11/03/2007 | Propos recueillis par JB
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Suite de la page 4
A : Le sample est aujourd'hui une denrée rare sur les albums de rap. De ton point de vue, en quoi la situation a changé entre 1998 et aujourd'hui ?
M : Tout. Ou presque... Première chose qui a changé : avant, les rappeurs choisissaient leurs instrus en fonction de leurs oreilles, maintenant ils choisissent en fonction des ventes et des passages radios. Chaque morceau doit être un "reminder" d'un morceau existant sans pour autant que le commun des auditeurs crie au scandale. En résumé, avant t'entendais "J'veux un truc dur, plutôt sombre avec un beat qui cogne", maintenant c'est "Fais-moi un truc à la Young Jeezy ou comme le dernier Scott Torche" - en France il se mue en Scott Torche, question de prononciation sûrement... C'est très pitoyable de voir à quel point tout le monde se calque sur le moule d'un rappeur U.S. pour reproduire le même effet, mais "à leur sauce". J'ai vu un nombre incroyable de mecs qui avaient du talent se perdre dans les beats qu'ils choisissaient parce qu'ils écoutaient trop les conseils de leurs potes...
Le problème du "sample ou pas" dépend en fait des goûts (du moment) de l'artiste. S'il écoute Fat Joe et Lil' Wayne, il veut du 100% synthé, s'il écoute Jay et Kanye, il tolère le sample, et s'il écoute Mobb Deep, il veut du "Kioubi". Rien à voir avec 'Boulbi', le "Kioubi" est antérieur. Il trouve ses racines dans le Queens, mais s'est transformé en passant la mer. On se retrouve avec un ramassis de trucs glauques avec des kits de batteries faits maison et des synthés qui sonnent faux. Du Kioubi quoi... Y a pas de règle en France. Chacun a sa planète. Le seul vecteur commun, c'est celui de ressembler à un ricain sans trop y ressembler. Quoique depuis que la TR-808 fonctionne un peu, les mecs vont avoir du mal à cacher leurs inspirations.
A : Tu as la réputation d'être un chercheur de samples invétérés, pourtant il y avait sur le solo de Kool Shen des samples assez connus � notamment la boucle de Saint-Tropez entendue sur le "HNIC" de Prodigy. Dans ce cas-là, as-tu répondu à une demande précise du rappeur ?
M : Non... C'est le désespoir qui m'a fait sampler Saint-Tropez. J'avais fait plus de 70 sons pour l'album de Kool Shen et j'avais en stock plus de 100 beats. Je savais pertinemment que parmi ces beats se trouvaient les sons qu'ils lui manquaient pour son album. Mais apparemment, il avait en tête de me maintenir occupé alors je suis resté en studio des nuits entières pour faire des nouveaux sons, des remixes... Des fois, j'avais l'impression qu'il ne voulait pas que je rentre chez moi, je ne sais pas ! Toujours est-il que pour accélérer le processus, je me suis mis à prendre des disques où je savais que la boucle pouvait le charmer. J'ai le Saint-Tropez depuis 96. J'étais tellement obsédé par certains bacs de ma collec' que j'avais oublié que je possédais ce bijou. C'est en le réécoutant que je me suis mis à le découper un peu et à plaquer un breakbeat qui traînait dans le coin. Cette boucle fait partie de ces tracks que j'ai fait avant que la version U.S. ne sorte, mais comme on sortait les disques à la vitesse des tortues de Galapagos, la version U.S. était connue en premier. Les gens croyaient que je mentais à l'époque, mais quand Kanye West est arrivé, j'ai jamais autant entendu la phrase "t'as entendu le track d�untel avec ton sample, là". Ça démoralise, surtout quand tu as fait des pieds et des poings pour faire comprendre au gars qu'il serait bien qu'il rappe sur cet instru.
Le Saint-Tropez, je l'avais ramené à Busta Flex en 98. Pas assez bien pour les gens à cette époque. Retour de Saint-Tropez en 2005 après que Prodigy ait sorti sa version, le track sort sur un album de rap français. C'est ça la vie aussi. L'irrationnel. Après, l'histoire du sample de Rocca, c'est une coïncidence. J'ai entendu le track après. En grand fan de Roy Budd, ça ne m'a pas dérangé. Le seul track vraiment dur à trouver c'est 'Un ange dans le ciel'. Akon l'a samplé après moi. Pour une fois que je gagne la course... C'est un sample de rock. Mais comme le refrain m'est insupportable, je n'ai jamais pu écouter ma version...
A : Comment travailles-tu avec Secundo ? Comment sont réparties les tâches (côté musique et côté business) ?
M : Les gens qui nous connaissent te le diront : je suis celui avec qui tu parles musique et Undo, c'est celui avec qui tu parles bizness. Maintenant, c'est une image d'Epinal qu'on véhicule pour simplifier les choses. Mais en réalité, Undo s'occupe autant de la musique que moi du bizness. On fait des réunions pour se tenir au courant de ce que chacun a fait, de ce que chacun doit faire. J'ai également des domaines de prédilection, pareil pour lui. Les drums, les samples, les claviers c'est plutôt moi. Lui va faire les instruments live (bassistes, guitaristes, etc.) ou le chant. On passe autant de temps en studio l'un et l'autre, mais pas forcément à faire les mêmes choses.
Et puis, il parle plus avec les gens que moi. Il est plus sociable... Y a des jours où je n'ai pas envie de parler et il ne vaut mieux pas que je m'occupe de quoi que ce soit ces jours-là. Et puis, on n'est pas que deux en fait. On a deux autres associés avec qui l�on investit d'autres secteurs d'activités parce que la musique ne rapporte plus autant qu'avant : on parle de revenus divisés par dix minimum. Là où tu gagnais 20 000 euros à l'année en royalties, tu peux vite tomber à 2000 euros en 2007 !
A : Qu'est-ce qui permet à votre "couple" de durer, près de 10 ans après vos débuts ?
Le fait d'aller dans des directions communes. Ça paraît con à dire, mais ça change tout. On ne traîne pas tous les jours ensemble. On ne part pas en vacances ensemble, on ne va pas au cinéma ensemble, etc. Quand on se voit, on a des trucs à se dire. Je n'ai pas l'impression de l'avoir trop vu ou trop fréquenté. On a tous les deux nos vies respectives. On ne partage pas les femmes avec qui on couche, peut-être que ça joue aussi. D'autre part, lui et moi avons éprouvé notre confiance envers l'autre. Il sait qu'il peut compter sur moi, moi pareil... Mais pas comme certains le disent, genre "la famille"... C'est plus profond. Et ce n'est pas de l'homosexualité ! On se respecte vraiment et on cherche à obtenir les mêmes choses en appliquant un principe bien connu : la synergie.
A : Pendant les dernières années, on a assisté à l'éclosion de grosses entités de production en France : Kore & Skalp, Tefa & Masta, etc. Quel regard portes-tu sur leur succès : ça t'inspire ? ça t'inquiète ?
M : Que dire pour ne pas blesser qui que ce soit... Je m'en fous royalement, cela ne m'inspire pas et cela ne m'inquiète pas. Je ne cherche pas à montrer ma tête dans les vidéos, je ne veux pas rapper, je ne veux pas clasher de rappeur connu. Mon but, c'est juste de me faire plaisir et de faire plaisir à mes enfants. J'aurais pu être dans un bureau ou à l'usine, mais j'ai choisi mon chemin de croix. Ma seule gloire, c'est quand je vais à New York, que je suis en studio avec les gars qui ont bercé mon adolescence et qui me disent "You got what it takes bro'". Là, je suis heureux... Un p'tit blunt, un p'tit jus de fruit, le soir avec ma femme dans un bon resto� Assez d'argent pour faire ce que tu veux mais pas trop histoire de rester sur Terre, je suis content. Pour ce qui est du succès des autres, je m'en fous grave. Faut pas vivre en regardant chez le voisin et en comparant la taille du jardin. La seule chose qui me dérange un peu, c'est le monopole de certains "groupes de gens" qui produisent le même "type de gens" et qui tendent à uniformiser le petit monde du rap français. Comprenne qui pourra.
A : Pour finir, quelles sont les choses qui t'enthousiasment encore côté rap ?
M : Que ça recommence sur de nouvelles bases. Mais ce n'est pas possible... Je suis encore motivé, mais pas trop par le rap français en général. Il y a quelques artistes français qui me motivent, une dizaine, mais pas plus. Je suis toujours très avide auditeur de Rap US même si je réécoute de plus en plus les classiques parce que les bons albums se font rares. Mais un truc comme "Hell Hath No Fury", ça me fout la patate. J'ai toujours autant d'affection pour les new-yorkais, mais j'écoute un Young Buck en boucle. Il rappe bien ce Yankee. Sinon c'est vrai que côté rap, je ne suis plus aussi motivé qu'avant. Quand tu vois la face cachée des choses, parfois tu déchantes.
Voilà, c'est fini...
(musique de Jean-Louis Aubert en background)
On s'en refait une dans 5 ans histoire de parler du bon vieux temps. One.