même pas être sûr à 100% de son authenticité, faire ça sans avoir tenu la pochette dans ses mains, tout ça... C'est ne pas respecter ce qu'on sample. Je ne pense pas qu'un beatmaker qui fasse ce genre de chose puisse être pris vraiment au sérieux.

P : Sans vouloir jouer la carte de l'élitisme, j'irais même plus loin en disant qu'à mes yeux, ce sont 2 choses incompatibles ! Un producteur qui sample du mp3 ? C'est un véritable paradoxe ça ! Sans vouloir insister, je trouve ça totalement absurde, vraiment ! Comment justifier une telle paresse ? C'est comme si un artiste, plutôt que de peindre avec son pinceau et de la peinture à l'huile sur sa toile, décidait de prendre sa souris et de dessiner un truc sur son ordinateur avec un logiciel d'édition graphique puis qu'il l'imprimait ensuite en estimant avoir la même chose que le peintre traditionnel. Certes, le mec avec son ordi aura créé un truc, avec un résultat probablement très satisfaisant, mais ce n'est pas comparable car la méthode compte tout autant que le résultat dans ce domaine (ce n'est que mon avis bien sûr)... Désolé, l'image est foireuse, mais c'est l'idée de base même qui me semble saugrenue !

A : En dehors de toute considération contractuelle, pensez-vous qu'un producteur doit faire connaître les morceaux qu'il sample ?

P : Si tu samples un morceau vraiment connu, c'est malhonnête de ne pas le déclarer, par respect pour l'artiste... alors que si t'as utilisé un disque sorti de nulle part, ou une rareté quelconque, ça ne sert à rien de le déclarer, à moins de vouloir tuer le mystère autour de ton sample. Ce serait dommage.

A : Le fait de toucher des droits sur une production dont on n'a pas déclaré la source et payé les droits d'auteurs est-il légitime pour vous ?

J : Tout dépend de la situation. Si c'est Dr. Dre qui s'est contenté de boucler un sample et qu'il fait payer ça les sommes qu'on sait, c'est sûr que c'est un peu déplacé. Si par contre c'est un gars de ton quartier qui se fait acheter son instru dans laquelle il a fait quelque chose d'interessant avec un sample, alors là oui je pense que ça peut être légitime.

A : En tant que producteurs, quels enseignements avez-vous tiré de vos découvertes ? Ont-elles influées sur votre manière de produire ?

J : Sûrement. Quand tu découvres comment Premier a construit son instru de 'Full Clip' par exemple, ça peut pas te laisser indifférent ! Sans parler de copiage ça te permet de voir un peu tout ce que d'autres arrivent à faire avec un sampleur.

P : Je sais pas trop... De mon côté j'aime tellement la simplicité que j'ai jamais vraiment changé de manière d'appréhender mon sampleur...

A : On connaît peu vos productions, et vous tenez à rester discrets quant à vos projets. Le crate digger-producteur souffre-t-il d'un complexe ?

J : Non, si les gens ne connaissent pas nos productions c'est tout simplement parce qu'on a rien sorti de concret pour le moment. Mais on y travaille actuellement, chacun de notre côté, Paul Poule à Paris, moi à Lyon.

J : Non je ne vois pas quel genre de complexes on devrait faire, pas plus que les "beatmakers synthétiques" qui sont à la mode actuellement.

A : Que pensez-vous de la "théorie" selon laquelle les vrais diggers ne peuvent pas produire car ils passent tout leur temps et leur énergie à rechercher des disques ?

J : C'est vrai qu'on passe au moins autant de temps à écouter des disques qu'à "beatmaker" concrètement et que trouver une belle boucle "inédite" nécessite des heures de recherche mais il faut aussi savoir faire preuve d'imagination. Ecouter beaucoup de disques ne suffit pas pour faire un bon beatmaker mais ça c'est pas un scoop.

P : C'est comme les mecs qui achètent sans cesse du nouveau matos, mais qui ne font jamais rien avec... J'avoue que trouver des samples représente (en ce qui me concerne du moins) 60% du boulot si ce n'est plus... Mais je ne néglige pas le "beatmaking" à proprement parler... Disons que ça fonctionne par période... Parfois je vais passer 4 mois sans toucher le sampleur pendant lesquels je vais accumuler de la matière à sampler, et après je vais passer des mois sans dégotter un seul disque mais en squattant la machine et voir ce que je peux faire avec ce que j'ai trouvé avant...

A : Pour finir : un top 10 de vos "morceaux samplés" préférés (et les titres de rap qu'ils ont engendrés) :

J : (sans ordre)
- Norman Connors 'You are my starship' / Mobb Deep 'Trife life'
- Bob James 'Nautilus' / Jeru The Damaja 'My mind spray'
- Barry White 'Mellow mood (PT. I)' / Raekwon 'North star'
- Donald Byrd 'Think twice' / A Tribe Called Quest 'Footprints'
- The Brothers Johnson 'Tomorrow' / O.C. 'Far from yours'
- Isaac Hayes 'Walk on by' / The Notorious B.I.G. 'Warning'
- Ahmad Jamal 'The awakening' / Pete Rock & CL Smooth 'It's on you'
- Lafayette Afro Rock Band 'Hihache' / Wu-Tang Clan 'Wu-Tang Clan ain't nuthing ta f' wit'
- Roy Ayers 'We live in Brooklyn baby' / Digable Planets feat. Guru 'Borough check'
- Billy Brooks 'Forty days' / A Tribe Called Quest 'Luck of Lucien'

P : Je pourrais faire une liste rien qu'avec des prods de DJ Premier ou Pete Rock pour cette réponse !
- Michael Mc Donald 'I keep forgetting' & Bob James 'Sign of the times' / Warren G 'Regulate'
- Dave Grusin 'Modaji' / Pete Rock 'Soul Survivor'
- Dorothy Ashby 'Windmills of your mind' / Rahzel 'All I know'
- Intruders 'Memories are here to stay' / Common 'the 6th Sense'
- Bobby Caldwell 'My Flame' / Notorious B.I.G. 'Sky's the limit'
- Bernard Wright 'Haboglabotribin' / Snoop Doggy Dogg 'Gz and Hustlaz'
- Michel Gonet 'Flower Dance' / entre autres : Promoe 'Off the record' (la définition même de la boucle parfaite pour moi !)
- Zapp 'More Bounce to the Ounce' / EPMD 'You Gots To Chill'
- Les McCann 'Roberta' / Afu-Ra 'Whirlwind thru cities'
- Isaac Hayes 'Vykkii' / MF Doom ft. Kurious '?'

Hors-concours (car c'est pas du rap) :
- Edwin Birdsong 'Cola Bottle Baby' / Daft Punk 'Harder, Better, Faster, Stronger' (comme pour Michel Gonet, c'est une des boucles les plus dingues que j'aie entendue dans ma vie).

En fait y'en a des centaines, mais j'ai essayé de trouver un compromis entre des morceaux originaux que je kiffe et dont ont découlé de bons morceaux de rap...

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